©Joris Baldoureaux pour Tsugi

Les batteurs de jazz sont-ils les nouvelles machines ?

par Tsugi

La musique électronique pousse les bat­teurs de jazz du XXIe siècle à devenir sans cesse plus vir­tu­os­es et inspirés. État des lieux. 

Arti­cle issu du Tsu­gi 132, disponible en kiosque et en ligne.
Par Flo­rent Servia.

 

Un musi­cien peut-il tra­vers­er une époque en igno­rant les mou­ve­ments musi­caux qui lui sont con­tem­po­rains ? Est-il seule­ment imag­in­able que le jazz soit per­méable à ce qui l’en­toure ? Devant l’om­niprésence des musiques élec­tron­iques, les dernières généra­tions de bat­teurs de jazz par­ticipent à la muta­tion de son essence : le groove. Les musi­ciens de jazz ont gran­di avec leur temps, apprenant les stan­dards du genre tout en écoutant les mul­ti­ples révolutions musi­cales que leur époque vivait. Après avoir été samplés par le hip-hop, ils ont prêté une oreille intéressée à ce que la cul­ture du break­beat et des boîtes à rythmes ame­nait de neuf dans le déploiement du rythme. Et, ce qui était orig­inelle­ment joué aux machines a été repris par des bat­teurs au tour­nant du siècle dans une boucle infinie d’inspiration réciproque.

 

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J Dilla, MPC et hip-hop

Makaya McCraven

Makaya McCraven au Blue Note Tokyo en 2018 / ©Mako­to Ebi

Pour le Chicagoan Makaya McCraven, 36 ans, batteur-star du jazz con­tem­po­rain, adepte de l’auto-sampling et nou­velle sig­na­ture du label anglais XL Record­ings (Radio­head, Tyler The Cre­ator, Vam­pire Week­end…), l’in­flu­ence ryth­mique du hip-hop sur le jazz était inévitable. “Soyons francs, com­ment peux-tu avoir 45 ans et n’avoir pas écouté de hip-hop, de R&B ou toute musique qui utilise des boîtes à rythmes ? La bat­terie a fait du chemin. Elle le doit aus­si à l’his­toire de la musique élec­tron­ique. Bien sûr, l’idée de mix­er le hip-hop et le jazz n’est pas nou­velle.”

XL avait sor­ti le dernier album stu­dio de Gil Scott-Heron de son vivant, I’m New Here (2010), Makaya l’a réimaginé, en début d’année 2020, avec We’re New Again. Le XXe siècle a ain­si con­sacré des bat­teurs avant-gardistes en modèles pour leurs suc­cesseurs. Depuis le début des années 2000, les Américains Kar­riem Rig­gins (J Dil­la, Slum Vil­lage, Erykah Badu, Madlib, Earl Sweat­shirt, Kay­trana­da) Chris Dave (D’Angelo, Robert Glasper, Ander­son. Paak) ou Nate Smith (José James) et l’Anglais Richard Spaven (Guru, Fly­ing Lotus, José James) retra­cent dans le jazz ou dans la musique électronique la sig­na­ture ryth­mique du beat­mak­er J Dil­la : un groove en retard sur le temps, dit “laid­back” et “off­beat”. Nés sur l’Akai MPC, cette machine aux gros bou­tons carrés qu’il util­i­sait comme un instru­ment, ses beats ont été propagés par les mem­bres du col­lec­tif néo‑soul The Soulquar­i­ans, dont il fut l’un des cofon­da­teurs : The Roots (par l’entremise du bat­teur Quest­love), Erykah Badu, Com­mon, D’Angelo. Mort prématurément en 2006 et très vite devenu légendaire, J Dil­la compte par­mi les très rares beat­mak­ers à avoir changé le lan­gage com­mun de la bat­terie. Après avoir large­ment sam­plé le jazz acous­tique, il en était devenu une source d’inspiration, dans la tra­di­tion très jazz du “relevé” : repro­duire à l’oreille ce qu’on entend pour mieux s’en imprégner. Les sons et les inspi­ra­tions changent avec leur époque, mais la méthode reste. Aus­si, Makaya McCraven, qui voulait “jouer de la musique appréciée par [ses] con­tem­po­rains” en plus d’apprendre les clas­siques, a‑t-il été amené “à copi­er les machines”. Il se sou­vient : “Les bat­ter­ies électroniques ont d’abord cherché à imiter les musi­ciens live. Mais la drum’n’bass est incroy­able pour les bat­teurs. Quelle vir­tu­osité il faut ! On veut pou­voir imiter la régularité par­faite des machines, alors j’ai appris à être métronomique. Toutes ces infor­ma­tions nour­ris­sent les jeunes bat­teurs.” Et met­tent au défi les fans qu’ils sont : avec la dou­ble envie de dépasser leurs lim­ites et de maîtriser les codes d’une musique qu’ils admirent.

Soyons francs, com­ment peux-tu avoir 45 ans et n’avoir pas écouté de hip-hop, de R&B ou toute musique qui utilise des boîtes à rythmes ?”

Londres bat la mesure

À Lon­dres, les yeux de Richard Spaven souri­ent quand il se remémore, plus de vingt ans après, sa découverte de la scène drum’n’bass, à l’adolescence, quand il allait à ses répétitions d’orchestre de jazz avec de la drum à fond dans la voiture, fenêtres ouvertes, qu’il fréquentait les soirées club de Goldie (Met­al­headz Sun­day Ses­sions) au Blue Note de Lon­dres ou qu’il croi­sait le groupe Source Direct dans les rues de Saint Albans, sa ville natale. C’était à la fin des années 90, mais pour Richard Spaven, la drum’n’bass n’a jamais dis­paru : “On n’avait jamais enten­du ça ! J’ai gardé un poster des DAT Tapes du label Met­al­headz accroché chez moi. Je pen­sais que, peut‑être, le genre fini­rait par per­dre de son intérêt pour les gens. Mais ce n’est pas le cas. Je passe des morceaux de Source Direct qui datent de 1997 en mas­ter class. Et les élèves veu­lent tou­jours connaître ces dis­ques, qui leur parais­sent encore très frais ! J’ai beau­coup tra­vaillé à repro­duire ce que j’entendais, à jouer comme une machine, se souvient-il. Je peux affirmer que la drum’n’bass définit ma manière de jouer.”

J Dilla

J Dil­la en 2005 / ©Roger Erick­son

Des tem­pos à 180 BPM (très rapi­des), un rythme syn­copé, des lignes de bass­es lour­des à basse fréquence et des mélodies min­i­males : la drum incar­ne l’une des déflagrations musi­cales à ray­on large du Royaume-Uni. Avec ceux du bro­ken beat et du dub­step, ses rythmes s’y sont installés durable­ment. “C’est quand tu y ajoutes une touche humaine que cela devient vrai­ment intéressant, précise Richard Spaven, avec l’improvisation et les fior­i­t­ures qu’une machine ne per­me­t­trait pas.” Précurseur, le bat­teur l’a aus­si été en adop­tant très tôt l’influence de Dil­la sur son jeu : “Ma col­lab­o­ra­tion avec Jor­dan Rakei (chanteur néo‑zélandais installé à Lon­dres, ndr) depuis mes albums The Self (2017) et Real Time (2018) fonc­tionne aus­si parce qu’il sait se plac­er naturelle­ment en arrière du temps, et que le groove de Dil­la lui est naturel.

Aujourd’hui, la musique électronique con­tin­ue d’inspirer les plus jeunes générations de bat­teurs lon­doniens formés au jazz, mais aus­si aux musiques caribéennes et au hip-hop. Par­mi eux, le jeu frénétique métronomique, très syn­copé et com­posé de motifs sim­ples de Yussef Dayes (enten­du avec le croon­er néo‑soul anglais Tom Misch) a eu son impor­tance dans le renou­veau du pub­lic jazz ces dernières années, en le ramenant sur les pistes de danse. Enreg­istré avec le claviériste et pro­duc­teur house Hen­ry Wu (Kamaal Williams), l’album Black Focus (Brownswood, 2017) a été un franc succès déjà couronné de l’aura du groupe mort-né (ses deux lead­ers se sont brouillés). Inspiré du jazz fusion des années 70, du bro­ken beat et des breaks du hip-hop, le pro­jet a éclairé de vieilles pas­sions sous un nou­veau jour. Mais d’autres souhait­ent aller plus loin. “Je préfère dia­loguer avec les machines que les copi­er. Je ne suis pas de la même génération que Chris Dave, Kar­riem Rig­gins, Makaya MCraven et Richard Spaven”, explique Moses Boyd, bat­teur anglais de 28 ans, dont le dernier album reflète un intérêt aus­si fort pour la musique électronique, l’afrobeat et le jazz.

 

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Sor­ti en février 2020, Dark Mat­ter a été pro­duit par le bat­teur lui-même. Moses Boyd a eu ses pre­miers cours de MAO (musique assistée par ordi­na­teur) au collège, il y a quinze ans, quelques semaines avant de com­mencer la bat­terie ! “On nous a appris à utilis­er Fruity Loops, Cubase ou Rea­son dès le départ ! Mais aus­si à nous servir de la tech­nolo­gie MIDI comme à pro­duire des beats électroniques. Alors pour moi, c’est tout aus­si naturel que de jouer de la bat­terie acous­tique.” Moses Boyd est d’une génération où les rythmes hip-hop, drum’n’bass ou bro­ken beat fai­saient par­tie du paysage. Nour­ri par les avancées de ses aînés, il a prof­ité d’une tech­nolo­gie de pro­duc­tion musi­cale électronique et dig­i­tale plus développée pour plac­er plus rapi­de­ment son curseur ailleurs : “J’aime pouss­er les machines jusqu’à leurs lim­ites et voir ce qui en ressort. Mais aus­si les faire coex­is­ter à ma bat­terie. Utilis­er ma 808 tout en jouant du Max Roach à la bat­terie. Cela demande une bonne con­nais­sance des fréquences (laque­lle ris­querait d’empiéter sur l’autre) ain­si que la capacité d’accorder ta bat­terie à ta boîte à rythmes.”

 

Brouiller les lignes

Les bat­teurs s’amusent à brouiller les lignes entre ce qui est acous­tique et électronique. Pour Kar­riem Rig­gins et Makaya McCraven, cela passe par la post­pro­duc­tion. Ils tra­vail­lent à la manière de pro­duc­teurs, se ser­vent des logi­ciels de MAO comme d’un espace supplémentaire d’expérimentation. Makaya, lui, en a fait sa sig­na­ture depuis la paru­tion d’In The Moment en 2015 sur le label Inter­na­tion­al Anthem : à tra­vers le logi­ciel Able­ton, le bat­teur de Chica­go déconstruit abon­dam­ment le matériau de ses con­certs enregistrés. Il découpe, colle, tra­vaille les tex­tures et fait de ses dis­ques une expérience unique. “Je tiens ça de Madlib. Quand je l’écoutais, je savais que cer­taines par­ties étaient jouées pour ses pro­jets, par des instru­ments, et que d’autres étaient samplées. Mais c’était par­fois très dur à iden­ti­fi­er. Cela me fascine. J’ai voulu le faire à ma manière. Com­ment garder la pro­fondeur de la musique acous­tique tout en pro­posant de la beat music ? L’électronique manque par­fois de la sub­tilité et de la pro­fondeur de la musique acous­tique. Elle peut devenir ennuyeuse sur scène.”

Un manque de nuances auquel devrait remédier la tech­nolo­gie Sen­so­ry Per­cus­sion, soit “l’avenir de la musique électronique propulsé par la bat­terie”, selon son fab­ri­cant Sun­house. En reliant l’ordinateur à des cap­teurs électroniques posés sur les éléments de la bat­terie, cette tech­nolo­gie américaine per­met d’associer des dynamiques ou des tim­bres de la bat­terie à différents sons ou tex­tures programmés sur l’ordinateur. “Sen­so­ry Per­cus­sion innove en étant extrêmement sen­si­ble, racon­te Ian Chang, le bat­teur du trio américain pop Son Lux. Cela per­met d’arriver à un ren­du organique très expres­sif – parce que joué à la main – dans un con­texte électronique.” Formé au jazz, soucieux de façonner son pro­pre son, Ian Chang prof­ite de Sen­so­ry Per­cus­sion pour tra­vailler les tex­tures autant que les possibilités soniques et ryth­miques dans ses premières aven­tures en solo : l’EP Spir­i­tu­al Leader, en 2017, et l’album, Belong­ing, en 2020. Pour le Français Tiss Rodriguez, fils des fon­da­teurs du Bais­er Salé (club de jazz parisien), bat­teur de Cather­ine Ringer et cofon­da­teur du trio de jazz très futur­iste, Bada-Bada, “c’est une révolution en marche, qui va boule­vers­er l’approche de la bat­terie pour ceux qui l’utiliseraient dès leurs débuts à l’instrument. Tu n’as même plus besoin de pro­gram­mer les delays pour une mesure en par­ti­c­uli­er, mais en fonc­tion de la puis­sance utilisée, donc quand tu veux. Avec dix endroits repérables par le cap­teur sur chaque élément de la bat­terie, la tech­nolo­gie épouse complètement la démarche de l’instrument”. Encore nou­velle et à explor­er, la tech­nolo­gie est déjà plébiscitée par cer­tains des bat­teurs de jazz les plus respectés du moment (Mar­cus Gilmore, Mark Guil­iana, Arthur Hnatek, Gre­go­ry Hutchin­son). Soit des instru­men­tistes vir­tu­os­es qui devraient une fois de plus amen­er plus loin la musique électronique.

Arti­cle issu du Tsu­gi 132, disponible à la com­mande en ligne

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