Crédit photo : Pablo Bustos pour Tsugi.

Maceo Plex, électronique solaire

Arti­cle extrait de Tsu­gi 103,  disponible à la com­mande ici

Non con­tent d’être con­sid­éré comme l’un des meilleurs DJs de la planète, l’Américain exilé à Barcelone Eric Estor­nel, alias Maceo Plex, est aus­si un pro­duc­teur ultra­tal­entueux. La preuve avec son nou­v­el album, le tortueux mais pas­sion­nant Solar.

Il pos­sède trois pseu­dos pour autant de styles musi­caux dif­férents. La musique qu’il joue en tant que DJ n’a sou­vent rien à voir avec celle qu’il pro­duit. Eric Estor­nel alias Maceo Plex, Maetrik ou Mariel Ito, aime sans con­teste brouiller les pistes. Ceux qui étaient restés scotchés sur son pre­mier album, le très sexy deep house Life Index (2011) seront sans doute désori­en­tés à la pre­mière écoute du très per­son­nel Solar. On peut pari­er qu’ils seront aus­si vite sub­jugués par ce sec­ond album très men­tal où l’Américain d’origine cubaine, rési­dent barcelon­ais depuis de nom­breuses années, mélange de somptueuses chan­sons élec­tron­iques som­bres et habitées (“Poly­gon Pulse”, “Indi­go”) et de con­va­in­cantes plages plus expéri­men­tales (la tech­no vrom­bis­sante de “The Tesser­act” ou l’électro tech­no old‐school de “Wash Away My Tears). À 39 ans, Maceo Plex est bien un homme libre. Mais aus­si une forte per­son­nal­ité comme on va s’en apercevoir lors de cet entre­tien garan­ti sans langue de bois. Ce qui ne peut évidem­ment que nous réjouir.

Si vous êtes plutôt Spo­ti­fy : 

Ton album s’intitule Solar, c’est aus­si le prénom de ton petit garçon, est‐ce que cela veut dire qu’il a été ta prin­ci­pale source d’inspiration ?

Cer­taine­ment. Il a deux ans et demi main­tenant. C’est lui d’ailleurs qui est en pho­to sur la pochette du disque. Quand j’ai com­mencé à tra­vailler sur l’album, il venait de naître. Cet événe­ment a changé ma per­cep­tion de mon méti­er. Avant ma vie, c’était “par­ty, par­ty, par­ty”. Pour­tant, ma femme et moi avons eu deux enfants (14 et 18 ans) de précé­dents mariages, donc j’ai l’habitude des enfants, mais Solar était le pre­mier à nous deux, c’était donc spé­cial. J’en ai eu marre de voy­ager, d’aller à des fêtes, j’avais plus envie de rester chez moi en famille, et de pro­duire de la musique qui ne serait pas for­cé­ment de la dance music.

L’atmosphère de Solar est assez som­bre et tour­men­tée, bien plus que celle de Life Index, ton précé­dent album, cela reflète‐t‐il ton état d’esprit ?

Je me posais beau­coup de ques­tions, mais je n’étais pas for­cé­ment som­bre. Je crois que c’est une ques­tion de matu­rité, j’étais aus­si plus con­cen­tré sur les textes et sur le mes­sage que je voulais faire pass­er der­rière les chan­sons. Il y a beau­coup de mélan­col­ie, car c’est un peu la chronique des pre­mières années de mon fils jusqu’à ces derniers mois. Quand on a un bébé, on imag­ine que c’est tou­jours super, mais ce n’est pas le cas. Il y a des hauts et des bas. C’est pour cela que l’on peut enten­dre de la joie, mais aus­si de la tristesse dans ce disque.

Ton album est à la fois expéri­men­tal et pop, est‐ce que cela a été dif­fi­cile à trou­ver comme équili­bre ?

Je ne sais pas faire unique­ment de l’expérimental ou unique­ment de la pop. La moitié du temps, je voulais faire des chan­sons un peu som­bres avec un mes­sage, mais l’autre moitié du temps, je voulais juste quelque chose de plus spon­tané et jouer avec des beats. J’aime beau­coup écrire, et quand je com­pose un morceau j’ai sou­vent les paroles d’un refrain qui me vien­nent en tête. J’ai énor­mé­ment par­ticipé à l’écriture des textes, je lance des idées et je tra­vaille ensuite avec quelqu’un qui peut met­tre ça en forme. Sur Solar, il y a trois chanteurs. Dun­can Jones sur “Poly­gon Pulse” et “Solar”, Jono McCleery sur “Indi­go” et Pop­py, une chanteuse de Man­ches­ter sur la dernière chan­son, “Swan Dive”.

Qu’est-ce qui te rend par­ti­c­ulière­ment fier dans cet album ?

Cette impres­sion d’avoir vrai­ment réal­isé un tra­vail artis­tique, sans aucune con­sid­éra­tion de busi­ness der­rière. Je sais que Solar ne va pas aider ma car­rière de DJ’s, parce que je ne joue pas de morceaux comme ça, à part peut‐être à la fin de mes sets. C’est un risque de sor­tir ce genre d’album intro­spec­tif, mais j’en suis fier.

Crédit pho­to : Pablo Bus­tos pour Tsu­gi.

Sou­vent, les DJs tra­vail­lent avec ce que l’on appelle des “ghost pro­duc­ers” qui leur font des morceaux. Ce n’est pas ton cas, mais que penses‐tu de ce procédé ?

Je déteste ça. Mais il y a plusieurs cas de fig­ure. Par exem­ple, tu as des DJs qui tra­vail­lent en stu­dio avec un pro­duc­teur, je trou­ve ça assez nor­mal. C’est un peu comme les artistes pop qui tra­vail­lent avec des ingénieurs du son. Mais ce qui est étrange c’est quand ils cachent le fait qu’ils tra­vail­lent avec quelqu’un. Je ne dirais pas leurs noms, mais beau­coup de DJs plutôt under­ground font ça. Pour­tant, ils pré­ten­dent qu’ils sont pro­duc­teurs. Mais c’est très facile de devin­er après une petite con­ver­sa­tion avec eux qu’ils ne le sont pas. Il y a quelques années quand j’avais besoin d’argent, j’ai tra­vail­lé comme ghost pro­duc­er: on me dis­ait ce que le DJ voulait, je lui envoy­ais les morceaux et il me les achetait. C’est très répan­du aujourd’hui comme procédé. Il y a notam­ment un gros stu­dio à Lon­dres qui fait ça, qui vend des morceaux à des DJs. Je dirais qu’environ 50% des DJ’s ne pro­duisent pas leur musique. Parce qu’aujourd’hui tu dois être pro­duc­teur, mais tu n’as pas besoin d’être DJ. Ce qui fait que sur la scène, cer­tains artistes devraient être plus gros et d’autre plus petits…

Pourquoi as‐tu créé un nou­veau label pour sor­tir cet album ?

Au départ je devais le sor­tir chez Mon­key­town (le label de Mod­e­se­lek­tor, ndr), mais ils n’étaient pas d’accord avec la direc­tion que j’avais prise. Je l’ai envoyé à d’autres labels, mais j’ai vu que ça allait encore pren­dre beau­coup de temps avant qu’il puisse sor­tir. Et je n’avais pas envie d’attendre, aujourd’hui je crois que c’est le bon tim­ing et je n’avais pas envie que cette musique devi­enne vieille. Du coup j’ai créé Lone Roman­tic, qui va être beau­coup plus expéri­men­tal qu’Ellum mon autre label, qui est techno‐house. Heureuse­ment, je paye un label man­ag­er pour s’occuper de cela, si tu dois tout gér­er toi‐même, c’est très com­pliqué.

Tu as gran­di en écoutant quelles sortes de musiques ?

J’ai gran­di à Mia­mi, mes par­ents sont d’origine cubaine. Chez moi, il y avait tou­jours de la sal­sa et du merengue, mais je n’ai jamais aimé ça. Enfant, j’écoutais de la Mia­mi bass puis ado du break­beat hard­core anglais, de la ear­ly jun­gle. C’est un peu cliché, mais les pre­mières sor­ties de Warp ont eu un gros impact sur moi. Comme le pre­mier album de Speedy J, Gin­ger, B12 et surtout RAC que j’adorais, l’album Diver­sions a changé ma vie. C’était élec­tro, très deep et expéri­men­tal. Je ne suis venu à la house et à la tech­no qu’à la fin des années 90, avant je trou­vais cela ennuyeux : ça me sem­blait telle­ment sim­ple de faire un beat tech­no! (rires) En 1992, nous avons démé­nagé à Dal­las, j’ai tra­vail­lé un petit moment dans un mag­a­sin de dis­ques, où les gens venaient acheter de la tech­no et de la house et moi ça m’énervait, j’avais des goûts très poin­tus. C’est étrange de penser à quel point j’étais éli­tiste à l’époque, et que finale­ment je suis par­ti dans une autre direc­tion. Heureuse­ment, car sinon je crois que j’aurai fait de la mau­vaise musique éli­tiste! (rires)

Crédit pho­to : Pablo Bus­tos pour Tsu­gi.

Tu te sou­viens de la pre­mière fois où tu es allé en club ? 

Oui, je crois que c’était au Lizard Lounge à Dal­las. Mais en fait je n’allais pas du tout dans les clubs et dans les raves, seule­ment deux à trois fois par an peut‐être. Je ne pre­nais pas de drogues, je m’en foutais de danser, même les filles ne m’intéressaient pas, j’étais très “nerd”. (rires) Je sor­tais unique­ment pour voir les lives shows et observ­er la manière dont les DJs mix­aient.

Quand as‐tu décidé de faire ce méti­er à plein temps ?

Pen­dant treize ans, j’ai été chauf­feur pour UPS, puis à par­tir des années 2002, 2003, j’ai com­mencé à avoir pas mal de book­ings. À par­tir de 2007, j’allais de plus en plus sou­vent en Europe, je n’avais plus besoin d’avoir un job ali­men­taire et je suis par­ti m’installer en Espagne.

Pourquoi ce choix de l’Espagne ?

Mes grands‐parents y habitaient, je par­le la langue et c’est très relax. J’aurais pu aller à Berlin, mais depuis que Richie Hawtin y habite, énor­mé­ment de pro­duc­teurs et de DJs ont démé­nagé là‐bas. Je trou­ve qu’ils s’influencent beau­coup trop entre eux. Cela forme une scène pas très créa­tive avec le même son dans tous les clubs. Ce n’est pas très con­struc­tif, alors que quand tu es isolé, cela fait plus tra­vailler ton imag­i­na­tion.

Tu imag­ines retourn­er aux États‐Unis ?

Jamais ! (rires) Avec ma femme, nous n’en avons aucune envie. La vie n’est pas bonne là‐bas.

Quel regard portes‐tu sur l’administration Trump ?

Trump, c’est le résul­tat de notre mau­vais sys­tème édu­catif. On n’a pas mis d’argent dessus et pen­dant des années, surtout dans le Sud, les gens ont gran­di en étant igno­rants, mais égale­ment très religieux. C’est la rai­son pour laque­lle il a été élu. Les gens comme Trump se foutent de l’art, de l’écologie, des sci­ences, de l’éducation. Tout ce qui les intéresse c’est l’argent, le cap­i­tal­isme et ils utilisent le racisme pour être élus.

Est‐ce que ta musique est touchée par les prob­lèmes poli­tiques ?

Pas vrai­ment, mais l’idée de “Indi­go” m’est venue quand j’ai vu des vidéos de réfugiés syriens avec des bébés. La chan­son par­le de ça, j’ai don­né l’idée de départ au chanteur Jono McCleery. J’avais une vision en tête, celle d’une pho­to d’un enfant per­du au milieu d’une route dévastée, dont les par­ents devaient être prob­a­ble­ment morts. Comme j’ai un enfant à peu près du même âge, cela m’a pro­fondé­ment mar­qué.

Est‐ce que tes racines cubaines sont présentes dans ta musique ?

Non, je ne crois pas, le côté syn­copé de ma musique n’est pas un rythme syn­copé lati­no, mais c’est dû à l’électro avec le bruit du snare (il imite le son de la caisse claire). C’est basé là‐dessus c’est pourquoi j’ai ce rythme “rollin’ and movin’”. Mon côté cubain réside peut‐être dans le fait que j’aime danser. Quand j’étais jeune, j’ai même suivi des cours de danse. Mon frère est un grand danseur pro­fes­sion­nel, il a notam­ment dan­sé pour Michael Jack­son et Brit­ney Spears, donc je ne voulais pas aller dans cette direc­tion. Mais aujourd’hui encore, je danse beau­coup quand je suis DJ, car je vais dans les clubs unique­ment quand je tra­vaille. (rires)

Dans le dernier classe­ment des meilleurs DJs de Res­i­dent Advi­sor tu es numéro 4, est‐ce que cela a une sig­ni­fi­ca­tion pour toi ?

Non pas vrai­ment. Je crois que je suis entré dans ce top en 2011 au numéro 5, depuis je n’ai jamais été plus bas que 6. Je crois qu’il n’y a pas de dif­férence entre les gens du top 10. C’est vrai que beau­coup de DJs essaient d’y entr­er. Mais qu’est-ce que cela veut dire quand Richie Hawtin est 80e alors que tout le monde sait que c’est le plus grand DJ tech­no du monde et qu’il doit ven­dre deux fois plus de tick­ets que moi ? Il faut com­pren­dre qu’il y a beau­coup de mar­ket­ing là‐dedans, que les gens jugent aus­si le look, la manière de s’habiller… Et plus tu fais de la musique expéri­men­tale, puis tu descends au classe­ment. J’imagine que cela va être mon cas l’année prochaine ! (rires) Je ne com­prends pas vrai­ment com­ment ça marche, il paraît que c’est basé sur des votes, sans doute en grande par­tie, mais il y a aus­si du favoritisme. Quand tu vois que Dixon a été qua­tre fois pre­mier de suite… J’ai l’impression que ce classe­ment va dis­paraître ou alors qu’il ne sera pas du tout crédi­ble. Pour RA, c’est juste une manière de ven­dre des tick­ets et de con­trôler la scène en le faisant.

Est que c’est encore impor­tant pour un DJ d’avoir une forte présence à Ibiza pen­dant l’été ?

Tout dépend ce que tu recherch­es. C’est impor­tant si tu as envie d’être main­stream. Mais je con­nais des DJ’s qui ne veu­lent pas y jouer et qui gag­nent quand même beau­coup d’argent. Cer­tains DJs ont leur soirée parce qu’ils veu­lent ven­dre des tables VIP ou devenir le prochain Richie Hawtin. Moi, j’ai eu l’opportunité d’avoir ma pro­pre soirée au DC10, mais je con­trôle les choses et j’invite des DJs que je respecte, pas for­cé­ment des gens qui font ven­dre des entrées. Je suis dans une autre direc­tion.

Est ce que tu as beau­coup d’amis dans le méti­er ?

Non, pas trop, c’est ce qui est mar­rant. Je ne socialise pas telle­ment. Par exem­ple, à ma soirée à Ibiza, les gens du busi­ness ne vien­nent pas. C’est juste des amis qui aiment ma musique et qui vien­nent danser, pas les man­agers d’untel ou untel. Tu regardes qui est dans le back­stage au DC10, ce n’est que du busi­ness et prob­a­ble­ment des pros­ti­tuées. (rires)

Tu trou­ves qu’il y a trop de busi­ness dans la scène ?

Oui. C’est devenu comme pour les artistes du Top 50. Cer­tains DJs ont trois sociétés de mar­ket­ing qui bossent pour eux. D’autres passent des jours à réfléchir aux pho­tos qu’ils dif­fusent, aux fringues qu’ils por­tent et qui doivent être par­faites, je trou­ve ça ridicule. L’explosion de l’EDM a déclenché un gros busi­ness, mais il y a des DJs tech­no qui utilisent encore plus de mar­ket­ing que ceux de la scène EDM, avec une team entière de gens qui les suiv­ent.

L’année prochaine, tu auras 40 ans, est‐ce que cela sig­ni­fie quelque chose pour toi ?

Pas vrai­ment, si ce n’est que ça m’effraie un peu. Mais je me sens bien. Je n’ai pas vrai­ment de plan de car­rière, mais dans les prochaines années, j’espère être mieux com­pris et sor­tir de l’étiquette dance music. Par­fois, je prends de mau­vais­es déci­sions, mais je suis con­tent de ne pas être obligé de faire ce que tout le monde fait. Je sais qu’aujourd’hui le son du moment c’est Innervi­sions, mais moi je vais dans la direc­tion opposée…

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