L’éternel retour du disco

Au début des années 80, dépassé par son suc­cès, récupéré par des pop-stars qui s’essaient à une nou­velle jeunesse, vam­pirisé par Hol­ly­wood, hon­ni par cer­tains Améri­cains aux cris de “Dis­co sucks”, le dis­co est mort et enter­ré. Pour­tant le genre ne va jamais cess­er d’exercer une influ­ence majeure sur la club cul­ture.

Arti­cle issu du Tsu­gi 132 : et si le dis­co nous sauvait la vie, disponible partout

Plus syn­thé­tique dans les années 80s, influ­ence de la house nais­sante qui va en sam­pler des boucles entières, inspi­ra­tion de la tech­no de Detroit à tra­vers l’italo-disco, sam­plé jusqu’à la lie par la fameuse french touch fil­trée, trans­for­mé en nu-disco sous l’impulsion d’une bro­chette de Norvégiens, mélangé au rock avec des labels comme DFA et des groupes comme LCD Soundsys­tem, source d’excitation pour les dig­gers à la recherche de la per­le rare… Le dis­co a beau être mort, il bande encore. Le retour du dis­co, un vaste sujet loin de laiss­er les prin­ci­paux intéressés – DJs, musi­ciens, jour­nal­istes ou pro­duc­teurs – de glace et cha­cun, lorsqu’on l’interroge, a son avis sur le sujet. Cer­tains, s’emportant gen­ti­ment, comme Jen­nifer Car­di­ni : “Mais il n’y a pas de retour du dis­co, le genre a tou­jours été là sous des formes dif­férentes. Quand tu y réfléchis, l’Electronic Body Music à la DAF, c’était du dis­co noir et punk. Ce que fait Rebolle­do aujourd’hui ce n’est que du dis­co qui puise dans les bandes-son des films de cul des 70s. Depuis le début, chez Michael May­er, toutes les lignes de basse sont très dis­co. On retrou­ve l’esprit et l’ADN du dis­co dans la house, dans la rave, dans la pop, chez tous ces kids qui ne jurent désor­mais que par l’italo, c’est quelque chose de com­mu­nau­taire. Je ne pense pas qu’il faille chercher son retour dans des sonorités ou des instru­ments pré­cis, dans la manière de con­stru­ire des morceaux, mais plutôt penser que tout aujourd’hui est dis­co, car on est tous ani­més par l’envie de sor­tir le same­di soir et de danser jusqu’au petit matin !”

Tout aujourd’hui est dis­co, car on est tous ani­més par l’envie de sor­tir le same­di soir et de danser jusqu’au petit matin !” Jen­nifer Car­di­ni

Le pro­duc­teur Yuk­sek, après avoir exploré à ses débuts la french touch 2.0, mélangeant rock et house d’un même élan, s’est tourné vers des sonorités plus dis­co, comme en témoigne son excel­lent album Nos­so Rit­mo. Il est lui plus nuancé : “C’est tou­jours bizarre de par­ler de retour, mais d’une cer­taine manière il y a un regain d’intérêt cer­tain. Après la vague tech­no assez som­bre il y a trois ans, il y a un retour à une forme de chaleur dans la musique. C’est val­able pour le dis­co, mais aus­si pour tout le mou­ve­ment trop­i­cal ou afro, même les trucs psy­chés à la Red Axes ou Mul­ti Cul­ti, large­ment inclass­ables, sont tous influ­encés par des musi­ciens qui ont fait du dis­co. Et puis des DJs comme Todd Ter­je, qui ont tou­jours été fans de dis­co, sont depuis des années têtes d’affiche de fes­ti­vals lim­ite tech­no.”

L’encyclopédie disco

En bon obser­va­teur des muta­tions de la dance music, n’ayons pas peur d’asséner comme un mantra que depuis une poignée d’années le dis­co, son esprit et sa philoso­phie sont de retour sur les dance­floors après avoir été longtemps délais­sés, con­sid­érés comme un truc de vieux nos­tal­giques au mieux, ou de beaufs de Macum­ba au pire. Les preuves sont là : le dis­co, ou du moins son esprit, est partout. Déjà dans son explo­ration et sa remise à jour à grands coups d’edits, de remix­es, de com­pi­la­tions thé­ma­tiques ou de ressor­ties de dis­ques introu­vables ou à prix fort sur Discogs. Comme ces micro labels, dri­vés par des dig­gers pas­sion­nés, qui vont chercher les dis­ques les plus obscurs de la planète, comme le “Qu’est-ce qu’il a (d’plus que moi ce négro là ?)” de Philippe Krootchey, légende des 80s parisi­ennes, le “Ebony Game” de Guy Cuevas, DJ du Sept, où s’encanaillait toute la jet-set parisi­enne de l’époque, ou le “A.I.E.” de la Com­pag­nie Créole remixé par Lar­ry Lev­an, his­toire de remet­tre toutes ces bizarreries pile-poil au cen­tre de la piste de danse. Dans des com­pi­la­tions plus pointues tu meurs, comme la sub­lime Beau­ty : A Jour­ney Through Jere­my Underground’s Col­lec­tion, qui ser­pente dans les sonorités latines, chez les incroy­ables Dis­co Boo­gie Sounds, des Français Favorite Record­ings, qui explorent ce dérivé plus funky du dis­co, qu’il soit français, brésilien ou caribéen. Mais aus­si chez des labels comme Ver­sa­tile ou Born Bad, qui flir­tent non sans humour avec les fron­tières du bon goût, avec les démentes Pop Sym­pa­thie ou France Chébran, qui fouinent dans les oubliés du dis­co français chinés dans les bro­cantes. Mais aus­si, de manière plus actuelle, chez Par­tyfine, label lancé juste­ment par Yuk­sek, qui actu­alise les méta­mor­phoses du dis­co avec Alex Rossi, l’actuel Aldo Mac­cione du genre, Dom­brance ou Jean Tonique.

Sans oubli­er évidem­ment l’inclassable Bernard Fèvre, aka Black Dev­il Dis­co Club, par­rain indis­pens­able du dis­co made in France, qui annonce Lucifer Is A Flower, grand album de dis­co charis­ma­tique, comme son chant du cygne. Pour les his­to­riens du genre, il y a évidem­ment des com­pi­la­tions plus clas­siques comme For Dis­cos Only (Indie Dance Music From Fan­ta­sy & Van­guard Records 1976–1981) ou l’indépassable Sal­soul Mas­ter­mix, signé Dim­itri From Paris, qui sélec­tionne le meilleur d’un des labels phare du mou­ve­ment. Il y a aus­si, tout autour du monde, tous ces jeunes pro­duc­teurs et DJs qui met­tent à jour et tri­pa­touil­lent les sonorités dis­co à leur sauce : Folam­our, Jere­my Under­ground, Hon­ey Sound Sys­tem, Mar­vin & Guy, Waze & Odyssey, Zom­bies In Mia­mi, Dis­co­dro­mo, Man Pow­er, Mosco­man, Pur­ple Dis­co Machine, The Magi­cian, Myd, Sim­ple Sim­me­try… Sans oubli­er tous les artistes signés sur le label Dis­co Halal de Tel Aviv ou tous ces jeunes col­lec­tifs de DJs, bien loin d’êtres nés quand le genre pla­fon­nait dans les hit-parades mais qui ont écrit dis­co en gros sur leur carte de vis­ite : Deviant Dis­co, Otto 10, Alter Paname, Dis­co­matin…

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