©Ollie Millington

Le plus grand atout (mais aussi le point faible) de Drake : le pillage

En allant chercher son inspi­ra­tion en Jamaïque, en Angleterre ou chez d’autres rappeurs, Drake est devenu un vecteur de musique et d’influences hors-normes. Quitte à être régulière­ment qual­i­fié de « vau­tour » par ses détracteurs. Dix ans après la sor­tie de son pre­mier album Thank Me Lat­er, il est temps de faire le point sur cette ten­dance à absorber les musiques alen­tours, qui fait du natif de Toron­to un artiste majeur, mais aus­si contesté.

Drake est l’un des artistes le plus impor­tants de ces dix dernières années. On pour­rait pass­er des heures et des heures à l’expliquer, à le jus­ti­fi­er, à mon­tr­er en quoi sa discogra­phie et ses posi­tion­nements artis­tiques ont influ­encé des généra­tions de rappeurs et de chanteurs. Mais au-delà de l’aura ren­voyée sur ses con­tem­po­rains, le natif de Toron­to a surtout été une éponge sonore, se nour­ris­sant de la sono mon­di­ale comme per­son­ne, jusqu’à être sou­vent décrit comme un « vau­tour » musi­cal. À l’occasion des dix ans de son pre­mier album, le superbe Thank Me Lat­er, il est temps de rap­pel­er à quel point cette capac­ité à ingur­giter puis recracher la musique des autres fut un tour­nant dans le son de la décen­nie passée.

Les bases du son Drake

Il faut se remet­tre dans le con­texte de l’époque : Drake n’a pas tou­jours été le « vau­tour » décrié, et durant toute la pre­mière par­tie de sa car­rière, rares même ont été ceux qui ont accusé Drake d’être un copieur com­pul­sif. Alors certes, le bon­homme ne vient pas de nulle part. Pro­tégé de Lil Wayne, il a signé sur son label Young Mon­ey dès 2009, entre­tenant avec lui une rela­tion très forte de mutu­al­i­sa­tion des moyens et des tal­ents. D’emblée, l’influence du rappeur de la Nouvelle-Orléans sur son poulain se faire sen­tir certes musi­cale­ment, mais surtout dans sa volon­té de s’ouvrir à des publics extrême­ment larges. Lil Wayne avait l’habitude de s’inviter en fea­tur­ing chez des stars de la pop mon­di­ale comme les Destiny’s Child ou Enrique Igle­sias, con­tribuant à entériner la dual­ité de plus en plus prég­nante entre rap et chant.

Mais que les choses soient claires : s’il y a un artiste qui hante le son des pre­miers pro­jets de Drake, c’est bien Kanye West. Les deux musi­ciens se con­nais­sent bien, ayant pu, entre bien d’autres, partager le fea­tur­ing avec Lil Wayne sur le titre For­ev­er d’Eminem en 2009. L’album Thank Me Lat­er a une esthé­tique com­mune avec 808s & Heart­break de Kanye, sor­ti en 2008, des effets sonores presque 8‑bits de “Karaoke” aux struc­tures chan­tées et rap­pées de “Best I Ever Had”, en pas­sant par les boîtes à rythmes très iden­ti­fiées de “Find Your Love” ou de “Show Me A Good Time” (deux titres juste­ment pro­duits par Kanye West). Au milieu de toutes ces références, des titres comme “Miss Me” ou “Over”, emprun­tent plutôt à la direc­tion sonore mas­sive de West, époque Grad­u­a­tion ou Watch The Throne. Tout en par­venant à insuf­fler de la nou­veauté dans sa manière de par­ler des femmes ou de traduire ses émo­tions via ses textes, le car­ton de Drake ne vient pas de nulle part.

« Ta vie entière est un fake »

Aujourd’hui, si Drake con­tin­ue d’être un mastodonte musi­cal, son image a été maintes fois écornées, notam­ment par sa ten­dance à se nour­rir de la musique d’autrui. Com­ment a‑t-on pu pass­er d’un respect pour ses influ­ences à cette répu­ta­tion de vau­tour qui a vu une par­tie du pub­lic et de la cri­tique lui tourn­er le dos ? Et bien parce qu’à par­tir de 2015, plusieurs de ses pairs l’accusent de vouloir con­stam­ment s’approprier une vague musi­cale, puis de pass­er à autre chose aus­si vite. En témoignent les attaques à son encon­tre du rappeur Sauce Wal­ka sur le diss record Wack 2 Wack : « Ta vie entière est un fake », « Tu as bal­ancé quelques sons qui n’ont pas marché, alors tu as dû faire l’acteur », « Tu es devenu riche en volant la vibe des autres »… Ça a le mérite d’être clair. Son prin­ci­pal reproche envers Drake ? Avoir pom­pé le style sonore de Hous­ton sans en créditer les prin­ci­paux garants.

En fait, ce côté éponge de Drake est son plus bel atout mais égale­ment son point faible. L’illustration la plus par­lante de cette dual­ité est très cer­taine­ment son rap­port aux musiques jamaï­caines. À par­tir de 2015, on l’entend s’exprimer (un peu du jour au lende­main) avec un accent et un vocab­u­laire issus du patois jamaï­cain, pous­sant bien des obser­va­teurs à crier à l’appropriation cul­turelle. Au-delà du fait que le rap a des liens his­toriques pri­mor­diaux avec l’île caribéenne, cela peut sur­pren­dre, en effet. Une par­tie de sa discogra­phie incor­pore alors des élé­ments musi­caux nou­veaux, les titres “Con­trol­la” ou “One Dance” sur l’album Views en 2016, “Blem” ou “Ice Melts” sur la tape More Life l’année suiv­ante, sen­tent la Jamaïque à plein nez. Il salue le tra­vail d’artistes comme Vybz Kar­tel ou Buju Ban­ton, embauche un choré­graphe pour ses pas de danse dance­hall du clip “Hot­line Bling”… Mais son atti­rance pour l’île n’est pas nou­velle, entre le fait qu’il ait en par­tie enreg­istré son pre­mier album aux stu­dios Gee Jam, situés à Port Anto­nio, la troisième ville du pays, et ses mul­ti­ples col­lab­o­ra­tions avec des artistes issus des Caraïbes, Rihan­na en pre­mier lieu.

Une dépossession culturelle ?

Si Drake s’approprie tant cette cul­ture et son par­ler, que ce soit via sa com­mu­ni­ca­tion sur les réseaux ou au quo­ti­di­en, c’est aus­si, selon la jour­nal­iste Sajae Elder, en rai­son de l’histoire récente de Toron­to, ville où, durant les années 1970, de nom­breux immi­grés issus des îles caribéennes sont venus s’installer. Dans cette par­tie du Cana­da, la scène locale a embrassé les rid­dims jamaï­cains depuis longtemps, a com­posé une iden­tité musi­cale ou ceux-ci sont omniprésents. Ils font par­tie de l’ADN musi­cale de Toron­to. Mais, comme elle le souligne, Drake n’a aucune ascen­dance caribéenne. Il est d’origine améri­caine et juive, un CV assez éloigné de ceux des artistes qui explorent et dif­fusent ce mélange. Alors oui, la ques­tion de l’appropriation et de la légitim­ité, même si elle engen­dre des tubes en pagaille et un son nou­veau, se pose. D’autant que de nom­breux artistes rap améri­cain à avoir fait référence au son jamaï­cain par le sam­ple, l’utilisation du patois ou des rid­dims, ont eu ten­dance à gom­mer la prove­nance de leur inspi­ra­tion, ce que Sajae Elder met adroite­ment en lien avec le fait que de nom­breux médias se soient mis à qual­i­fi­er de « trop­i­cal house » les morceaux améri­cains influ­encés par la musique de l’île. Un terme exo­tique, mais qui ne veut finale­ment pas dire grand-chose, si ce n’est que les influ­ences provi­en­nent de la scène dance­hall. En résumé, Drake par­ticiperait à une dépos­ses­sion cul­turelle à plus grande échelle.

Drake sera égale­ment accusé de vol­er le flow de nom­breux autres rappeurs : Soul­ja Boy, XXXtenta­cion, Dead Prez, Big Sean… De repren­dre des paroles de titres déjà exis­tants, de ne pas créditer les morceaux orig­in­aux. Tout est assez véri­fi­able, et Drake n’a finale­ment jamais telle­ment nié s’inspirer de ses pairs. Si le procédé est con­testable, il est aus­si une com­posante essen­tielle de la musique mod­erne, qui n’a de cesse d’évoluer sur des bases très iden­ti­fiées, via des hom­mages, des repris­es explicites. Or, dans le rap, la sin­gu­lar­ité d’un rappeur est un gage de crédi­bil­ité, surtout pour un leader musi­cal. Ça tombe bien, Drake est bien plus qu’un rappeur.

Lorsqu’un jeune artiste est ouverte­ment influ­encé par des poids lourds, on est dans l’ordre des choses. Lorsque Drake pompe un jeune rappeur ou une scène dotée d’une expo­si­tion moin­dre, on l’est moins.

Les poids lourds de la scène anglaise reconnaissants

Autre exem­ple : l’attirance du chanteur pour la scène anglaise. L’influence UK s’est faite sen­tir dès 2014, lorsqu’il a notam­ment com­mencé à col­la­bor­er avec Skep­ta. Mais c’est surtout depuis More Life en 2017 qu’il s’est aco­quiné plus étroite­ment avec des artistes d’outre-Atlantique, notam­ment Sam­pha, Gig­gs ou Jor­ja Smith. En priv­ilé­giant dans un pre­mier temps des influ­ences grime, d’ailleurs. Alors certes, cela n’a pas plu à cer­tains noms de la scène anglaise. Mais plusieurs poids lourds grime tels que Skep­ta, l’ont soutenu. Idem pour Wiley qui, dans un pre­mier temps soulig­nait tout de même le respect de Drake pour cette musique, sa sincérité quant à son util­i­sa­tion et sa con­sid­éra­tion. Il se ravis­era rapi­de­ment, et pas qu’un peu.

Depuis 2012, une vague drill venue de Chica­go a envahi les quartiers lon­doniens. L’appropriation musi­cale et la trans­for­ma­tion en une drill UK a mis au moins trois ans à se faire, mais Drake a su l’apprécier pour ce qu’elle est réelle­ment. En 2018 il est invité par Link Up TV à pos­er un freestyle sur une instru de drill UK. Inti­t­ulé “Behind Barz”, ce titre aura une influ­ence cap­i­tale sur la nou­velle scène de Brook­lyn, aujourd’hui incar­née par 22gz, Sheff G ou le regret­té Pop Smoke. Si tous ces artistes améri­cains sont biberon­nés au son UK, c’est en par­tie grâce à lui. Les puristes peu­vent ne pas appréci­er, mais le raz-de-marée vient bien de quelque part.

Ce qui est en fait fasci­nant avec Drake, c’est cette capac­ité à assumer totale­ment son absorp­tion de la musique des autres. Elle ne se fait pas tou­jours dans les règles de l’art, pas tou­jours dans le respect, mais elle musi­cale­ment très explicite. C’est sou­vent prob­lé­ma­tique, il est vrai. Lorsqu’un jeune artiste est ouverte­ment influ­encé par des poids lourds, on est dans l’ordre des choses. Lorsque Drake pompe un jeune rappeur ou une scène dotée d’une expo­si­tion moin­dre, on l’est moins. C’est ce qui lui est reproché, mais c’est aus­si ce qui fait de lui un fan­tas­tique vecteur d’influences, de sons qui, après son pas­sage, trou­vent un écho plus grand, un pub­lic plus large. Au risque de trahir le son, l’identité, oui, mais égale­ment avec la pos­si­bil­ité de s’ouvrir artis­tique­ment, de trou­ver une forme d’indépendance. Drake con­tin­uera encore longtemps de divis­er sur le sujet, mais c’est aus­si, dans un sens, ce qui fait les grands artistes.

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