©Jacob Khrist

Le prochain coup de… Brice Coudert, DA de Dehors Brut

par Tsugi

Dans cette nou­velle série de tri­bunes, nous voulons don­ner la parole à ceux qui con­tribuent à façon­ner l’avenir de la scène musi­cale. Et pour le ton, ce sera celui qui a fait leur suc­cès : le leur. On com­mence avec Brice Coud­ert, directeur artistique/programmateur de Dehors Brut.

Il faut se dire une chose : la vie noc­turne parisi­enne, la scène élec­tron­ique française et ses dif­férentes modes ne seraient pas ce qu’elles sont aujour­d’hui sans Con­crete. C’est établi, il y a eu un avant et un après 2011, l’an­née qui a accueil­li les pre­miers clubbeurs sur la célèbre barge du quai de la Rapée et peut-être l’an­née zéro du fra­cas­sant retour de la tech­no en France. Brice Coud­ert, directeur artistique/programmateur de Sur­prize (feu Con­crete, Weath­er Fes­ti­val, Dehors Brut), y est pour beau­coup.

En neuf ans, ses choix de pro­gram­ma­tion ont été scrupuleuse­ment observés, sou­vent imités, et tant mieux car c’est pré­cisé­ment cela qui a per­mis la cristalli­sa­tion d’une scène élec­tron­ique française renou­velée et fière face aux bons élèves alle­mands et anglais. Paris rede­ve­nait un lieu de danse mon­di­al. Con­crete par­tic­i­pa égale­ment à cette ten­dance – tou­jours puis­sante de nos jours – des lieux atyp­iques pour y pra­ti­quer une fête libre et décom­plexée. Et l’his­toire n’est pas encore ter­minée. Pour toutes ces raisons et celles à venir, on a donc cher­ché à savoir ce que beau­coup devraient se deman­der lorsqu’il s’agit du futur de la musique élec­tron­ique : mais qu’en pense Brice Coud­ert ? Qu’écoute-t-il, qu’est-ce qui l’a mar­qué dernière­ment et quel sera son prochain coup ?

Alors Brice Coudert, t’es sur quoi en ce moment ?

Eva808 et le retour du dubstep

Main­tenant qu’on a fait le tour de tous les revivals des sonorités 80’s/90’s, j’at­tends le couteau entre les dents qu’on passe aux années 2000 et qu’on déterre le dub­step du bour­bier où il est enter­ré. Après s’être fait gob­er par la pop au début des années 2010 et s’être fait recracher dans l’EDM sous forme de musique de fête foraine bruyante et des­tinée prin­ci­pale­ment au 15–18 ans en demande de sen­sa­tions fortes, le terme était un peu damné. Le style a pour­tant con­tin­ué de mijot­er dans l’om­bre pen­dant toutes ces années et main­tenant qu’une bonne par­tie de ces mêmes kids qui head­ban­gaient sur des “wom­p­wom­p­wom­p­womp” dans les fes­ti­vals d’EDM sont passés à la tech­no indus, on va peut-être pou­voir repren­dre le genre là où on l’avait lais­sé, fin des années 2000. Dans les artistes dub­step qui risquent de cass­er le game à tout moment, je cit­erai la Sué­doise Eva808, qui sort banger sur banger depuis quelque temps et démon­tre que le genre est loin d’être à court de balles. L’EP vient de sor­tir sur l’ex­cel­lent label Inna­mind et les copies vinyles se sont arrachées en une poignée d’heures. Rythme de croisière 70/140 bpm, vocals pleins de soul, petit coté pop/easy et vibe par­faite pour marcher lente­ment sous la pluie, capuche sur la tête, dans les rues gris­es de Lon­dres.

 

Gabber Modus Operandi et le gabber du futur

J’é­tais posté tran­quille sur la ter­rasse au-dessus du DJ booth du Panora­ma Bar en train de sirot­er un Club-Mate et écouter Hen­ry Wu de Kamaal Williams en DJ set, quand Cyrus (de l’ex­cel­lent label français Col­laps­ing Mar­ket – que j’avais croisé 30 min­utes plus tôt sur le dance­floor – m’en­voie un mes­sage sur Insta­gram : “Descends ! C’est la folie furieuse !” Je suis donc descen­du au Berghain, salle full jusqu’au grand escalier prin­ci­pal, et là, je me suis pris en pleine gueule un live du duo indonésien Gab­ber Modus Operan­di en col­lab­o­ra­tion avec la troupe de musique tra­di­tion­nelle Wahono x Nakibe­m­be Xylo­phone (artistes habitués du fes­ti­val Nyege Nyege en Ougan­da) qui se partageaient une grande scène instal­lée pour l’oc­ca­sion devant le DJ booth du tem­ple de la tech­no pour cet événe­ment pro­posé par le CTM Fes­ti­val. Grands beats gab­ber sophis­tiqués, mélodies hyp­no­tiques au xylo­phone, chants africains… et le leader de Gab­ber Modus Operan­di au micro, cri­ant, dansant, un laser dans chaque main, avec un style tout droit sor­ti de Mad Max ! Le tur­fu comme on l’imag­ine aujour­d’hui : apoc­a­lyp­tique. Pen­dant qu’en Occi­dent on tourne en rond en recy­clant sans cesse la house, la tech­no et ses gen­res asso­ciés à tra­vers des revival et une fas­ci­na­tion pour le vin­tage, de nom­breux artistes africains, asi­a­tiques et sud-américains, réin­ven­tent la musique élec­tron­ique sur de nou­velles bases avec une totale lib­erté, puisant aus­si bien dans l’un­der­ground, la pop, que leurs musiques tra­di­tion­nelles. Si vous cherchez du neuf, c’est dans ces coins là qu’il faut aller dig­ger. Voici un morceau bien tor­du des Indonésiens, sor­ti sur le révo­lu­tion­naire label Shang­haïen SVBKVLT, et posté sur la très con­seil­lée chaîne YouTube du jeune artiste parisien Aeon Shak­er du crew Ille­gal Tapes.

 

Roho et la nouvelle scène qui désosse la dnb

Ce bon vieux Robert Hood racon­tait dans une inter­view qu’il avait “crée” la tech­no min­i­male dans les années 90 en réponse aux excès de la cul­ture rave et à l’ex­plo­sion du son gab­ber. Il voulait revenir à une forme plus épurée de la tech­no, moins spec­tac­u­laire, basée d’a­van­tage sur la soul et le groove, et se rap­procher ain­si des orig­ines de cette musique. Vu les dérives de la “min­i­mal” quelques années plus tard, je ne milit­erai pas pour un retour du genre tel qu’on l’a con­nu. Par con­tre, je suis assez chaud pour pari­er sur un come back rapi­de d’un son plus épuré, plus men­tal et un peu plus enrac­iné dans la cul­ture noire. Cul­ture qu’on a un peu ten­dance à oubli­er ces jours-ci, au prof­it d’une mode dark/punk/colliers de chien un peu pré­fab­riquée et qui en fait ressem­bler cer­tains à des fans de Tokio Hotel. Puisant davan­tage dans la black cul­ture anglaise que dans celle de Detroit ou Chica­go, la drum and bass est un genre qui a su se réin­ven­ter dans les années 2010 grâce à des artistes comme Dbridge (non mais ce morceau “Dead Peak”…) ou des labels comme Samu­rai Music, qui ont juste­ment su épur­er le genre en le ren­dant beau­coup plus min­i­mal­iste, men­tal et futur­iste. Je ne sais pas vrai­ment qui est Roho, mais il vient juste de sor­tir un EP vrai­ment sérieux sur Weapon­ry, le label de l’artiste Home­made Weapons, fig­ure clé de cette nou­velle scène qui désosse la dnb et la fait son­ner un peu plus 9h que 3h du matin.

 

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Tsugi Podcast 581 : Homemade Weapons
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