Crédit : Segan Lockhart

Le mystère Stwo

Il tra­vaille dans l’ombre d’une des plus grandes stars du hip-hop mon­di­al et se fait un nom dans le milieu des pro­duc­teurs améri­cains. Ce type, c’est Stwo : un jeune Français qui a com­mencé à faire de la musique dans sa cham­bre pour finir avec Drake en stu­dio. Réc­it d’une ascen­sion.

Dans son dernier album Views, Drake se remé­more sa jeunesse à Toron­to sur un titre émou­vant, “West­on Road Flows”. Au bout de quelques cou­plets, le morceau – point cul­mi­nant du disque – fait explos­er toute sa nos­tal­gie dans un raz de marée de nappes syn­thé­tiques. Quelques semaines plus tard, c’est un autre cador du genre, Frank Ocean, qui rappe exacte­ment sur les mêmes sonorités mélan­col­iques pour le titre “U‑N-I-T‑Y”. La ressem­blance est trou­blante, mais pas anodine. Les deux morceaux sont en effet l’oeuvre d’une seule et même per­son­ne : Stwo. Si son nom ne vous dit rien, c’est nor­mal. Le garçon est plutôt du genre dis­cret. Le par­cours de Stwo a pour­tant tout d’un con­te de fée : celui d’un fan de hip-hop en France qui se retrou­ve à pro­duire ses idol­es aux États-Unis, encore cette semaine en sig­nant deux pro­duc­tions sur le nou­v­el album/mixtape/projet de Drake, More Life.

PRODUCTEUR DE L’OMBRE

Qui est Stwo, et com­ment ce Parisien de 23 ans a‑t-il pu finir sur les plus gros dis­ques de rap et de R&B de 2016 ? Lorsque l’on essaye d’en savoir plus, on se retrou­ve face à un mur : mal­gré plusieurs ten­ta­tives, toutes nos deman­des d’interview seront refusées. Stwo est en effet un garçon qui aime rester dans l’ombre. Un peu comme lorsqu’il exerçait la fonc­tion de bassiste dans des groupes durant ses jeunes années. Orig­i­naire du Val‑d’Oise, Steven Vidal com­mence en effet à faire de la musique sur une qua­tre cordes avant de se lancer dans la com­po­si­tion sur ordi­na­teur. Attiré par le hip-hop, il décide de pro­duire une musique intimiste et riche en… bass­es (logique), et surtout prop­ice à servir de trem­plin à des rappeurs par la suite. Guil­laume Bonte, français qui a cofondé le label cal­i­fornien Soulec­tion, va être l’un des pre­miers à en enten­dre les prémices lors d’une con­ver­sa­tion Face­book : “J’ai vu un Français envoy­er un mes­sage privé à notre label. Alors j’ai écouté par chau­vin­isme”, sourit-il. Dans son mes­sage Face­book, un futur tube, “Lovin U”. Stwo doute encore de sa musique. Bonte va l’encourager : “Il n’était pas con­nu à l’époque, et j’ai pris une claque en enten­dant ‘Lovin U’. Je lui ai dit de fon­cer et de con­tin­uer dans ce son.” Bonne pioche : en seule­ment quelques mois, les pro­duc­tions feu­trées du Parisien affo­lent les comp­teurs d’Internet à coups de mil­lions d’écoutes.

COMME UN GOSSE À TOYS “R” US

Stwo, nou­velle coqueluche de la plate­forme Sound­Cloud, reste pour­tant obnu­bilé par un homme : Drake. Il le prou­ve en 2014 lorsqu’il pub­lie à l’improviste la mix­tape 92. “92 est inspiré par l’album Noth­ing Was The Same de Drake qui est pour moi le meilleur disque de rap 2013, et sans doute un de mes albums favoris.” Sans le savoir, cette mix­tape bal­ancée sans pré­ten­tion va chang­er sa car­rière : quelques mois après sa sor­tie, un nou­veau mes­sage privé tombe sur le compte Twit­ter de Stwo. Un cer­tain Noah She­bib le félicite pour son tra­vail sur 92 et lui dit qu’il aimerait boss­er avec lui. Vidal, qui ne con­naît pas son inter­locu­teur, tape alors son nom sur Google. Et en tombe de sa chaise : Noah She­bib, aus­si con­nu sous le surnom “40”, se révèle être le pro­duc­teur attitré de Drake depuis ses débuts. Tout sim­ple­ment.

Au fil des mes­sages, les deux hommes se trou­vent des affinités. Noah She­bib pro­pose alors à Stwo ce dont il rêve : de le rejoin­dre à Toron­to afin de sign­er un con­trat pour tra­vailler avec lui en stu­dio sur les pro­jets de Drake et con­sorts. Stwo prend un bil­let d’avion, se trou­ve un apparte­ment, et récupère une clé du stu­dio de Noah She­bib. “Lorsqu’il nous par­lait de sa pre­mière fois à Toron­to, il était comme un gosse à Toys ‘R’ Us. Il ne com­pre­nait pas ce qu’il se pas­sait”, rit Andréa, un ami proche, qui fut l’un des pre­miers à sor­tir sa musique sous le label Moose Records en 2013. Sa vie a en effet tout l’air d’un rêve : “On s’appelle de temps en temps, et un an après son départ, Steven ne réalise tou­jours pas tout ce qui lui arrive. Il y a trois pièces au stu­dio : celle de Drake, celle de Noah She­bib et la sienne. Quand il est là, Drake passe de la pièce de Noah à la sienne, écoute leurs pro­duc­tions, et les valide ou non à chaque fois”, racon­te ain­si Andrea amusé et admi­ratif.

IL AIME TRAVAILLER POUR LES GENS QUIL ADMIRE

Pourquoi Stwo plutôt qu’un autre ? D’après ses proches, la chance n’expliquerait pas tout. “Si Stwo en est arrivé là, ce n’est pas un hasard : il est claire­ment plus doué que les autres”, com­mente Super­poze, qui a sor­ti un EP avec lui en 2014. “Quand on bos­sait ensem­ble, tout avait l’air hyper­sim­ple avec lui. Il chan­tait ses par­ties, pre­nait sa souris, et les tradui­sait en musique en un rien de temps”, ajoute-t-il. En plus de ses qual­ités musi­cales, Steven Vidal béné­ficierait aus­si du bon flair d’un man­ag­er améri­cain, puisqu’il est depuis ses débuts sous l’aile du même man­ag­er que Kay­trana­da, William Robil­lard Cole, réputé dans le milieu pour sa capac­ité à sen­tir les bons coups. Après Drake et Frank Ocean, le Parisien sem­blerait même avoir de l’ambition, puisqu’il se pour­rait qu’on l’entende sur d’autres grands albums du genre. “Il veut se faire un nom sur la scène des pro­duc­teurs aux États-Unis : Steven ne cherche pas à être célèbre, mais il aime tra­vailler pour les gens qu’il admire”, analyse Andréa. Dans tous les cas, son par­cours tient déjà du mir­a­cle. “C’est quand même fou, il sort une mix­tape en hom­mage à Drake et il finit par boss­er pour lui. Le type est claire­ment en Ligue 1 !”, rit Super­poze. À ce stade, on aurait même envie de par­ler de Champion’s League.

 

Arti­cle extrait de Tsu­gi 96 (sor­ti en octo­bre 2016 et disponible à la com­mande ici), mis à jour suite à la sor­tie de More Life de Drake.

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