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Terraforma 2018: le petit festival italien où on a entendu les étoiles

Dans la proche cam­pagne milanaise, sous un soleil d’été à l’aplomb bien ital­ien, se déroulait il y a quelques jours la cinquième édi­tion du Ter­rafor­ma, ce genre de petit fes­ti­val à la ligne musi­cale tra­vail­lée et à taille humaine, où l’on se sent bien.

En plus, il faut dire que la Vil­la Arconati –et surtout son parc– qui accueille l’événement a une sacrée gueule. De là à dire qu’on se croirait dans La Grande Bellez­za de Sor­renti­no, il n’y a qu’un pas.

© Delfi­no Sis­to Leg­nani

C’est en grande par­tie grâce à Rug­gero Pietro­marchi, le directeur artis­tique du fes­ti­val qui con­nais­sait les lieux, que le Ter­rafor­ma a pu pren­dre ses quartiers dans les petites clair­ières du domaine, du 29 juin au 1er juil­let. C’est aus­si lui, avec toute une arma­da de pas­sion­nés, qui s’applique depuis son lance­ment à dévelop­per un line-up pré­cis entre l’ambient, l’expe et la deep tech­no dans ce décor par­ti­c­uli­er. Cette année pour­tant, on a eu l’impression que la pro­gram­ma­tion était beau­coup plus club qu’en 2017. Un choix assumé, un mood qui suiv­ait le thème “inter­stel­laire” de cette édi­tion. Si déjà l’artiste Emanuele Mar­cuc­cio nous en avait don­né un avant-goût avec l’artwork du fes­ti­val, sa con­ti­nu­ité trou­vait place dans le plané­tar­i­um instal­lé à l’orée du petit bois, avec une instal­la­tion sonore de Cate­ri­na Bar­bi­eri (qu’on avait déjà applaudie au Mutek Es). De ce point de vue là, on com­pre­nait mieux aus­si la venue de ce géant de la musique élec­tron­ique, Jeff Mills, fraîche­ment sor­ti d’une col­lab­o­ra­tion avec la NASA sur NTS (The Out­er Lim­it), venue qui nous avait un peu sur­pris au début. Pas de set inso­lite pour autant, mais une bonne tech­no puis­sante et deux heures de jam à la TR-909 pour clore le tout. Quand bien même, on a préféré s’émerveiller dans une des deux autres scènes : la cir­cu­laire “Labyrinth”, avec l’installation fan­tas­tique de Plaid & Felix’s Machines, sorte de grande sculp­ture généra­trice de sons con­trôlée en live par le mythique duo anglais. Passée cette pre­mière soirée de ven­dre­di qui nous a lais­sés un peu sur notre faim, d’autant que Lanark Arte­fax n’avait pas pu venir à cause d’un bête prob­lème de passe­port, on avait hâte de ren­tr­er dans le vif du sujet et on ne s’est pas couchés trop tard.

© Gui­do Bor­so

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Et on a bien fait, car le lende­main il fal­lait être d’attaque dès 10h. Mar­co Shut­tle, un des rési­dents his­toriques du Ter­rafor­ma qui a aus­si signé sur Spazio Disponi­bile ‑le label de Dona­to Dozzy- , ouvrait la journée avec un set de

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trois heures : un de ceux qui s’apparente à une vraie rampe de lance­ment. Alors que le pub­lic som­bre douce­ment dans une phase lysergique, les nappes col­orées con­tin­u­ent de se déploy­er sur l’herbe verte aux abor­ds de la scène, beau­coup sont assis et ressen­tent les vibra­tions à même le sol. Valenti­no Mora (qu’on con­nais­sait avant sous son alias French Fries) ren­chaine avec une pro­fondeur et une finesse qu’on ne lui con­nais­sait pas. C’est peut-être une des inter­ven­tions qu’on a préférée dans tout le fes­ti­val… Et le Français en aurait presque éclip­sé “Il Pro­fes­sore” aka Dona­to Dozzy, le grand man­i­tou ital­ien de la deep tech­no et de l’ambient, qui nous a pour­tant rameuté sur la petite scène Carhartt avec un vol­ume sonore crescen­do, pour for­mer une petite boule d’énergie com­pacte humaine. Passé ce moment, cer­tains s’échappent pour expéri­menter l’eau de la petite riv­ière en con­tre­bas du site, où se bat­tent d’ailleurs en duel quelques écreviss­es, d’autres par­tent chercher des vivres au camp­ing qui héberge 1500 per­son­nes, dont plus de la moitié issue de l’international. Des génies ont épluché inté­grale­ment une pastèque et se la passent tel un totem rose et sucré. Notre dîn­er à nous sera servi par Byetone (Olaf Ben­der de Raster-Noton), avec un live tou­jours très pointu et  rem­pli d’explorations, et Batu qui passe du break au reg­gae­ton pour un résul­tat par­fois sur­prenant. On n’oublie pas la Japon­aise Pow­der qui ter­mi­nait cette journée de 48h, et qui nous a vidé de nos derniers pas de dans­es sur des accents acidulés et par­fois housy, dans le bon sens.

© Gui­do Bor­so

Dimanche est plus laborieux : la fatigue s’accumule autant que les piqures de mous­tiques, les queues au bar/cashless sem­blent (sont ?) inter­minables, le staff est aus­si lessivé que le pub­lic. Peut-être parce que le fes­ti­val qui a accueil­li 8000 ‘Ter­raform­ers’ durant tout le week-end était sold-out. A‑t-on atteint sa capac­ité lim­ite ? On regrette un peu l’usage de gob­elets en plas­tique et l’absence de toi­lettes sèch­es pour un fes­ti­val qui se veut “sus­tain­able”… Alors que d’un autre côté par exem­ple, la ges­tion de l’électricité est très bien pen­sée avec l’utilisation d’une seule scène à la fois et pas trop de fior­i­t­ures lumineuses pous­sives. On loupera les artistes du matin, pour­tant de qual­ité : Rabih Beai­ni, Mino Luchena, Daniele de San­tis et Paqui­ta Gor­don qui s’enchaînaient sur la petite scène. Mais on arrive à pic pour le live de Don’t DJ (Berçeuse Héroïque…) qu’on adore, presque autant que Vladimir Ivkovic, sans doute par­mi les véri­ta­bles temps forts du Ter­rafor­ma 2018, avec un set ral­longé : BPM bas, mon­tées con­trôlées, pointes acido-organiques, on n’en attendait pas moins de cette anci­enne fig­ure du Salon des Ama­teurs de Düs­sel­dorf qui a fait remar­quable­ment par­ler de lui au cours de ces deux dernières années. A juste titre, la piste de danse pous­siéreuse ne désem­plit pas et tout le monde se retrou­ve une énergie dis­simulée. C’est le DJ et pro­duc­teur de Berlin PLO Man qui fini­ra par nous achev­er avec un set éten­du, explo­rant plusieurs styles, alors qu’on nous a annon­cé un peu plus tôt que Dona­to Dozzy, érein­té, ne ferait pas son fameux secret clos­ing set cette année. La forêt respire, les derniers sons s’éteignent, les étoiles bril­lent tou­jours aus­si fort et la tran­shu­mance reprend sur les graviers du grand jardin. C’est ça, le Ter­rafor­ma.

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