Léonie Pernet, l’intranquille

Qua­tre ans après son pre­mier EP, l’inclassable multi‐instrumentiste Léonie Per­net livre enfin Crave, pre­mier album entre indis­ci­pline et exi­gence, pop élec­tron­ique et down­tem­po angois­sé. Et surtout, une réus­site. 

Il aura donc fal­lu atten­dre qua­tre ans pour que Léonie Per­net donne suite à Two Of Us, son fasci­nant pre­mier EP sor­ti chez Kill The DJ. Qua­tre longues années où son pre­mier album était annon­cé à inter­valles réguliers. Sans que rien n’arrive. Ou presque. Des par­tic­i­pa­tions aux BO des films Bébé tigre et Mar­vin, quelques DJ‐mixes engagés, notam­ment dans l’entre-deux tours de l’élection prési­den­tielle, une par­tic­i­pa­tion à notre Tsu­gi radio, des tournées où elle tenait la bat­terie pour Yuk­sek… jusqu’à la sor­tie avant l’été du clip coup‐de‐poing de “African Melan­cho­lia”, mon­trant l’errance parisi­enne de Mohammed Mostafa, un jeune réfugié soudanais. “C’est de la folie, n’est-ce pas, tout ce temps ? Bon, c’est d’abord une ques­tion de méth­ode de tra­vail, con­cède la musi­ci­enne en souri­ant. Je n’en ai pas. Et j’en avais encore moins il y a qua­tre ans ! Je tra­vaille sans cahi­er des charges. Je pars tou­jours d’une feuille blanche, jamais d’un beat ou d’un sam­ple. Je joue de plusieurs instru­ments, donc de nom­breuses pos­si­bil­ités s’offrent à moi.” Cette abon­dance de choix finit par lui jouer des tours. “J’étais en roue libre totale. J’avais beau­coup de bouts de morceaux, les ter­min­er fut long et dif­fi­cile. Je crois surtout que je n’étais pas dans la réal­ité. Si mon morceau fai­sait 1’30”, c’était bon. J’avais l’essence du titre, et je ne com­pre­nais pas bien l’importance de toute la par­tie ardue et laborieuse de la com­po­si­tion. Donc je pas­sais d’un bout de morceau à un autre sans les achev­er. Sans compter que l’on m’a volé deux ordi­na­teurs en qua­tre ans, qu’à cer­tains moments je ne tra­vail­lais pas assez ou que je ne savais pas com­ment tra­vailler. J’ai aus­si repris ma vie en main depuis un an, je vis plus saine­ment. Cela m’a aidée.”

Éloge de la minutie

Mais à par­ler de ses défauts de méth­ode, Léonie Per­net oublierait presque de men­tion­ner ses qual­ités, musi­cales bien sûr, et surtout la minu­tie extrême avec laque­lle elle a abor­dé Crave. “J’ai passé un temps de malade sur mes sons, sur l’écriture et la struc­ture. Avant d’arriver à ‘African Melan­cho­lia’, j’ai final­isé 22 ver­sions dif­férentes. Quand je trou­ve ma boucle, ma mélodie, au lieu de con­tin­uer et d’empiler les couch­es, je joue. Quand j’enregistre par exem­ple avec un clavier‐maître, je vais tout jouer jusqu’au bout. Si j’ai huit fois les huit mesures de la même chose, je vais les jouer au lieu de faire un sim­ple copier‐coller. C’est un tic de musi­ci­enne, pas de pro­duc­trice. J’aime jouer, impro­vis­er. L’enregistrement, la tech­nique, ça me broute.” Sans compter que le tra­vail de stu­dio s’est déroulé (presque) en soli­taire, sans parte­naire capa­ble de l’aiguiller dans les moments de doute et de faire la part des choses. “J’ai beau­coup tourné en rond. Par­fois, un con­seil d’un proche déblo­quait la sit­u­a­tion, mais cela ne fonc­tion­nait que quand j’étais bien avancée, sinon c’était mes oreilles, en qui j’ai con­fi­ance. J’ai sou­vent eu des morceaux dans les morceaux, et par­fois la seule solu­tion était de pren­dre du recul.” Être une per­fec­tion­niste, sévère envers elle‐même, peut com­pli­quer les choses, même si le résul­tat final, con­forme à sa vision de départ, la rend par­ti­c­ulière­ment fière.

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Crave, sor­tie le 21 sep­tem­bre sur InFiné.

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