Crédit : Nicolas Bresson

MDRNTY Cruise : journal de bord de la croisière la plus démontée de l’histoire

Mer­cre­di 20 sep­tem­bre 2017, sur le port de Gênes, Ital­ie. Nous mon­tons à bord d’un bus qui doit nous ramen­er à l’aéroport de Nice. Il est à peine 10h du matin. A l’intérieur, des gens ivres de fatigue affichent un sourire béat. Ils n’en revi­en­nent tou­jours pas des qua­tre jours hors du temps et de l’espace qu’ils vien­nent de pass­er à bord du MSC Mag­nifi­ca, un immense bateau de croisière. A vrai dire, on ne peut pas vrai­ment la ramen­er, notre état n’est pas très dif­férent du leur. Sur le paque­bot, la musique s’est arrêtée il y a deux heures à peine. Voilà qua­tre jours que les BPMs s’y sont exprimés sans dis­con­tin­uer. L’alcool et la nour­ri­t­ure y étaient servis à volon­té, gra­tu­ite­ment. L’orgie. On retrou­ve l’un de nos con­frères jour­nal­istes qu’on avait égaré sur le dance­floor on ne sait plus trop quand. Lui n’a pas dor­mi depuis trois jours. Sa cab­ine était située juste sous la scène diurne qui offrait de la musique de 7h à 20h en plein air avec piscine et jacuzzi. Il n’a pas osé deman­der une autre cham­bre plus excen­trée. Il est au bout de sa vie et ça se voit. Mais il n’exclut pas de revenir l’année prochaine. A l’aller, on avait évo­qué avec lui les exploits de Kil­ian Jor­net, l’alpiniste de l’extrême qui a escal­adé l’Everest en courant. La MDRNTY Cruise est au club­bing ce que l’ultra-trail est au semi-marathon : un truc de jusqu’au-boutistes. On rassem­ble nos sou­venirs et on reprend tout depuis le début. Jour­nal de bord de la croisière la plus démon­tée de toute l’histoire.

Crédit : Nico­las Bres­son

Same­di 16 sep­tem­bre. A l’invitation de nos amis suiss­es de MDRNTY – organ­isa­teurs entre autres du Caprices Fes­ti­val de Crans-Montana – nous voilà débar­quant au port de Gênes pour la pre­mière édi­tion de la MDRNTY Cruise. L’agence basée à Lau­sanne avait déjà pro­posé des plans dans des lieux inso­lites, par­fois en mou­ve­ment notam­ment dans une mont­golfière avec Mag­da ou encore une télé­cab­ine avec Jamie Jones. Mais le défi de rem­plir un paque­bot de croisière était d’une tout autre enver­gure. Ce n’est pas his­torique­ment la pre­mière croisière élec­tro, il existe déjà “The Ark” organ­isée par une agence belge et le Min­istry Of Sound lon­donien, mais la MDNRTY se présente comme “under­ground”. Point d’EDM ou de “deep soupe” ici. Ça s’annonce donc plutôt bien. Arrivés devant le bateau c’est déjà le pre­mier choc. Le bâti­ment est un mon­stre, un véri­ta­ble immeu­ble flot­tant. 300 mètres de long, 40 de large, 15 ponts – étages si vous voulez – 1000 mem­bres d’équipage. On ne s’est pas foutu de notre gueule. Evidem­ment, on a en tête une image de la croisière avant tout des­tinée à de pais­i­bles retraités ou à des familles avec enfants prof­i­tant à fond des escales organ­isées. Mais on sent bien en scru­tant nos com­pagnons à l’embarquement, que l’ambiance sera ici tout autre. Après avoir pris nos quartiers, fait un tour du bateau – ne pas se faire piéger au casi­no, ne pas se faire piéger au casi­no, trop tard ! – retrou­vé nos con­tacts de l’organisation pour les accrédi­ta­tions, mangé un morceau et fait une petite sieste – on est par­ti très tôt de Paris – on se lance à l’assaut du prin­ci­pal : la fête quoi !

Crédit : Nico­las Bres­son

Dimanche 17 sep­tem­bre. Le navire a largué les amar­res la veille vers 18h00 et il est déjà plus de minu­it quand on foule pour la pre­mière fois le dance­floor, tan­dis que le bateau longe la Côte d’Azur toute illu­minée. C’est Sven Väth qui est aux platines, “papa Sven” qu’on avait déjà aperçu en fin d’après-midi lors de l’exercice d’évacuation. Sage, il s’était pointé comme nous avec son gilet de sauve­tage près d’une sor­tie de sec­ours, à l’inverse d’un grand nom­bre de fes­ti­va­liers déjà bien entamés et qui n’avaient vis­i­ble­ment jamais enten­du par­ler du Titan­ic ou du Cos­ta Con­cor­dia. Sven mixe tou­jours au vinyle, au grand dam de cer­tains qui lui reprochent de tou­jours jouer les mêmes morceaux. C’est vrai, on a enten­du “Domi­no” d’Oxia ou “Mem­o­ry” de Paul Naz­ca mais on ne va pas faire la fine bouche. On hal­lu­cine com­plète­ment de se retrou­ver là à danser sur de la tech­no sur cet imposant navire. On repense à nos pre­mières années de fêtes élec­tron­iques à se cacher dans des clair­ières paumées avec les flics qui nous attendaient à la sor­tie. Que de chemin par­cou­ru… En cette pre­mière nuit le pub­lic est plutôt calme et clairsemé. On appren­dra plus tard que le bateau a embar­qué env­i­ron 2000 fêtards alors qu’il pou­vait en accueil­lir plus de 3000. Les prix sans doute, en ont découragé beau­coup. A 700 euros par per­son­ne au min­i­mum pour les cab­ines les moins con­fort­a­bles – sans vue extérieure ou bal­con – et même si la nour­ri­t­ure et l’alcool sont servis à volon­té, l’événement n’était pas acces­si­ble à tous. Pour tout vous dire c’est ce qui nous fai­sait un peu peur au départ d’ailleurs. L’idée de ne se retrou­ver qu’au milieu de per­son­nes évolu­ant dans des milieux très aisés ne nous ent­hou­si­as­mait que moyen­nement. Mais en dis­cu­tant avec un peu tout le monde on se rend vite compte que, pour cette pre­mière édi­tion, le crew MDRNTY a invité de nom­breux “lead­ers d’opinions” pour com­mu­ni­quer sur l’événement. Jour­nal­istes, com­mu­ni­ty man­agers de pages Face­book, blogueurs… Cela assur­ait au final une mix­ité sociale salu­taire. On con­clue cette pre­mière nuit avec le set tech­no plus frontal d’Anthea qui joue dans un espace habituelle­ment réservé à la piscine cou­verte et pour l’occasion trans­for­mé en un dance­floor. C’est d’ailleurs cet endroit qu’on a préféré, les deux autres dance­floors noc­turne ressem­blant plus à des dis­cothèques clas­siques, un peu kitsch même. L’après-midi on prof­ite de l’escale à Barcelone pour flân­er dans la ville et se repos­er les oreilles. Tan­dis que les plus acharnés ont filé sur la colline de Mon­tjuïc pour le Brunch Elec­tron­ik, on préfère admir­er le couch­er de soleil depuis les hau­teurs du Parc Güell.

Sven Väth lors de la croisière MDRNTY

Lun­di 18 sep­tem­bre. Le bateau a déjà repris la mer, direc­tion Majorque puis Ibiza. On spécule sur le nom­bre de per­son­nes qui vont se per­dre dans les clubs de l’île au point d’en oubli­er de revenir à temps. Le bateau est un peu plus rem­pli, de nou­velles per­son­nes sont mon­tées à bord à Barcelone et l’ambiance s’en ressent. Les fêtards ont pris leurs repères et com­men­cent à se lâch­er. On croise des gens improb­a­bles, comme cette vieille con­nais­sance, artiste dans le milieu de la free par­ty, qu’on n’aurait jamais imag­iné voir ici. On est telle­ment sur­pris de se revoir là après 10 années sans trop de nou­velles qu’on se prend dans les bras. Il est temps d’aller danser un peu. On ne tient pas vrai­ment en place, pas­sant de Rip­per­ton à Mar­tin But­trich avant d’aller écouter le duo helvé­tique Adri­a­tique. Mais cette nuit-là c’est DJ Ten­nis qui finit par rem­porter nos suf­frages avec un set bien emmené et surtout pas monot­o­ne, sur­fant avec aisance entre élec­tro, house clas­sique et phas­es bien plus deep. Mal­heureuse­ment pour lui, il est pro­gram­mé dans le club le plus excen­tré, un peu caché à l’arrière du bateau et joue devant seule­ment quelques dizaines de per­son­nes. On ren­tre dormir un peu non sans faire quelques ren­con­tres sur­réal­istes dans les couloirs. Comme ce type aperçu vers les 6 heures du matin, le pan­talon bais­sé et sem­blant com­plète­ment per­du. On lui demande si tout va bien, il ne répond pas, nous laisse pass­er avec notre copine bras dessus bras dessous puis finit par nous inter­peller à une dizaine de mètres : “Are you gay ?”. Le gars avait vis­i­ble­ment con­fon­du MDRNTY Cruise et cruis­ing bar. On préfère se repos­er un peu, faisant l’impasse sur l’escale mati­nale de Majorque – dont on a aperçu les mag­nifiques mon­tagnes – pour prof­iter à fond de l’après-midi en mode danse, piscine et jacuzzi. Le ciel est bleu, la Méditer­ranée défile de chaque côté de notre champ de vision, on pense aux copains en train de boss­er à Paris. A tel point qu’on en oublie qu’on est en train de se tré­mouss­er sur la tech-house min­i­male sans grand intérêt du DJ Archie Hamil­ton. Les rivages d’Ibiza se pro­fi­lent à l’horizon. On sent l’excitation mon­ter d’un cran. On entend une voi­sine de cab­ine s’exclamer depuis son bal­con “Oh My God ! Ibiza !”. Evidem­ment on rejoint la terre ferme, non pas pour aller club­ber comme nos amis les marathoniens mais pour vis­iter la vieille ville, son château et ses petites ruelles pleine de charme. On croise une sorte de fan­fare qui fait la pro­mo­tion de la soirée du Pacha. Mais on préfère rejoin­dre notre bateau. Il y a du lourd aus­si ce soir à bord.

Sebas­t­ian Mul­laert en live

Mar­di 19 sep­tem­bre. C’est déjà l’avant dernière nuit. Les dance­floors sont un peu plus calmes que la veille. Beau­coup ont préféré sor­tir à l’Amnesia – où joue encore Sven Väth avec les mêmes dis­ques – ou le DC10. On a de la place pour danser et ce n’est pas plus mal. On ne voulait pas louper le live de Sebas­t­ian Mul­laert – moitié de Mini­logue – et on a bien fait. L’Allemand extirpe de ses machines une deep tech­no mélodique et raf­finée sur laque­lle vien­nent se pla­quer des ritour­nelles de claviers jazzy. Un régal, une des meilleures presta­tions de la croisière, sans hési­ta­tion. On déam­bule, mais on n’est pas plus excités que cela à l’idée de voir Jamie Jones alors on passe écouter Mag­da, exilée dans le fameux club excen­tré à l’arrière du navire, dur à trou­ver. Elle joue entre acid-house et pro­duc­tions min­i­males mais surtout devant un pub­lic plus que clairsemé – cet espace aura décidé­ment porté la poisse aux DJ con­viés. A tel point que son agent nous inter­pelle et nous inter­dit de pren­dre des pho­tos de sa “star” devant si peu de monde. On en rigole tout en se dis­ant que la tech­no a bien changée et pas tou­jours en bien. Dans la mat­inée, les Parisiens de dOP on parait-il effec­tué un excel­lent live sur le pont extérieur mais notre corps nous avait intimé à ce moment-là de faire une pause. Dans l’après-midi, on retrou­ve Bill Patrick B2B Shaun Reeves B2B Crosson mais une autre invitée imprévue vient se join­dre à nous : la houle. Les artistes et le pub­lic sont trans­férés à l’intérieur. On part faire une pause dans notre cab­ine et c’est par­ti pour 3 ou 4 heures de mal de mer. On parvient finale­ment à vain­cre notre malaise pour aller écouter Guy Ger­ber. On ne fera pas de jeux de mot dou­teux avec son blaze et notre état physique à ce moment-là. En fait, ce qui nous a fait fuir, c’est la présence du MC de dOP qui impro­vise sur le set de Guy. Il répète tou­jours la même chose “Are you on ? Are you on ?”. Il nous les brise menu et on en prof­ite pour fil­er au Cabaret Bizarre dans le théâtre du paque­bot où le pro­jet d’un type est notam­ment de s’agrafer les avant-bras. Bizarre vous avez dit ? C’est la dernière nuit, il faut en prof­iter. On retrou­ve Liv­io & Roby pour une tech-house d’after planante et sym­pa­thique. On com­mence aus­si à faire le bilan de cette MDRNTY Cruise. On a été reçu comme des pachas, on s’est éclatés comme rarement et on a ren­con­tré des gens aus­si improb­a­bles qu’attachants. Et puis, danser pied nus sur le pont d’un paque­bot au soleil avec la mer à perte de vue de chaque côté est une expéri­ence inou­bli­able. Mais s’il fal­lait émet­tre quelques cri­tiques on en ver­rait prin­ci­pale­ment deux. La pro­gram­ma­tion de la part de MDRNTY d’une part, un peu trop uni­forme à notre goût. House, tech-house, min­i­male, tech­no soft. On aurait aimé enten­dre d’autre chose notam­ment en journée. Un set dis­co, funk, garage à la Body & Soul par exem­ple. Ou du reg­gae, du dub, du trip-hop, de la musique pour chiller un peu. De la tech­no plus men­tale et sévère la nuit aus­si. De la bass music pourquoi pas. D’autre part le principe de la croisière “all inclu­sive” avec des gens pas tou­jours sen­si­bil­isés aux prob­lé­ma­tiques du gaspillage, de l’écologie, de la sur­con­som­ma­tion. On prend un verre, on le pose à moitié plein quelque part, on l’oublie, on s’en fout on en reprend un autre, c’est gra­tu­it. Ces con­sid­éra­tions établies on rejoignait Ben Klock pour le dernier set de notre séjour. Intro deep-house avant une longue mon­tée tech­no. Merde, il est 6 heures du matin. Il faut libér­er notre cham­bre dans une heure et demi. Puis pren­dre le bus…

Ben Klock en con­clu­sion énergique

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