Crédit : Vincent Sorel

Les dopé-e‑s de l’orchestre” : quand les musiciens classiques deviennent accros

Pré­carisés et sous pres­sion, de plus en plus de musi­ciens clas­siques ont recours à la chimie pour tenir le coup. La revue dess­inée pub­lie une enquête illus­trée par Vin­cent Sorel qui lève le voile sur une pra­tique tabou. Ren­con­tre avec le jour­nal­iste François Thomazeau qui a mené l’enquête. 

Com­ment vous êtes-vous intéressé au sujet du « dopage » dans la musique clas­sique ? 

Je suis en réal­ité tombé sur ce sujet par hasard. En tant que jour­nal­iste sportif, je m’intéressais à l’utilisation de bêtablo­quants dans le sport. Ces médica­ments sont des pro­duits dopants pro­hibés par l’agence anti-dopage. Ils sont très pop­u­laires chez les tireurs parce qu’ils empêchent les trem­ble­ments. Alors je suis par­ti à la recherche de sportifs adeptes des bêtablo­quants sur des forums inter­net. Éton­nam­ment, en trainant sur Red­dit, je ne suis pas tombé sur des témoignages de sportifs mais de musi­ciens, et par­ti­c­ulière­ment sur des musi­ciens clas­siques. 

Quelles étaient les ques­tions des musi­ciens sur le forum ? 

Les mem­bres se don­naient sim­ple­ment des con­seils. Quelle dose faut-il absorber ? Com­bi­en de temps faut-il atten­dre pour ressen­tir les effets ? Cer­tains se posaient la ques­tion des con­séquences sur leur san­té. Et surtout, les musi­ciens se refi­laient des adress­es de médecins qui pre­scrivent facile­ment ce type de médica­ments. 

Pourquoi les musi­ciens ont-ils recours à ces pro­duits ? 

Parce que les bêtablo­quants aident à com­bat­tre le trac. Ces médica­ments sont cen­sés traiter l’hyper ten­sion artérielle en réduisant le rythme car­diaque. Il suf­fit d’en pren­dre pour retrou­ver immé­di­ate­ment sa sérénité. 

Crédit : Vin­cent Sorel

Et les musi­ciens clas­siques sont, plus que les autres musi­ciens, exposés au trac ? 

Le monde de la musique clas­sique est extrême­ment dur. Pour le com­pren­dre, j’ai inter­viewé beau­coup de musi­ciens mais c’est bien l’altiste que je mets en scène dans la bande dess­inée qui m’a le mieux décrit ce qui était à l’œuvre dans le milieu de la musique clas­sique. Pour inté­gr­er des orchestres, les musi­ciens doivent pass­er plusieurs audi­tions chaque année. Plus l’orchestre est réputé, plus l’audition est sélec­tive. Le jour J, le musi­cien doit jouer un air imposé pen­dant deux min­utes der­rière un par­avent. Le jury ne le voit jamais, pour éviter le favoritisme. Si les juges ne sont pas con­va­in­cus par le jeu, le musi­cien entend une petite clo­chette réson­ner. C’est fini pour lui. Ce qui sig­ni­fie qu’un musi­cien répète pen­dant plusieurs mois et qu’il doit tout restituer à la per­fec­tion sur deux min­utes. Imag­inez le niveau de stress ! 

Vous expliquez que la con­som­ma­tion de bêtablo­quants est dev­enue la norme dans le milieu et qu’elle est sou­vent com­binée à d’autres pra­tiques à risques. 

L’altiste que j’ai inter­viewée a tou­jours une boite de propanolol – le bêtablo­quant le plus répan­du – dans son étui. La con­som­ma­tion de ce pro­duit est en effet dev­enue sys­té­ma­tique mais elle est une réal­ité depuis longtemps. Le syn­di­cat des musi­ciens clas­siques améri­cain a enquêté sur ce sujet dès le début des années 1980. Aux États-Unis, pour être musi­cien pro­fes­sion­nel, il faut oblig­a­toire­ment adhér­er au syn­di­cat, donc le pan­el est représen­tatif. Au début des années 80, plus d’un tiers des musi­ciens admet­taient qu’ils avaient recours aux bêtablo­quants lorsqu’ils pas­saient des audi­tions. Aujourd’hui, ce sont 70% des musi­ciens qui, sous le cou­vert de l’anonymat, con­fient pren­dre du propanolol ou un pro­duit sim­i­laire. Ajoutez à ça un recours à l’alcool et par­fois à la cocaïne pour com­bat­tre le stress, et vous obtenez un sacré cock­tail. 

Crédit : Vin­cent Sorel

Vous avez décou­vert que les usages vari­aient en fonc­tion de l’instrument que joue le musi­cien…

Les audi­tions à enjeux exposent surtout les solistes mais les autres musi­ciens ne sont pas épargnés. Les chanteurs d’opéra sont un cas par­ti­c­uli­er, parce que leur instru­ment c’est leur pro­pre corps. A force de chanter, leurs cordes vocales s’abiment. Il n’est pas rare que les chanteurs d’opéra souf­frent de nod­ules ou d’inflammation des cordes vocales. Alors, un grand nom­bre d’entre eux ont recours à des cor­ti­coïdes, par­fois de façon préven­tive. Vous en prenez et vous pou­vez immé­di­ate­ment chanter nor­male­ment. Seule­ment, vous ne sen­tez plus la douleur et les chanteurs ont ten­dance à forcer sur leur voix sous cor­ti­coïdes et là, l’accident survient. Ces molécules ont des effets dévas­ta­teurs sur le foie. L’exemple le plus extrême, c’est celui de d’Enrico Caru­so, un des plus grands chanteurs de tous les temps. A la fin de sa car­rière, il buvait de l’éther avant de chanter. Il est mort des suites d’une pleurésie à 48 ans. 

Et les bêtablo­quants mettent-ils la san­té des musi­ciens en dan­ger ? 

Dans une cer­taine mesure, oui. Les bêtablo­quants font chuter la ten­sion et baiss­er le rythme car­diaque. Si vous les prenez très régulière­ment sur une longue péri­ode de temps, comme c’est le cas pour beau­coup de musi­ciens, alors vous créez une accou­tu­mance. Cela sig­ni­fie que si un musi­cien dépen­dant stoppe du jour au lende­main de con­som­mer du propanolol, sa ten­sion artérielle va grimper en flèche et mul­ti­pli­er les risques d’AVC ou d’arrêts car­diaques. Ça n’est pas un pro­duit anodin, pour­tant, il est très sim­ple de s’en pro­cur­er chez son médecin. L’hyper ten­sion artérielle est le « mal du siè­cle », 10% des améri­cains en souf­frent. Le propanolol est devenu un médica­ment banal.  J’en ai fait l’expérience au cours de mon enquête. Je me suis ren­du dans une phar­ma­cie que je con­nais bien et j’ai demandé au phar­ma­cien de me don­ner du propanolol. En insis­tant un peu, j’ai obtenu les cachets sans ordon­nance. 

C’est étrange que vous par­liez de “dopage”, qui est un terme asso­cié au sport, pour désign­er une pra­tique dans le milieu de la musique…

C’est vrai, dans la mesure où con­traire­ment au sport la qual­ité de la musique n’est pas une ques­tion de per­for­mance physique pure. Mais la com­para­i­son avec le sport a un sens. Lors des audi­tions, les musi­ciens pro­fes­sion­nels, tous excel­lents, sont mis en con­cur­rence, comme dans une com­péti­tion sportive. Et dans ce cadre, la prise de médica­ments rompt l’équité entre les can­di­dats. Le dopage, c’est le fait de pren­dre des pro­duits non pas pour soign­er une mal­adie mais pour attein­dre un niveau de forme arti­fi­cielle­ment aug­men­té. Et surtout, en sport comme dans la musique clas­sique, les par­tic­i­pants visent l’excellence. Un ten­nis­man pro­fes­sion­nel, son ambi­tion ultime c’est de rem­porter Roland Gar­ros. Un chanteur d’opéra, dans l’absolu, rêve de devenir Pavarot­ti. Cette pres­sion est entretenue par le monde de la musique clas­sique. Les con­cours éli­tistes, les rythmes soutenus au con­ser­va­toire, par­fois dès le plus jeune âge. Et en musique comme en sport, à moins d’être une super­star, on est main­tenu dans une sit­u­a­tion de forte pré­car­ité. Les musi­ciens sont rarement salariés et la plu­part ont du mal à vivre de leur méti­er. Le recours aux bêtablo­quants et aux pro­duits dopants est donc par­fois vécu comme une ques­tion de survie.

Crédit : Vin­cent Sorel

Le monde de la musique clas­sique prend-il en compte ce phénomène ?

Le dopage a longtemps été un non-dit dans la très insti­tu­tion­nelle musique clas­sique. On fai­sait sem­blant de ne pas voir. C’est en train de chang­er. Beau­coup de solistes sont désor­mais accom­pa­g­nés par des coachs qui veil­lent à leur san­té men­tale. Blair Tyn­dall, une célèbre haut­boïste, a pub­lié en 2005 un livre Mozart in the jun­gle, dans lequel elle par­le de son addic­tion. Benoît Menut, enseignant au con­ser­va­toire de Paris, plaide pour que le sys­tème prenne en compte ces prob­lèmes, notam­ment en inscrivant la ges­tion du stress au pro­gramme des con­ser­va­toires. Et j’espère que ma bande dess­inée pour­ra faire bouger les choses. Depuis que la revue dess­inée l’a pub­liée, je reçois de nom­breux mes­sages de remer­ciements de la part de musi­ciens. Je crois que l’abcès avait besoin d’être crevé. 

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