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©Paul Rousteau
2 juillet 2020

Meryem Aboulouafa illumine l’été arabe

par Jean-Vic Chapus

Comment passe t’on d’architecte intérieur à chanteuse bouleversante pour envolées électroniques au long court ? La réponse se trouve dans le sillage troublant, entre engagement et tradition, de la Marocaine Meryem Aboulouafa. Portrait.

La scène se passe le 26 septembre 2015, entre les murs d’un théâtre historique, inauguré au début du 20e siècle par le Maréchal Lyautey, et situé dans la ville marocaine d’El Jadida. C’est ici que les célèbres conférences TEDx organisent la rencontre entre public et têtes bien faites entièrement à leur projet de vie. D’entrée de jeu, elle cherche à raccrocher son regard sur l’écran géant derrière elle : « J’ai un trac fou parce que je passe juste après Michelle Obama dit-elle en cherchant, tant bien que mal, à raccrocher son regard à l’écran positionné dans son dos, donc j’ai peur de ne pas être à la hauteur. » Vrai. Les mains de celle qui, à l’époque, mène sa barque en indépendante au sein de son agence de design et d’architecture d’intérieur ont l’air de trembler. Reprise de souffle, puis première phrase d’une prise de parole en public forcément tétanisante : « Quand j’étais petite je pensais que Casablanca était la seule ville au monde… »

12 mars 2020. C’était à quelques jours d’un confinement inattendu de plus de deux mois pour maitriser la pandémie de Covid 19. C’était un jour où l’idée qu’on se faisait du centre du monde d’après pouvait encore ressembler au premier album de folk planant et spirituel d’une jeune Marocaine aux yeux bleu piscine, nommée Meryem Aboulouafa. Dans le salon d’un petit hôtel du 9e arrondissement parisien, la chanteuse sourit à l’évocation de ce souvenir seule en scène. Difficile pour cette jeune femme de désormais 32 ans d’y voir autre chose qu’une épreuve délicate ou, comme elle l’illustre de façon imagée : « un saut de parachute sans parachute. Je reste quelqu’un d’assez pudique dans ma façon de parler de moi. Me raconter ce n’est pas ce que je sais faire de mieux ou alors avec un voile qui s’appelle la musique. Là, je peux oublier toutes mes inhibitions et aller vers un endroit plus intime, mais en douceur. »

Quand elle replace son parcours Meryem Aboulouafa sait parfaitement garder le contrôle de ses émotions. « Mon intérêt pour la musique n’a rien de spectaculaire. En tout cas on ne peut pas parler de révélation au sens mystique du terme. Cela vient sans doute de l’éducation que j’ai reçue par mon père qui a toujours été un mélomane. Avant il a fait plusieurs métiers et puis surtout il a été happé par le mouvement hippie. Donc toute la musique anglo-saxonne ou occidentale ça a fait partie de sa vie à un niveau très intime. Ça va de Pink Floyd aux Rolling Stones. Bon, comme il n’aime pas que j’en parle, je ne veux pas en dire trop, mais disons qu’il a beaucoup trainé dans les festivals. Il a vécu cette époque où les groupes de rock occidentaux venaient chercher un supplément de spiritualité du côté du Maroc. » Autre chose ? « En fait, je suis à l’image de mes deux grands-mères dont j’étais très proche. La première était une femme libérée et extravertie. Quasiment une égérie féministe avant que l’on ne parle de féministe. La seconde était secrète et attachée aux traditions de ce pays. Sans doute que je suis un mélange de ces deux héritages. »

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Pour la Casablancaise Meryem Aboulouafa, la suite va tout de même plus ressembler à un parcours d’élève sage, douée pour les sciences, qu’à une suite de rebellions contre l’autorité. Un parcours plus subi que voulu d’ailleurs, comme le replace l’intéressée d’une voix claire : « Les parents des autres élèves en classe avec moi me prenaient en exemple. Parce que j’étais bien élevée, studieuse et surtout calme, pour eux j’étais la petite fille modèle, celle à laquelle il fallait absolument ressembler. Évidemment cela pouvait me mettre mal à l’aise. Je n’en ai pas souffert, mais cela m’a sans doute en partie isolée des autres. Il y avait des jalousies et je les comprends parfaitement avec le recul. Quand tu es jeune, la première chose à faire c’est de te détourner le plus possible des petites filles modèles. » Pour autant, la petite fille modèle va continuer son parcours en ligne droite entre les murs des Beaux-Arts de Casablanca. Diplômée de cette prestigieuse formation, elle crée son propre cabinet de design et d’architecture avant que la musique ne la rattrape une seconde fois. Pour le coup, les choses prennent la forme des sensations diffuses et des hasards décisifs. D’abord quand la jeune femme se met à pousser la voix dans diverses fêtes de quartier. Ensuite, quand sa route croise celle d’un ancien Ministre de la culture Marocain féru de voix et de poésie arabo-andalouse. Ce dernier décèle à travers le vibrato en apesanteur de Meryem comme un retour aux grandes traditions du passé. Conséquence : il lui propose, en conséquence, de se produire au Maroc et en Italie, dans le cadre de résidences artistiques subventionnées par le gouvernement. Lors d’une de ses résidences en Italie, elle fera connaissance avec Francesco Santaluccia. Là encore, hasard décisif puisque cela marque l’acte de naissance d’une collaboration où le pianiste et compositeur trouve l’environnement sonore adéquat aux poésies sur l’amour et la perte qui forment l’inspiration de Meryem.

« Les évènements du printemps arabe ont montré au monde entier qu’il y avait une nouvelle génération chez nous qui avait envie d’un monde qui lui ressemble.”

L’accélération du temps aura lieu quand un des morceaux de cet enregistrement destiné, sans forcément y croire, à une carrière internationale atterrit entre les oreilles de Manu Barron,  à la tête de la structure de management Savoir Faire et désormais en charge du jeune label Animal63. Quand il entend la reprise à la limite du sortilège du vieux titre algérien “Ya Qalbi”, l’homme à qui l’on doit la découverte de The Blaze, Brodinski ou Myth Syzer entrevoit plus qu’une lumière aveuglante. Surtout au moment de réaliser que la parfaite enfant du siècle numérique Meryem Aboulouafa ne se pose aucune limite ni de langue, ni de style. Et surtout pas dès qu’il s’agit de piocher dans les influences africaines, andalouses, amazigh ou occidentales. Là encore, sans doute une façon d’affirmer par l’exemple la spécificité de carrefour mondial qui se ressent à Casablanca. « La musique marocaine je l’ai toujours trouvé très riche relance la chanteuse encore étonnée Riche en mélodies, riche en arythmie. Mais ça, que je le veuille ou non, cela fait partie de mon patrimoine, je dirais presque, génétique. Alors, pour trouver ma voie, je me suis mise à chercher comment marier cette appartenance à d’autres sonorités, comme par exemple la musique scandinave, ou encore certaines sonorités asiatiques. Après avoir fait un passage par ces écoles de chant, on se rafraichit l’oreille et on peut ensuite revenir à la tradition des voix du monde arabo andalou, mais avec, pour le coup, un petit quelque chose de différent. »

Entre temps, un flash générationnel s’est mis à irradier partout. À travers la techno aussi inflammable qu’un cocktail Molotov de la DJ Palestinienne Sama, mais aussi dans les nappes electro mystiques et industrielles qui servent de royaume underground à la Tunisienne Deena Abdelwahed. Au Caire, il a allumé une nouvelle scène trap et hip hop qui n’en finit plus d’halluciner à mesure que ses nouveaux princes prennent le micro et poussent le flow (Wegz, Abyusif). Signe des temps c’est désormais aux sonorités venues d’Occident de converger vers l’Orient et de laisser le sud dicter son rythme. « Les évènements du printemps arabe ont montré au monde entier qu’il y avait une nouvelle génération chez nous qui avait envie d’un monde qui lui ressemble. Je nous souhaite à tous un avenir meilleur. Même en France d’ailleurs. Il ne faut pas croire qu’il n’y aurait aucun lien entre ce qui s’est passé dans le monde arabe et les révoltes que vous connaissez en Occident. »

À sa manière si délicate et particulière, le premier album de la faussement sage, Meryem Aboulouafa incarne lui aussi ce renversement. Parce que les sonorités traditionnelles du folk arabo-andalou semblent emprunter les mêmes sentiers accidentés que la pop de Kate Bush en son temps. Parce que le psychédélisme des grandes œuvres signées Pink Floyd (Atom Heart Mother et Meddle, principalement) s’accoutume fort bien aux prières orientales. Parce que la pulsation electro qui traverse les mélodies de ce disque en 11 mouvements promeut la danse immobile. A l’arrivée, Meryem ressemble à une aquarelle musicale introspective bien partie pour marquer cette année en suspension. Poli dans l’ombre quatre années durant avec la « marraine » Keren Ann, puis conçu avec l’aide de Maxime Daoud (Ojard) et celle du compositeur attitré des films signés Céline Sciamma, Para One, cet album a surtout une fonction introspective pour son auteur. « Je fais partie d’une génération qui a reçu beaucoup d’informations, beaucoup d’influences venues du monde entier. Au départ, on absorbe tout et sans se poser plus de questions que ça. Avec la musique et mon disque je suis entrée de plain-pied dans cette phase d’introspection où je cherche à renouer les fils de mon identité. Et je pense ne pas être la seule dans ce cas-là au Maroc. » Façon de poser la suite du Printemps musical Arabe si décisif ? Du centre de l’univers Casablanca, une prière personnelle et mélodique monte. À elle d’exiger le monde ou rien.

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