L’Impératrice : “On joue pour faire danser les gens”

Décou­vert en 2014 grâce à Sonate Paci­fique, un EP sor­ti sur le label Crac­ki Records, L’Impératrice développe depuis une image et un son. Le groupe fascine grâce à la mys­térieuse métaphore engen­drée par son nom et une musique instru­men­tale, sou­vent qual­i­fiée de ciné­matographique. Charles de Bois­seguin, à l’origine du pro­jet, est entouré de qua­tre musi­ciens et depuis peu d’une chanteuse, faisant de L’Impératrice un sex­tet créatif aux courbes féminines : “L’Impératrice, c’est aus­si la meuf dont tout le monde est amoureux mais que tu peux pas chop­er, tu vois c’est insai­siss­able. C’est beau­coup d’ambiguïté”.

Son troisième et dernier EP, inti­t­ulé Odyssée, a con­fir­mé une ambi­tion musi­cale de haute volée, endiguée par les lives qui main­ti­en­nent une répu­ta­tion à toute épreuve. Gag­nants aux yeux du pub­lic du prix Deez­er Ada­mi 2016, on les retrou­ve sur la scène Clair­ière à We Love Green same­di dans le bois de Vin­cennes et on a posé quelques ques­tions au leader iden­ti­fié du groupe, prêt à nous en dire encore un peu plus sur l’identité, civique et sonore, de cette Impéra­trice royale et sauvage.

- Tu étais seul au début de l’aventure, aujourd’hui vous êtes six. Com­ment ça s’est passé ?

D’abord, tout seul, ce n’est pas mar­rant, et puis je ne suis pas musi­cien de for­ma­tion, je suis jour­nal­iste. Un jour, j’ai eu un souci d’éthique avec le méti­er de cri­tique musi­cal et je me suis dis que pour légitimer mes pro­pos, il fal­lait que je com­mence à tri­t­ur­er des machines et me ren­dre compte de l’étendue du tra­vail. Alors je me suis lancé, seul sur mon ordi avec des syn­thés et j’ai pon­du un truc qui s’appelle “L’Impératrice”. Le label Crac­ki Records m’a pro­posé à l’époque de sor­tir un EP et très vite j’ai du me pencher sur l’aspect live. Ça aurait été dom­mage de le faire seul avec des machines car finale­ment, c’est une musique de groupe, une musique qui se joue. J’ai ren­con­tré des musi­ciens au fur et à mesure, d’abord le clav­iériste qui m’a présen­té le bat­teur, qui ensuite m’a présen­té au bassiste. Le gui­tariste, c’était un ami et à la fin, on a mon­té un live tous les cinq. Ça nous a pris huit mois, on a joué d’abord instru­men­tal et ensuite Flo­re nous a rejoint pour l’Odyssée.

© Mélanie Bordas Aubiès

Je l’ai ren­con­trée un peu par hasard à la sor­tie d’un con­cert, elle chan­tait avec Bon Voy­age Organ­i­sa­tion, j’aimais bien ce qu’elle fai­sait et elle n’était plus mem­bre du pro­jet donc après des essais, ça s’est fait intu­itive­ment. En plus d’être très cool, elle chante très bien. Je ne voulais pas de voix du tout à la base, c’était un pro­jet totale­ment instru­men­tal et ça s’est avéré être la meilleure oppor­tu­nité pour nous de le tester vocale­ment. Bien sûr, main­tenant, il y a une empreinte depuis le pas­sage de Flo­re sur le disque mais je trou­ve que dans les place­ments et dans l’ambiance des morceaux, elle a plus un rôle instru­men­tal que vocal à pro­pre­ment par­ler. Et c’est vrai que ça nous a ouvert plus de portes parce que la voix est un bon repère pour les gens, ça touche force­ment.

- Flo­re fait-elle par­tie inté­grante du groupe désor­mais ou bien y’a‑t-il un change­ment à prévoir pour la suite ?

On s’est telle­ment bien enten­du avec elle que main­tenant, elle fait par­tie du groupe. Nous sommes en passe de sign­er avec un label et je pense qu’elle va sign­er avec nous. Elle est impor­tante dans le proces­sus créatif. Et puis avoir une fille dans un groupe c’est tou­jours cool, surtout quand ça s’appelle L’Impératrice !

- On qual­i­fie votre musique de ciné­matographique, qu’est-ce que ça veut dire pour vous ?

C’est un mot qu’on emploie sou­vent, pas tant pour décrire la musique qu’on fait mais plutôt pour les influ­ences. De mon côté, j’ai été super touché et ému très jeune par les musiques de films. Une de mes plus gross­es claques c’était Il Etait une fois dans l’Ouest et décou­vrir avec can­deur qu’Ennio Mor­ri­cone avait créé un thème pour chaque per­son­nage ! J’étais par­ti­c­ulière­ment frap­pé par celui de Clau­dia Car­di­nale, que je trou­ve absol­u­ment sub­lime, d’où ma réelle volon­té de créer ce genre de sons et rem­plac­er la voix par un syn­thé (le Moog en l’occurrence). Je trou­vais ça intéres­sant et extrême­ment émou­vant comme idée d’affilier un thème à cha­cun. Et puis il y a un rap­port intrin­sèque entre la musique et le ciné­ma.

— La voix de Flo­re ne va rien y chang­er ?

Non, on reste dans ce reg­istre, quelque chose d’imagé et de lyrique, une musique où on utilise beau­coup de nappes, une ambiance assez aéri­enne. Je rêve de boss­er avec un réal­isa­teur un jour, qui vienne me voir pour me pro­pos­er de faire la musique de son prochain film. Je sauterai au pla­fond. Bon, tout dépend du film mais oui, il y aura tou­jours ce truc, ça fait par­ti de mes prin­ci­pales influ­ences.

- Tu sais com­ment tu ferais, si on te le pro­po­sait ?

Pas du tout. Ça me fascine parce que je me suis tou­jours demandé quel est le rap­port entre un com­pos­i­teur et un réal­isa­teur. J’imagine que ça doit être ten­du et extrême­ment intense, je pense que c’est pas­sion­nel, il faut que l’un ren­tre dans l’univers de l’autre et vice-versa, même si a pri­ori c’est le com­pos­i­teur qui doit bien cern­er l’ambiance et les per­son­nages. J’imagine que tu t’appropries vrai­ment le scé­nario, que tu essaies de vrai­ment con­naitre les per­son­nages et surtout il faut essay­er de don­ner, il faut être généreux. Ça doit être extrême­ment dur, un tra­vail de longue haleine mais une fois que tu as réus­si à faire ça, tu as plus de facil­ités à faire le reste.

- Com­ment ça se passe niveau com­po­si­tion ?

C’est l’avantage d’être un groupe. Mes musi­ciens sont très éduqués musi­cale­ment, deux vien­nent du con­ser­va­toire avec une for­ma­tion clas­sique, le bassiste et le clav­iériste sont respec­tive­ment vio­lon­cel­liste et vio­loniste, ils ont une maîtrise de la musique que je n’ai pas du tout alors force­ment, avoir des mecs comme eux dans ton groupe, c’est plus que béné­fique. Ça te per­met de ne plus faire n’importe quoi. Là où s’est créé l’équilibre, c’est que quand je teste des choses, en cas­sant les codes, sans tou­jours suiv­re une démarche clas­sique, eux arrivent à canalis­er tout ça, à trou­ver de la cohérence d’une par­tie à l’autre. Par exem­ple, j’ai deux moods dans un morceau qui sont com­plète­ment dif­férents, comme dans “Sonate Paci­fique”, sor­ti il y a deux ans. Il y avait deux par­ties dans ce titre que j’étais inapte à lier et ils ont com­posé ce pont au milieu que j’aurais été inca­pable de pon­dre. Dis­ons que, pour grossir le trait, j’ai les idées de base et ils les arrangent vache­ment bien.

— Tu aimes bien les machines apparem­ment.

Oui ! La pre­mière que j’ai acheté c’était un Farfisa, une espèce d’orgue avec deux claviers. J’avais lu un bouquin sur Taxi Girl et le son qu’ils avaient m’obsédait un peu, j’ai ten­té de le retrou­ver avec ça. Entre temps, j’écoutais beau­coup Hot Chip, “Over And Over”, avec une basse qui me rendait fou et du coup, j’ai appris qu’avec ce syn­thé, je pou­vais refaire ce son et les nappes de Taxi Girl ! J’étais hyper con­tent. Ensuite j’ai acheté des syn­thés clas­siques comme le Moog, mon préféré, ain­si qu’une série de boites à rythmes, avec un son élec­tron­ique qui groove comme un bat­teur, des machines avec dix bou­tons qui font des trucs incroy­ables. J’aime beau­coup ça et aujourd’hui, à nous cinq, on a ce qu’il faut pour s’éclater.

- Le live est com­ment, par rap­port aux dis­ques ?

C’est com­plète­ment dif­férent. C’est mar­rant parce qu’on s’est ren­du compte qu’on était bookés tou­jours très tôt parce que le disque a un côté assez linéaire, qui peut man­quer de gouache, dont on est con­scient, mais c’est aus­si lié à une volon­té de pro­duc­tion. Quand tu ren­tres en stu­dio, tu te dis que le truc doit être pérenne alors que le live est beau­coup plus spon­tané. Du coup aux con­certs il y a une énergie, plus forte et dynamique, que tu ne retrou­ves pas dans le disque. On a déjà eu des pro­gram­ma­teurs éton­nés, qui ont regret­té de ne pas nous avoir fait jouer plus tard. On teste beau­coup plus de choses, on a plus de machines, on laisse plus de place à l’instant et puis il y a un aspect très frontal, très axé sur la danse. On fait des con­certs pour faire danser les gens. Une heure de space, pop, dis­co, qui tend vers la house et les années 90, type Super Dis­count d’Eti­enne de Cre­cy. On a envie de faire un bal­ayage his­torique de nos influ­ences pen­dant le con­cert. Le live a, au bout du compte, pris le pas sur le disque et je pense que les gens vien­nent nous voir pour ça.

— Un prochain EP ?

On a déjà sor­ti trois EPs et ce qui est frus­trant avec ce for­mat, c’est que tu n’as pas le temps de racon­ter une his­toire, c’est trop suc­cinct. Là, le but c’est de se pencher sur un album, on a la chance d’avoir un peu plus de moyens main­tenant et on com­mence à boss­er dessus. Tu ne com­pos­es pas un album comme tu com­pos­es un EP, tu fais plus atten­tion aux détails, tu prends le temps. On veut que chaque morceau soit irréprochable et l’idée c’est de com­pos­er cinq morceaux et de n’en garder qu’un seul à chaque fois. Il faut s’attendre à un truc assez dif­férent, surtout dans l’arrangement. On veut que ça sonne comme en live, d’ailleurs je pense qu’on l’enregistrera en live.

- Vos actus de l’été ?

We Love Green, Calvi On The Rocks, Midi Fes­ti­val, Days Off à la Phil­har­monie, Hel­lo Birds, Nuits Sauvages… On n’ar­rête pas, enfin c’est pas énorme mais c’est cool, plus on joue plus on est con­tent. 

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