Crédit : Hamish Brown

The Chemical Brothers : “on est nostalgiques de l’Angleterre pré-Brexit”

Les Chem­i­cal Broth­ers aiment pren­dre leur temps. Act­ifs depuis un pre­mier album paru en 1995, le groupe n’est pas du genre à enchaîn­er les sor­ties, et préfère peaufin­er ses oeu­vres. Son dernier disque ? Born In The Echoes, sor­ti en juil­let 2015, qui appor­tait une nou­velle preuve que — 20 ans après — les Anglais n’avaient rien per­du de leur génie. D’i­ci deux semaines, ils auront signé leur retour avec No Geog­ra­phy. Un neu­vième long-format qui promet : les pre­miers titres dévoilés voient la paire remet­tre au goût du jour le big beat qui a bâti sa légende et s’aven­tur­er sur le ter­rain d’une dis­co dansante. Et mal­gré leur notoriété, ils n’hési­tent pas à faire inter­venir moins con­nu qu’eux, comme c’est le cas pour la chanteuse Auro­ra qui a con­tribué à plusieurs morceaux de l’al­bum. Avant de révéler No Geog­ra­phy au monde entier, Ed Simons — moitié de ce duo culte -, a pris le temps de par­ler avec nous.

Et si vous êtes plutôt Spo­ti­fy :

Vous réus­sis­sez à sor­tir un album tous les trois ou qua­tre ans depuis 2001. C’est quoi le secret ?

On aime ça, tout sim­ple­ment ! On aime être créat­ifs, être DJ, jouer en live, créer de la musique… On a tou­jours quelque chose à exprimer, même si on ne s’im­pose pas de sor­tir des albums tous les qua­tre ans – d’ailleurs, l’é­cart est par­fois plus grand ou plus petit.

Vous n’avez jamais souf­fert d’un manque d’in­spi­ra­tion ?

Exprimer des sen­ti­ments par la musique, c’est une joie. Mais à peu près à la moitié de notre tra­vail sur ce nou­v­el album, alors qu’on con­tac­tait dif­férents chanteurs et chanteuses, et on a eu ce sen­ti­ment de se répéter, d’avoir déjà emprun­té cette voie. On ne voulait pas faire un deux­ième Born In The Echoes ! Et puis on a tra­vail­lé avec Auro­ra, nous avions alors dif­férentes pistes de voix qui ont servi de bases à cer­tains morceaux du disque. Donc oui, il y a eu un moment où la direc­tion que nous voulions pren­dre n’é­tait pas si claire mais les propo­si­tions d’Au­ro­ra nous ont vrai­ment aidés à nous con­cen­tr­er et à aller chercher quelque chose de dif­férent.

L’al­bum sera porté par des voix, d’où viennent-elles ?

Auro­ra inter­vient sur trois morceaux, “The Uni­verse Sent Me”, “Eve Of Destruc­tion” et “Ban­go”. Pour le reste, on est pas mal revenu au sam­pling, en reprenant des frag­ments de spoken-word de vieux poèmes notam­ment. On s’est dit que ça suff­i­sait, d’au­tant qu’on a déjà fait des albums où nous explo­ri­ons plein de styles dif­férents qu’on n’au­rait pas for­cé­ment atten­dus sur un disque des Chem­i­cal Broth­ers. Sur No Geog­ra­phy, on a voulu être plus cohérents, via ces frag­ments de voix, pour créer un petit monde dans lequel les gens pour­ront se plonger – en tout cas on l’e­spère !

Le disque sem­ble assez énervé, notam­ment sur un titre comme “Eve Of Destruc­tion”. Quel était votre état d’e­sprit quand vous l’avez com­posé ?

On est très con­trar­iés par le Brex­it. Tom et moi avons beau­coup voy­agé en Europe, par­ti­c­ulière­ment en France, en Alle­magne ou en Ital­ie, des pays où les gens aiment la musique. Qu’il puisse y avoir des restric­tions sur le fait de sor­tir de notre pays pour faire ce qu’on aime, ça nous révolte. On aime l’Eu­rope, et cette idée d’u­nité qu’elle porte. Et l’u­nité est quelque chose de très impor­tant pour notre groupe. On aime met­tre en place des col­lab­o­ra­tions dans notre musique, et l’U­nion Européenne c’est une his­toire de col­lab­o­ra­tion pour nous – un sci­en­tifique danois peut tout à fait tra­vailler avec un Lon­donien et amélior­er un peu ce monde. Qu’un vote idiot puisse remet­tre tout ça en ques­tion… Ces trois dernières années ont été dif­fi­ciles. On est très pro-Remain, et tout ça se trans­forme en une vraie crise exis­ten­tielle. C’est un sen­ti­ment très étrange de voir nos droits, qu’on a con­sid­érés comme acquis toute notre vie, nous être enlevés par d’autres gens. Il y a beau­coup de colères dif­férentes un peu partout en Europe, la vie peut être dif­fi­cile, les gens ont de moins en moins d’op­por­tu­nités… On a tou­jours pen­sé que la danse et le fait d’être ensem­ble pour prof­iter de la musique sont une force, une tran­scen­dance et une libéra­tion. Je ne dirais pas que No Geog­ra­phy est un album poli­tique, mais on se demande si s’a­ban­don­ner à la musique n’est pas presque devenu un acte poli­tique aujour­d’hui.

Vous avez voulu créer une petite bulle de fête dans laque­lle ces actu­al­ités n’ex­is­tent plus vrai­ment ?

Dis­ons une fête réfléchie ! Beau­coup de pro­duc­tions de dance music célèbrent les bons moments, veu­lent dif­fuser de good vibes… C’est super que ça existe, mais il y a une lim­ite à ça. Quand tu es sur un dance­floor ou à un fes­ti­val, tu ne ressens pas tou­jours unique­ment des émo­tions pos­i­tives – tu peux te sen­tir en colère, heureux, triste, mélan­col­ique, et on s’est tou­jours dit que notre musique devait attrap­er toutes ces dif­férentes par­ties de toi. C’est assez incroy­able de vivre cette expéri­ence intro­spec­tive tout en la partageant avec d’autres gens qui écoutent la même musique.

Cette unité, qu’elle soit cher­chée dans un fes­ti­val ou au sein de l’UE, est-ce que ce n’est finale­ment pas ça le “Broth­ers” des Chem­i­cal Broth­ers ?

C’est une jolie idée. Depuis tou­jours, nous avons col­laboré sur tout : la créa­tion de nos shows, des albums, les voix… On est capa­ble de faire pas mal de choses à deux, mais la plu­part du temps on con­tacte d’autres per­son­nes pour créer ensem­ble. Et la plus impor­tante de ces col­lab­o­ra­tions, c’est avec le pub­lic. “Broth­ers” peut représen­ter ça, c’est ce qu’on défend : l’u­nion, l’u­nité, être ensem­ble. Et le Brex­it, c’est l’ex­act opposé de ça.

Le dernier morceau de l’al­bum, “Catch Me I’m Falling” (à décou­vrir le 12 avril donc), a des paroles super tristes, com­ment ça se fait ?

En effet… Ma copine a un peu pleuré la pre­mière fois qu’elle l’a enten­du. Mais on n’a jamais dit qu’on ne fai­sait que des morceaux fes­tifs ! On essaye d’en­glober dif­férentes émo­tions dans nos chan­sons, on ne peut pas être heureux con­stam­ment, et s’il y a de la lumière il y aura for­cé­ment une ombre quelque part. Mais au final, il n’est pas si triste ce morceau, il par­le d’amour. Il s’ag­it d’un sam­ple extrait d’un album où des gens lisent des let­tres envoyées du Viet­nam par des sol­dats à leurs familles. Peut-être que c’est triste, ou mélan­col­ique, mais il y a de la pas­sion.

Où est-ce que vous plac­eriez No Geog­ra­phy dans votre discogra­phie ?

Con­traire­ment à cer­tains de nos albums, celui-ci ne repose pas du tout sur des guests vocaux con­nus. On a beau­coup aimé tra­vailler avec ces gens pen­dant des années, mais No Geog­ra­phy se rap­procherait du coup un peu plus de nos deux pre­miers dis­ques, Exit Plan­et Dust et Dig Your Own Hole, notam­ment parce qu’on a à nou­veau util­isé pas mal de sam­ples. On a tou­jours aimé le sam­pling, comme sur “Gal­va­nize”, mais c’est quelque chose qu’on avait un peu ralen­ti car c’est très com­pliqué à met­tre en place.

Ça vous rend nos­tal­giques de repenser à ces deux album sor­tis dans les années 90 ?

C’est très cliché dit comme ça mais pour nous, notre meilleur album est tou­jours le dernier. Sinon oui, on est nos­tal­giques de l’An­gleterre pré-Brexit (rires). On était bien plus jeunes, super excités à l’idée de sor­tir des dis­ques, on voy­ageait con­stam­ment. J’évite de me laiss­er aller à la nos­tal­gie la plu­part du temps, mais repenser à Kei­th de The Prodi­gy (Kei­th Flint s’est sui­cidé dans sa mai­son de l’Es­sex début mars – il avait 49 ans, ndr.) a fait remon­ter plein de sou­venirs de nos débuts, où nous fai­sions leurs pre­mières par­ties. C’est telle­ment triste, c’é­tait vrai­ment un homme char­mant.

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