Crédit photo : Sam Artigau

Manchester, man, Manchester !

Peut‐on sem­piter­nelle­ment ramen­er Man­ches­ter à New Order, à L’Haçienda, et à toutes les légen­des qui ont injec­té du fuel dans l’usine à fan­tasmes? Oui, si l’on con­sid­ère que l’empreinte lais­sée par l’empire Fac­to­ry fait par­tie de l’ADN de la ville. Et non, si on remet les pen­d­ules à l’heure du foi­son­nant melting‐pot qui ne cesse de réin­ven­ter la scène, riche d’une longue his­toire.

The thing about Man­ches­ter is… it all comes from here.” Noel Gal­lagher avait la main sur le cœur lorsqu’il a sor­ti cette phrase d’anthologie sur la BBC2, et pour bien en mesur­er la portée, il con­vient de pré­cis­er tout ce qui est venu du cœur de Man­ches­ter: la révo­lu­tion indus­trielle, la théorie atom­ique (1803), le végé­tarisme (1809), Le Man­i­feste du par­ti com­mu­niste de Karl Marx et Engels (1845), les ligues de foot­ball (1888), la pilule con­tra­cep­tive (1961), le pre­mier ordi­na­teur (1948) et le graphène (2004), matri­ces de notre civil­i­sa­tion des écrans… Tout ce qui est né dans cette ville a donc eu un impact con­sid­érable sur la planète, au point que cer­tains con­sid­èrent que Man­ches­ter a inven­té le monde mod­erne. “Le nom de Man­ches­ter est devenu syn­onyme d’énergie et de lib­erté”, écrivait déjà Judge Par­ry en 1912, dans What The Judge Saw: Being 25 Years In Man­ches­ter By One Who Has Done It.

On com­prend donc vite pourquoi les habi­tants sont si fiers de leur ville. Il y a ici une répu­ta­tion et une dynamique à entretenir, pour laque­lle les North mon­keys ne font pas dans la den­telle. L’énergie de la révolte, du punk, suinte tou­jours par les briques d’Ancoats. Même si bon nom­bre de quartiers n’échappent pas au phénomène glob­al de gen­tri­fi­ca­tion, Man­ches­ter est l’anti-ville musée par excel­lence: tou­jours en mou­ve­ment, tou­jours à encour­ager l’initiative et à sec­ouer les con­sciences. Du fémin­isme au social­isme, du syn­di­cal­isme au com­mu­nau­tarisme, la plu­part des caus­es qui repensent le monde ont trou­vé ici des hordes de street‐fighters pour agiter leur éten­dard, et ceci va bien évidem­ment de pair avec toutes les musiques anti‐establishment.

En la matière, le spec­tre de Fac­to­ry est sans aucun doute plus représen­tatif de l’état d’esprit qui ani­me la ville aujourd’hui que la pop d’Oasis. Pour Char­lie Mor­ri­son, bat­teur de Space Mon­keys (le dernier groupe signé par Tony Wil­son), désor­mais investi au sein de Brighter Sound (une asso­ci­a­tion qui sou­tient les tal­ents émer­gents), “l’originalité, l’audace et le mépris des cadres étab­lis étaient des car­ac­téris­tiques de Fac­to­ry qui per­sis­tent sur la scène actuelle, avec des artistes comme Shun­ya, Mouse Out­fit ou Cas­sia, qui parta­gent ce côté inclass­able et incon­sciem­ment précurseur. Après une péri­ode un peu plate où beau­coup de groupes se con­tentaient de régur­giter le son de leurs vieilles col­lec­tions de dis­ques, on trou­ve à nou­veau beau­coup d’artistes défricheurs, qui explorent et mélan­gent les styles juste pour voir ce que ça donne”. “Ils se foutent pas mal d’impressionner quiconque dans son bureau lon­donien”, ajoute Jim Spencer, pro­duc­teur et ingé‐son de New Order, Inspi­ral Car­pets et autres John­ny Marr, qui garde aus­si son stu­dio grand ouvert pour les jeunes généra­tions. “Cette volon­té de créer sans se souci­er du qu’en-dira-t-on descend tout droit de la ligne de con­duite Fac­to­ry.” Alors que les pre­miers albums d’A Cer­tain Ratio ressor­tent aujourd’hui chez Mute, Jez Kerr, bassiste et chanteur du pre­mier groupe signé par Tony Wil­son, recon­naît aus­si que la pro­por­tion de francs‐tireurs basés à Man­ches­ter bat sans doute des records engen­drés par l’école Fac­to­ry. Bien qu’il soit passé quar­ante ans de cidre sous les ponts depuis le post‐punk pio­nnier d’ACR, les valeurs lib­er­taires et la philoso­phie DIY font tou­jours l’âme indie de cette “Cap­i­tal Music City”. Et “Be What You Wan­na Be”, sur l’album acr:mcr, résonne tou­jours comme un titre éten­dard. “La pluie, man, rien de tel pour forg­er l’attitude et boost­er la pas­sion”, iro­nise Jez quand on souligne que cette ville n’a pas son pareil pour encour­ager la dif­férence et la créa­tiv­ité.

We do things differently here.”

Tag­gée en de nom­breux endroits (à l’étage des suites pour rock stars du Lowry Hotel, sur les ban­deroles du 420 Gath­er­ing, dans dif­férents pubs…), la fameuse phrase d’Anthony Wil­son “This is Man­ches­ter, we do things dif­fer­ent­ly here” a sans doute fait plus d’émules par­mi la généra­tion post‐Factory que la devise offi­cielle Concilio&Labore. “En tant qu’artiste, j’ai tou­jours marché au son de mon pro­pre tam­bour, mais Man­ches­ter est le seul endroit où je me sens à mon aise pour ça”, con­fie Matt Hart­less, bril­lant démi­urge d’origine irlandaise, venu pass­er une licence de Pop Music&Recording à l’université de Sal­ford. Dans cette fac tail­lée pour les appren­ties rock‐stars (d’où sont notam­ment sor­tis les excel­lents Every­thing Every­thing), la rock’n’roll high school n’est pas un film, mais une forme de réal­ité. En tout cas, un étu­di­ant qui veut faire car­rière dans les musiques actuelles est ici haute­ment respec­té. Et à l’échelle de la ville, il trou­vera moult struc­tures pour pren­dre ses ambi­tions au sérieux et se faire épauler.

De Brighter Sound au Son­der Fes­ti­val, en pas­sant par Gad­zooks ou Papil­lon Pro­mo­tion, il existe notam­ment une mul­ti­tude d’associations qui sou­ti­en­nent les artistes émer­gents, en pro­gram­mant toutes sortes de tal­ents cachés à tous les coins de pubs. Les “music venues” sont pro­por­tion­nelle­ment légion: en marge des salles de con­cert, la plu­part des pubs sont équipés pour pro­gram­mer de la musique live. Gul­liv­ers, Dul­cimer, Peer Hat, Cas­tle Hotel, The Old Abbey, The Art Of Tea, Matt&Phreds, Hillary Step… du North­ern Quar­ter à Chorl­ton, il est tout à fait pos­si­ble de se faire une tournée des grands‐ducs chaque soir de la semaine, pourvu qu’on ait la san­té ! Le plus incroy­able, c’est que la plu­part des évène­ments qui per­me­t­tent de décou­vrir des pépites under­ground sont gra­tu­its, alors que les per­for­mances de héros locaux comme The Peace Pipers, Matt Hart­less, Ruff Trade, Hugo Kens­dale ou Gali­vantes, notam­ment, valent de l’or. Une énergie immense est investie pour faire vivre la scène de manière dés­in­téressée, et pour nour­rir le sen­ti­ment de sol­i­dar­ité au sein d’une com­mu­nauté. On ne compte plus le nom­bre de con­certs de char­ité qui impliquent toutes sortes de bons groupes ravis de jouer pour la gloire. Si l’argent part plus sou­vent dans les bonnes caus­es que dans les poches de ces jeunes tal­ents, c’est parce que tous ceux qui acceptent de jouer le jeu ont pour état d’esprit: on fait les choses d’abord, et on ver­ra ce que ça rap­porte plus tard. “La cul­ture DIY provient majori­taire­ment des musi­ciens qui créent cette scène pour eux‐mêmes, et quand la qual­ité est là, alors c’est le buzz qui vient de lui‐même”, observe Char­lie Mor­ri­son.

An ideal for living (music)

Man­ches­ter est une tou­jours une ville extra­or­di­naire pour les pas­sion­nés de musique, pour­suit Char­lie Mor­ri­son. Pro­fes­sion­nel ou ama­teur, chaque musi­cien peut trou­ver sa place ici. Il y a telle­ment de spots pour les artistes que la ville entière est une sorte de hot­house.” De fait, des mil­liers de per­form­ers sont venus vivre ici en con­nais­sance de cause. En pro­gram­mant plus de live shows que toute autre ville du roy­aume (si ce n’est de la planète), Man­ches­ter s’est attiré une den­sité record de musi­ciens au mètre car­ré. Ain­si l’espace urbain est un immense play­ground pour la musique. Jam­mer, organ­is­er des fêtes, busker ou per­former un peu partout sur le ter­rain… tout cela fait par­tie des activ­ités du quo­ti­di­en, comme on pour­rait faire de la cui­sine ou du jar­di­nage. La musique est aus­si omniprésente qu’elle est vécue de manière très relax par les Man­cu­niens, ce qui n’empêche pas d’être sou­vent frap­pé par la qual­ité de ce qu’on entend dans la rue ou dans un mod­este open mic. Il n’est pas rare de se faire kid­nap­per jusqu’à point d’heure par les crazy buskers qui s’emparent de la place prin­ci­pale en pleine nuit, et la trans­for­ment spon­tané­ment en grosse teuf publique sans que per­son­ne ne les arrête. Dirty Flow­ers, Ask My Bull et Punch­Lime Col­lec­tive n’ont pas leur pareil pour impro­vis­er des gigs sauvages ; ils se pointent sim­ple­ment sur Pic­cadil­ly Gar­dens en ampli­fi­ant leurs instru­ments sur la bat­terie d’un van, et au fil des heures cela fédère toutes sortes de saltim­ban­ques et autres per­son­nages hauts en couleur. “En allant jouer sur les places publiques on peut directe­ment con­necter les gens à notre énergie live, explique Tom Le Coq, bassiste au sein des trois col­lec­tifs. Cela répond au désir très fort qu’ont les Man­cu­niens de danser comme on pour­rait danser dans une rave, et pas comme dans un con­cert de rock. Si chaque ville a une âme, alors l’âme de Man­ches­ter est celle d’une incon­trôlable house par­ty.”

Il faut dire que depuis que L’Haçienda a été l’épicentre de Mad­ch­ester et de la house cul­ture à la fin des années 80, les Man­cu­niens ne lési­nent pas sur le look, les pail­lettes, les sub­stances et l’énergie investie dans la fies­ta. Des innom­brables soirées psy­trance ou psyquelque chose (Psy­che­del­ic Jour­ney, Psy­che­del­ic Dis­co Tech…) aux raves orgiaques organ­isées par des groupes Face­book secrets, nom­breux sont ceux qui ont fait de la fête un mode de vie et une rai­son d’être. C’est aus­si l’héritage d’une ville ouvrière qui a longtemps souf­fert que d’être très douée pour faire la bas­cule: work hard, par­ty hard ! Comme l’a bien résumé le DJ de la BBC Mark Rad­cliffe: “Man­ches­ter est une ville qui pense qu’une table est faite pour qu’on danse dessus.”

24 Hour Party People

Même si le spec­tre de Joy Divi­sion hante tou­jours bon nom­bre de groupes électro‐punk (Omit Sleep, DeS­ti­jl, Warm Dig­its, Lonela­dy…) qui per­pétuent un son typ­ique­ment Man­cu­nien dans leurs lignes de bass­es graves et groovy, l’époque n’est donc plus à la nos­tal­gie. Loin de l’esthétique en noir et blanc du Con­trol d’Anton Cor­bi­jn, et comme pour pren­dre le contre‐pied de la som­bre new wave du passé, une scène impor­tante s’est dévelop­pée du côté des brass bands et des musiques joyeuse­ment métis­sées. Depuis que les Stones Ros­es, Hap­py Mon­days et toute la clique des DJs de l’Haçienda ont emporté les 90s dans un tour­bil­lon de smi­leys mul­ti­col­ores, c’est comme si les démons du dance­floor avaient trans­muté l’ADN de Mad­ch­ester dans un chau­dron bouil­lant de funk, soul, afrobeat, hip‐hop, gip­sy punk…

La scène funk fusion est par­ti­c­ulière­ment active, avec des tribus bigar­rées qui brû­lent régulière­ment les planch­es de Band On The Wall : Buf­fa­lo Broth­ers, Kaban­tu, Riot Jazz, Agbeko, Hon­eyfeet, Glowrogues, The Winachi Tribe… Tous ces groupes malax­ent la sub­stance d’une musique cos­mopo­lite, en sig­nalant que 30 ans après la défer­lante Mad­ch­ester, il n’y a pas que les Mon­days qui sont restés Hap­py. “Je pense qu’on peut trac­er une ligne directe entre leur son et celui de Black Grape et Hap­py Mon­days”, con­sid­ère Jim Spencer, fort de sa col­lab­o­ra­tion avec Winachi Tribe. En évo­quant le peps de cet “elec­tro funk son­ic soul col­lec­tive”, il rap­pelle surtout que l’essence du son man­cu­nien repose sur “les bases du groove qui fait danser plusieurs généra­tions”. À ce titre, l’héritage du mou­ve­ment North­ern Soul a aus­si forte­ment con­tribué à édi­fi­er cette scène haute en couleur (ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le dernier sous‐sol où con­ver­gent les nou­veaux tal­ents, Night Peo­ple, héberge notam­ment les soirées du légendaire Twist­ed Wheel, un club qui fut le berceau 60’s de la soul du nord). Jez Kerr con­firme: “On a eu beau débar­quer en plein mou­ve­ment punk, le truc avec nous, c’est qu’on voulait faire danser les gens. Que ce soit pour A Cer­tain Ratio ou pour New Order, l’influence de la North­ern Soul a été déter­mi­nante. Nos beats et nos bass­es ont plus à voir avec James Brown qu’avec le punk, finale­ment.”

Le beat et la basse, man… Surtout la basse. Car si la sig­na­ture sonore de Man­ches­ter doit se trou­ver entremêlée quelque part, c’est sans nul doute dans ces qua­tre cordes. Qu’elle soit new wave dans l’âme – comme chez les descen­dants de Joy Division/New Order –, furieuse­ment tech­no comme chez les Chem­i­cal Broth­ers, ou sérieuse­ment dis­co comme chez A Cer­tain Ratio, elle invite même à se deman­der si Man­ches­ter ne serait pas posée sur une zone tel­lurique par­ti­c­ulière, pour pro­duire depuis 40 ans les lignes de basse les plus impa­ra­bles de la terre… Qui sait? Les cer­cles de vieilles pier­res qui siè­gent dans le Peak Dis­trict voisin mur­murent que les aligne­ments de sites qui par­courent le roy­aume (les fameuses ley lines) ont des secrets… Qui remon­tent par­fois à la sur­face dans une pro­fonde ligne de basse.

Trésors cachés 

Le + Mer­lin l’Enchanteur : Matt Hart­less

Sur scène c’est un gui­tar wiz­ard aux airs de gitan cel­tique. Et sur disque, c’est un multi‐intrumentiste, song­writer et arrangeur (piano, vio­lon, trompette…) qui impres­sionne autant par l’étendue de son univers que par les vari­a­tions de son chant, capa­ble de sor­tilèges aux cimes du falset­to. Le dernier album en par­ti­c­uli­er, The Whis­per & The Hur­ri­cane, est un pur bijou encore non signé, qui pour­rait bien fédér­er tout à la fois les fans de Radio­head, Elbow, Nick Drake et Calex­i­co.

Le + expéri­men­tal : Shun­ya

Imag­inez la progéni­ture de Björk et Eric Whitacre… qui aurait réus­si, non pas à ressem­bler, mais à être aus­si unique que ses par­ents ! A la croisée de l’électronica des grandes années Warp, de la soul et d’un orchestre phil­har­monique avec pré­dom­i­nance de vio­lons, le jeune Alan Keary brille par son audace à expéri­menter le mélange des styles sans jamais per­dre l’harmonie en route. Ce qui coche déjà bien des cas­es pour faire tout de suite : « ajouter à la play‐list ».

Le + cos­mopo­lite : Hon­eyfeet

S’il est un groupe qui incar­ne la fusion des grooves avec panache, c’est bien le sex­tet con­duit par la chanteuse Ríogh­nach Con­nol­ly. Sa voix cou­sine d’Amy Wine­house trans­porte la quin­tes­sence de la North­ern Soul dans un heureux creuset de jazz folk blues afro‐funk hip‐hop qui donne toute sa mesure en live, et sur le dernier album Orange Whip, sor­ti ce print­emps. Jetez aus­si une oreille au side‐project The Breath, dans le giron de Cin­e­mat­ic Orches­tra… C’est tout bon !

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