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Manifestation des représentants du monde de la nuit le 12 juillet 2020 à Paris / ©Raphael Lafargue. AFP
13 juillet 2020

Michel Pilot : « Rouvrir les clubs est un combat perdu »

par Sylvain Di Cristo

Dimanche 12 juillet, aux abords du ministère de la Santé à Paris, avait lieu une manifestation des professionnels du monde de la nuit en faveur d’une réouverture des 1 600 clubs de France. Michel Pilot, conseiller culturel des musiques électroniques, également présent à la réunion ministérielle du 30 mai en présence de l’ex-ministre de la Culture Franck Riester, n’a pas souhaité prendre part à cette manifestation. Au téléphone, il nous explique pourquoi.

« Il faut accepter l’inacceptable : que la manière dont nous avons vécue puisse désormais être différente, il faut s’adapter. »

En tant que conseiller culturel des musiques électroniques, étiez-vous à la manifestation ce dimanche 12 juillet ? 

Non, je n’ai pas voulu apporter mon soutien à la manifestation car je ne suis pas d’accord avec le message transmis : l’obstination absolue de rouvrir les clubs, en faisant systématiquement la comparaison avec les bars. Je ne soutiens pas cette idée car, comme je l’ai rappelé il y a deux semaines, la fête telle que nous la connaissons aujourd’hui et telle que la jeunesse la vit, se résume en trois mots : s’enlacer, s’embrasser, s’enivrer. Si on veut vivre pleinement la fête telle qu’on l’a connue, je ne vois pas comment ces trois mots peuvent être compatibles avec les protocoles sanitaires, les gestes barrières. Il suffit de regarder ce qu’il se passe à l’échelle planétaire : prenons l’exemple des Allemands, en particulier à Berlin, une des villes les plus célèbres sur la planète pour sa culture clubbing. Les Allemands ont vite compris que, tant que le virus ne sera pas complètement effacé de la planète, il fallait fermer les lieux, trouver d’autres moyens et ne pas s’obstiner avec une réouverture. Ils se sont battus et ont obtenu des aides du gouvernement fédéral. On ne peut pas comparer la France et l’Allemagne d’un point de vue économique, mais des sommes ont été posées sur la table, dans le but d’élaborer un plan de sauvetage. C’est ce que je réclame depuis le début. Je ne réclame pas uniquement un plan d’aide massif, mais je vais plus loin et demande à ce que soit mis en place un plan de sauvegarde immédiat pour préserver la vie nocturne, avec une réflexion collective pour trouver des solutions et réinventer les modèles. Les solutions, je ne les ai pas (je ne suis pas le professeur Tournesol), et ces modèles restent à penser, mais j’en appelle à l’intelligence collective, celle des acteurs du milieu et des artistes, avec l’invention qui est la leur. J’en appelle à ce qu’on se mette autour de la table pour imaginer des modèles qui permettent de faire la fête sans que l’on se mette en danger soi-même et les autres. Il faut le faire dès maintenant. Mais ceux qui attendent que le monde antérieur revienne en l’état sont perdus. Il faut accepter l’inacceptable, et je reconnais que c’est très dur : il faut accepter que la manière dont nous avons vécue puisse désormais être différente, il faut s’adapter. À nous d’imaginer comment trouver le meilleur chemin qui nous permettra de cohabiter avec le virus. Une autre des raisons déterminantes qui ont fait que je n’ai pas apporté mon soutien à cette manifestation, est que l’un des organisateurs a, vendredi soir et de son propre chef, fait un appel sur ses réseaux sociaux à ce que tous les clubs rouvrent à 00h01 : comment pourrais-je soutenir une manifestation dont les propos sont irresponsables ? Est-ce celle-là l’image que l’on veut renvoyer aux Français, cette image de non-responsabilité ?

Concrètement, est-ce que, selon vous, il faut ou ne faut pas rouvrir les clubs ?

Voilà ce qui ressort des indicateurs et de ce que disent les experts : tous les établissements qui ont fait des tentatives de réouverture, referment. Les comportements naturels qu’amènent la fête sont incompatibles avec les mesures de précaution contre le virus. Quand j’entends les partisans d’une réouverture nous assurer que la clientèle aura un masque à 4h du matin, je me demande si eux-mêmes croient à ce qu’ils disent. Ont-ils réfléchi à la responsabilité qui est la leur si, demain, x jeunes sont contaminés dans leurs établissements puis contaminent leurs parents et grands-parents ? On est face à une obsession de réouverture pour des raisons économiques que je comprends, je ne les conteste pas. Mais si bataille il y a, alors elle doit être pour un plan massif et une réflexion collective pour sauvegarder la vie nocturne dans le moment et sur la durée.

« Dans la décision de l’État, c’est l’intérêt de santé publique qui primera toujours sur l’intérêt des clubs à rouvrir. »

Juste avant cette interview, vous nous disiez que cette manifestation était pour vous un « combat perdu ».

Rouvrir des clubs confinés est un combat perdu, pour le moment. L’ex-ministre Franck Riester lui-même utilisait ces mots : « Réfléchissons à une ouverture progressive de la fête ». Lorsqu’on décode le message, on entend bien qu’on doit passer par tout un parcours progressif avant de retrouver la possibilité de faire la fête comme on l’entend, comme on a envie de la faire. Pour le moment, l’autorité de la Santé semble nous laisser faire un peu la fête en plein air, dans des open airs, mais aller dans des clubs confinés est un combat perdu d’avance. Dans la décision de l’État, c’est l’intérêt de santé publique qui primera toujours sur l’intérêt des clubs à rouvrir. Hier, dans le même temps que la manifestation, il y avait aussi un appel lancé par un ensemble de médecins qui tend à faire valider par le prochain Conseil de défense mercredi après-midi le port du masque obligatoire dans les lieux clos. On voit donc bien que le combat est perdu. Les revendications sont maladroites. Le vrai combat, c’est de mettre le paquet pour exiger un plan massif de sauvegarde et se réinventer.

Même si les clubs rouvrent, seront-ils vraiment sauvés pour autant ?

Si les clubs rouvraient, le protocole exigé permettrait-il au public et aux artistes de retrouver ensemble la magie de la fête que l’on connaît ? Les plaisirs seront-ils au rendez-vous ? Ne risque-t-on pas de frustrer la clientèle, de l’inquiéter ? Je n’ai pas la réponse mais j’ai un immense doute quant à la pertinence de la fête sous Covid en clubs confinés. De plus, les mesures imposées telles que des baisses de jauge ne permettront peut-être pas aux clubs de rentrer dans une économie suffisante. Il y a ici un immense point d’interrogation.

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