Les compiles Pop Ambient sont les meilleures portes d’entrée sur la musique ambient

Depuis 2001, le label alle­mand Kom­pakt, sous la direc­tion de Wolf­gang Voigt (alias GAS), pro­pose chaque année un nou­veau vol­ume de la com­pi­la­tion Pop Ambi­ent. Le cru 2020 four­nit une occa­sion de réfléchir sur ce qu’est l’am­bi­ent, et ce qu’elle peut nous apporter durant le confinement.

Rester chez soi, mais voy­ager quand même. Pour peu que l’on choi­sisse le bon disque, un loge­ment dans lequel on tourne en rond depuis déjà plusieurs semaines peut d’un coup être trans­fig­uré en un vaste espace. Et s’il y a un genre musi­cal spé­cial­isé dans ce genre d’évasion, c’est bien l’ambient. Ce courant musi­cal à part de tous les autres laisse s’é­parpiller notre imag­i­na­tion, nous pro­jète, pour un peu que l’on accepte de s’y ouvrir. Syl­vain Di Cristo, rédac­teur en chef de Tsugi.fr et fon­da­teur des siestes psy­chédéliques et ambi­ent Ten­ta­calme à Paris, l’ex­pri­mait ain­si pour les InRocks : “[Pour com­pren­dre cette musique], il faut sup­primer toute envie de suite, de futur, d’attente et arriv­er à incul­quer au pub­lic la notion d’instant présent.” De son côté, l’artiste d’art dig­i­tal Krista Kim, qui dévoilait mer­cre­di 15 avril son instal­la­tion médi­ta­tive “Con­tin­u­um” dans le cadre du Mai­son Tsu­gi Fes­ti­val, pré­ci­sait à pro­pos de son tra­vail avoir “con­stru­it un jardin zen dig­i­tal. Les maîtres zen ont conçu ces jardins avec l’intention de créer un espace vide au milieu de l’esprit.” L’am­bi­ent, c’est s’ar­rêter un instant pour par­tir ailleurs.

Pour ceux qui cherchent une porte d’en­trée vers ce genre bien plus com­plexe qu’il n’y paraît, une col­lec­tion de dis­ques accom­pa­gne ses audi­teurs depuis déjà vingt ans : la série des Pop Ambi­ent du label alle­mand Kom­pakt. Aus­si pointue qu’accessible.

À lire également
L’histoire surprenante du track le plus relaxant du monde selon des scientifiques

Depuis le pre­mier vol­ume en 2001, ces com­pi­la­tions sont orchestrées par Wolf­gang Voigt, artiste majeur de la tech­no ambi­ent à la fin des années 1990 sous le pseu­do­nyme de GAS. Co-fondateur de Kom­pakt en 1998, il lance la sec­tion Pop Ambi­ent pour met­tre en valeur les nou­veautés du genre, et éviter qu’elles se retrou­vent noyées dans un cat­a­logue très dense. Qu’ils vien­nent de la tech­no comme de la pop ou de la musique clas­sique con­tem­po­raine, les con­tribu­teurs de ces com­pi­la­tions alter­nent tou­jours entre habitués et nou­veaux venus, et entre pépites oubliées et nou­velles créa­tions. « Je n’essaie pas spé­ciale­ment de con­serv­er cet équili­bre. Ça se passe comme ça, c’est tout » nous affirme Voigt.

Le cru 2020, sor­ti en novem­bre 2019, se place dans la con­ti­nu­ité de ses prédécesseurs. Les titres sont bien plus var­iés que ce qu’on pour­rait l’imaginer, entre les rêver­ies à la gui­tare de Thorre Pfeif­fer sur la piste d’ouverture, les vio­lons déchi­rants de Klimek sur « Requiem For A But­ter­fly », le voy­age cos­mique de « Mete­or » par Joachim Spi­eth ou encore les mélodies élé­gantes de « Sleep Fall » par Andrew Thomas. Chaque piste développe son pro­pre univers. Au point de se deman­der ce qui peut bien faire la cohérence de ce genre ambient.

L’ambient n’a pas de fron­tières, de la meilleure façon qui soit.”

Dans une inter­view pour Vice en 2015, Voigt déclarait : « L’ambient peut avoir de nom­breuses pro­priétés en même temps. Elle peut être pure, calme, som­bre, lumineuse, pro­pre, sale, riche har­monique­ment ou dénuée d’harmonies. » Autant de con­tra­dic­tions que Bri­an Eno, forg­eron du terme, résumait dès 1978 avec cette maxime : « Une musique aus­si facile à ignor­er qu’intéressante ».

Ce sont toutes ces con­tra­dic­tions qui font la richesse des com­pi­la­tions de Kom­pakt. « L’ambient n’a pas de fron­tières, de la meilleure façon qui soit » selon Voigt, qui voit ce genre « comme une musique mul­ti­fonc­tion­nelle, entre écoute et non écoute ; comme pre­mier plan et arrière plan ; comme atmo­sphère, instal­la­tion ; silence audi­ble, son hab­it­able. » Bref, comme une musique dans laque­lle s’installer con­fort­able­ment, peu importe sa forme.

À lire également
Acid western et downtempo : la superbe dernière compile de Kompakt

 

Mais il ne faut pas nég­liger l’importance de l’approche « pop » de ces com­pi­la­tions. « La pop dans Pop Ambi­ent représente deux aspects : d’abord, nous voulions apporter des aspects de glam et d’hédonisme pop dans l’ambient. Par ailleurs, j’avais ce désir abstrait de décou­vrir – comme à tra­vers un micro­scope géant – l’esprit intérieur, l’esthétique essen­tielle de ce qui fait la beauté de la pop music, unique­ment à tra­vers un échan­til­lon ralen­ti à l’extrême, et mod­i­fié par d’autres tech­nolo­gies artis­tiques. » Un peu comme si chaque vol­ume de Pop Ambi­ent nous livrait l’essence de la pop, son émo­tion, tout en la dilu­ant dans le temps. Et c’est là que se trou­ve la cohérence de ces dis­ques : tous les morceaux, même les plus cérébraux, ont un aspect chaleureux qui les ren­dent très accessibles.

J’avais ce désir abstrait de décou­vrir […] l’esthétique essen­tielle de ce qui fait la beauté de la pop music, unique­ment à tra­vers un échan­til­lon ralen­ti à l’extrême.”

Une telle démarche nous rap­pelle les orig­ines à la fois ger­maniques et pop de l’ambient. En effet, si l’Anglais Bri­an Eno en est le prin­ci­pal théoricien, son tra­vail se base forte­ment sur sa col­lab­o­ra­tion avec le duo alle­mand Clus­ter. C’est à leurs côtés, ain­si qu’avec le légendaire ingénieur du son Con­ny Plank (pro­duc­teur pour Kraftwerk, Neu!, Har­mo­nia…) que la pop expéri­men­tale d’Eno se ralen­tit de plus en plus, jusqu’à aboutir au pre­mier disque cat­a­logué ambi­ent, Ambi­ent 1 : Music For Air­ports. Ce disque fon­da­teur sort en 1978, soit juste après avoir ter­miné le sec­ond album col­lab­o­ratif avec Clus­ter. Ces deux pro­jets, Clus­ter & Eno (1977) puis After The Heat (1978), syn­thé­tisent déjà toute la démarche que nous décrit Wolf­gang Voigt. Des mélodies sim­ples, d’une pro­fonde mélan­col­ie, jouées à un tem­po très lent, tout en subis­sant des traite­ments élec­tron­iques et analogiques expéri­men­taux, pour aboutir à des paysages sonores pro­fonds et var­iés. Tout est là.

Le son et l’esprit de cette musique ne per­dront jamais de leur effet.”

Mais le cœur de ces com­pi­la­tions ne se situe pas dans ce tra­vail de déf­i­ni­tion, mais bien dans ce que cette musique a de plus intem­porel. « Tou­jours pareil, mais dif­férent » selon Voigt, soulig­nant la con­stance de son tra­vail. Ce for­mat de com­pi­la­tion sem­ble assez anachronique à l’heure du stream­ing (même si le con­fine­ment lui donne un nou­veau souf­fle), mais il se présente au fond comme un signe de fia­bil­ité, un rendez-vous réguli­er et de qual­ité. C’est comme cela que Wolf­gang Voigt con­stru­it ses com­pi­la­tions : « En pen­sant de plus en plus de manière intem­porelle. En réal­isant que pen­dant que j’écoute ces tracks et que je les com­pile chaque année, le son et l’esprit de cette musique ne per­dront jamais de leur effet. » L’ambient tente de porter à son max­i­mum ce pou­voir qu’a la musique de nous trans­porter hors du temps. Et sor­tir de ce con­fine­ment, ne serait-ce que le temps d’une par­en­thèse sonore, sem­ble le bien­venu. Ça tombe bien, il y a déjà vingt compilations.

Tous les vol­umes de Pop Ambi­ent sont à retrou­ver sur le Band­camp de Kom­pakt Records

(Vis­ité 1 140 fois)