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Crédit : Olivier Donnet
3 novembre 2017

« Mirapolis », le nouvel album de Rone, est sorti : interview et écoute

par Clémence Meunier

Un grand timide, caché derrière ses lunettes rondes et son air lunaire, se baladant toujours souriant, avec en bandoulière un capital sympathie assez rare dans ce milieu : l’anti-diva Rone a une réputation. Mais Erwan Castex, c’est évidemment un peu plus que ça, même s’il est le premier à revendiquer cette image de mec un tout petit peu gauche et rougissant. Il n’y a qu’à réécouter « Bora (Vocal) », un des titres qui l’a fait connaître, il y a presque dix ans, sur le label InFiné. Un morceau sur lequel s’époumone Alain Damasio, auteur de science-fiction français n’ayant jamais la langue dans sa poche. Il faut avoir sacrément envie de laisser l’autre s’exprimer pour tendre le crachoir – à plusieurs reprises, on y reviendra – à un personnage comme Damasio.

Car Erwan, au-delà d’être timide, a évidemment des choses à dire. Ou à faire dire : Mirapolis, son nouvel album sortant aujourd’hui sur InFiné, est porté par plusieurs featurings, ou d’autres voix balancent ce que Rone pense, peut-être, tout bas. A l’image du rappeur Saul Williams et de sa diatribe anti-Trump sur « Faster », ou de Baxter Dury et une supplication pleine de flegme anglais, à tomber de subtilité et de romantisme de dandy, sur « Switches » – d’ailleurs, Baxter, si t’étais mon mec, promis, je te rappellerai dans la foulée. Avec, bien sûr, les compositions de Rone, vastes, dansantes parfois, mélancoliques souvent, à l’image de cette intro (« I, Philip ») cinématographique et sur le fil.

Toujours électronique évidemment, Mirapolis est pourtant un album étonnamment pop dans son format. On n’y écoute pas de simples « tracks », mais des chansons, gorgées de batteries et/ou de synthétiseurs bidouillés à l’extrême. Certaines sont adorables, comme « Lou » (on y entend Alice, la fille de Rone, imiter un loup), d’autres donnent envie de danser à Astropolis (« Brest ») ou dans une fête foraine (« Mirapolis »). Mais, comme tout bon album de pop, l’intérêt est ailleurs : c’est le genre de disque où chacun peu y coller sa propre expérience, ses propres histoires et souvenirs. Se l’approprier en somme. C’est peut-être ça la force de Rone : toujours en retrait, tendant le micro à d’autres, il laisse non seulement rentrer dans sa Mirapolis de chouettes collaborateurs… Mais aussi tout ceux qui l’écoutent.

Et parce que Mirapolis est une des plus belles sorties de la rentrée, on n’a pas pu s’empêcher d’aller poser quelques questions à M. Castex pour en savoir plus sur cette envie de collaborer, sur son concert marquant à la Philharmonie ou sur la pochette de l’album réalisée par Michel Gondry.

Si vous êtes plutôt Spotify :

Apparemment, cet album Mirapolis a pris ses racines dans un concert très particulier pour toi, que tu as donné à la Philharmonie de Paris en janvier dernier…

Je savais évidemment que j’allais refaire un album après Creatures, mais ce concert à la Philharmonie était le dernier gros événement avant de commencer à l’écrire. C’était un live important et il a pas mal influencé la direction que j’ai prise avec ce disque en effet.

En quoi ?

Avant ce concert, je m’étais par exemple promis de faire un album sans featuring. Je voulais faire quelque chose de très personnel, enfermé dans ma petite chambre. Mais j’ai pris tellement de plaisir à bosser avec tous ces musiciens pour le concert à la Philharmonie que j’ai voulu continuer ces collaborations. Avec le batteur John Stanier par exemple – la batterie était un élément très nouveau pour moi, j’ai eu l’impression que ça emmenait mon son super loin. J’avais déjà joué avec un batteur, c’était très cool, mais il s’est passé quelque chose de particulier avec John. Il est New-Yorkais, je parle très mal anglais, et on a pourtant réussi à se comprendre très vite musicalement. Son jeu de batterie correspondait vraiment à ce que je voulais faire à la Philharmonie. Je l’avais d’ailleurs fait venir trois quatre jours pour répéter, mais le mec est tellement une machine qu’au bout d’une après-midi on avait fait le tour ! On avait joué trente fois le même morceau… On s’est du coup mis à essayer des choses en studio, et c’est comme ça qu’il joue sur les morceaux « Brest » ou « Lou ».

Ça s’est souvent passé comme ça avec cet album, sans que ce soit prévu. C’est pareil pour Saul Williams que je connaissais déjà un petit peu car on avait fait un beuf il y a quelques années dans un rad pourri à Berlin, il avait slammé sur un live que je faisais. On s’était perdu de vu trois quatre ans, et on s’est recroisé par hasard dans la rue à Paris, je lui ai proposé de passer au studio et voilà ! Donc une fois que j’avais mis le pied dans les collaborations et que ça fonctionnait super bien, ça n’avait plus de sens de m’accrocher à cette idée d’album fait tout seul.

Pourquoi voulais-tu faire un album seul ?

Je le ferais un jour. J’avais le fantasme de retourner à l’état d’esprit que j’avais quand je faisais mon premier disque. Je pense que c’est valable pour plein de musiciens car sur un premier album on ne sait pas très bien ce qu’il se passe, on fait souvent les choses de manière innocente, presque naïve. J’avais envie de retrouver ça, de refaire de la musique dans ma chambre. J’ai eu aussi ce délire, qui n’a pas duré très longtemps, de repartir avec les outils que j’avais au tout début, c’est-à-dire pas grand-chose : un ordinateur et deux trois plug-ins pourris que j’avais craqué. Je voulais voir ce que je ferais aujourd’hui avec les mêmes outils qu’il y a dix ans.

En voyant tous les featurings sur l’album, je me suis dit que tu fantasmais sur le fait d’être dans un groupe. Pas du tout en fait ?

Non pas vraiment. J’adore les collaborations, mais la notion de groupe me fait vraiment peur. J’ai pas mal de potes qui ont des groupes, et je vois à quel point c’est difficile de rester soudé, ça commence souvent par une grande histoire d’amitié et ça finit en cauchemar. Non, ça ne me fait pas vraiment envie ! Mais par contre j’adore bosser avec des gens. J’ai l’impression que j’ai trouvé le bon compromis : rester seul mais travailler avec des gens différents à chaque fois. Comme en tournée : l’idée évidemment n’est pas d’avoir avec moi l’ensemble des musiciens qui ont participé à l’album, mais de temps en temps avoir un invité !

Sur l’un des titres, « Faster », Saul Williams parle de Donald Trump. Tu n’avais jamais clairement évoqué la politique sur tes albums précédents, comment c’est venu ?

Le lendemain de l’investiture, Saul Williams est arrivé en studio, on a fait du son, et après seulement on a parlé. Alors évidemment on a discuté de l’actualité, il était sur le cul, surpris, flippé et déçu, mais il en parlait super bien. Je n’avais pas réalisé que le texte qu’il avait utilisé pour notre morceau parlait de ça, mon anglais est vraiment pas terrible… Quand je lui ai envoyé le morceau édité un mois plus tard, il m’a dit qu’il espérait que le titre allait être bien diffusé partout dans le monde, car il était important pour lui et engagé. J’ai un peu découvert ça à ce moment-là (rires). Je n’avais jamais vraiment sorti de morceau politique, j’ai l’impression d’être un très mauvais passeur de message, mais il y a évidemment des choses qui me touchent et que j’aimerais bien exprimer… Mais j’ai du mal à parler moi (rires) ! J’ai la chance cela dit d’être entouré de gens comme Alain Damasio par exemple, qui, tout à coup, comme à la Philharmonie, va se mettre à dire des choses. Généralement je suis plutôt d’accord avec ses propos, c’est bien d’avoir quelqu’un comme lui avec de l’éloquence pour le faire. Pareil pour Saul, je le sens bien, j’ai envie de lui faire confiance.

C’est vrai que Damasio s’est lâché à la Philharmonie…

A posteriori j’ai réalisé que c’était peut-être un peu étrange de faire ça dans ce lieu. D’ailleurs, Damasio s’est fait un peu cartonner sur les réseaux sociaux… Après le concert, j’avais très envie de refaire un morceau avec lui, mais ça ne s’est pas fait. Mais c’est sûr qu’on va refaire quelque chose, j’ai déjà un truc de côté, sauf que je ne sais pas quand ou comment je vais le sortir. En tout cas je ne trouvais pas que ça collait bien avec cet album.

Tu as des regrets sur cette Philharmonie et l’accueil réservé à Alain Damasio ?

Non, avec le recul je ferai la même chose, j’ai adoré cette expérience qui m’a tellement rapproché des ces musiciens, et Alain a été tellement généreux ! Il est écrivain, pas chanteur, pas rappeur, pas slameur, et pourtant il est venu sur scène et il a donné tout ce qu’il avait. Je pense que les gens qui ont été choqués sont des gens qui ne le connaissent pas, que ce soit ses livres ou même le morceau « Bora » (à écouter ci-dessus, ndr). Les fans du morceau ont eu l’air d’être contents de retrouver ce grain de voix et ce grain de folie. Le seul truc que je n’ai pas très bien vécu sont les critiques sur Alain, car lui aussi les a vu, il m’a envoyé un mail et n’avait jamais connu ça pour ses romans. Ça m’a un peu emmerdé pour lui. Mais on en a pas mal parlé, ça reste une expérience super pour lui, il voulait qu’on la refasse ! Malgré toutes ces critiques. Je le trouve très généreux et courageux. Donc peut-être même que si c’était à refaire je l’encouragerais à y aller encore plus !

Il agit comme un porte-voix un peu punk pour toi qui est plutôt timide, c’est ça ?

Oui, complètement ! Il arrive à exprimer des choses que je ressens très profondément en moi mais que j’ai plus de mal à faire ressortir. Et si tu regardes bien Alain, physiquement il n’a pas l’air d’un punk, et moi non plus ! Je me retrouve aussi en ça. C’est hallucinant ce qu’il a en lui comme énergie et comme violence positive, créatrice, vitale. C’est quelqu’un qui me fait un bien fou à chaque fois que je le vois, c’est très stimulant. Quant à son discours, je ne suis pas toujours d’accord, il y a des moments où on débat, mais il me pousse à réfléchir. C’est vraiment une relation importante pour moi.

Cet album, Mirapolis, a un format plutôt pop, avec de véritables chansons à la tracklist, comme « Switches » avec Baxter Dury. Il s’éloigne en tout cas d’un album purement électronique. Tu te lasses d’en écouter ?

Je n’ai jamais écouté exclusivement de la musique électronique, j’écoute de tout. Mais en électronique j’ai adoré le dernier album de Mount Kimbie, j’aime beaucoup James Holden, ou encore Kaitlyn Aurelia Smith. Elle a fait tout un album avec un synthé que j’adore, le Buchla, qui est super dur à maîtriser. Elle me fascine car elle arrive à en faire quelque chose de sublime. Donc bien sûr il y a des sorties en électronique que je trouvent fascinantes et inspirantes, mais c’est sûr qu’il y a des choses qui me plaisent beaucoup dans la pop folk et dans la pop en général. Souvent on trouve ça trop facile ou léger. Oui bien sûr c’est léger, mais c’est pas mal aussi de tirer le haut les gens, de les rendre heureux. Et on réalise pas à quel point c’est difficile à faire ! Comme dans le cinéma, les films comiques sont souvent un peu dénigrés et les films très tristes remportent plein de prix, c’est dommage. J’écoute énormément de musique classique sinon, et du rap. Et puis quand je fais un disque je n’écoute rien pendant trois quatre mois. Là je suis dans la phase où je suis boulimique. Et je pense déjà un tout petit peu à mon prochain album !

La pochette du disque a été réalisée par Michel Gondry. Comment s’est passée votre rencontre ?

Il est exactement comme je l’imaginais, doux et lunaire ! Du coup il m’a semblé très familier, comme si je le connaissais déjà bien. Il est très inventif, créatif. Je suis fan de lui depuis des années et des années, depuis qu’on m’a offert un DVD avec ses premiers clips, pour Björk par exemple. J’étais fasciné par ce qu’il faisait et j’ai adoré ses films.

Je ne me suis jamais dit « tiens je vais appeler Gondry pour bosser avec lui », il me paraissait totalement inaccessible et je suis un peu trop timide pour ça. Mais j’ai eu de la chance, c’est son assistante qui m’a contacté un jour, en me disant qu’il était partant pour faire quelque chose avec moi. Ça tombait bien, j’étais en train de faire l’album et je n’avais pas encore de pochette. On a convenu qu’on se rencontrerait autour d’un café. J’y suis allé mais je n’y croyais pas, je me suis préparé comme pour un entretien d’embauche ! Il fallait absolument que je le convainc, j’en ai pas dormi de la nuit. Et en fait, quand je suis arrivé il était là, hyper gentil, doux, presque un peu timide. T’imagines la conversation entre deux timides (rires). Là où j’étais sur le cul c’est qu’il a ouvert son ordinateur et il avait déjà commencé à travailler. Il avait plein de propositions, des portraits de moi, des dessins… C’était dingue ! Il y avait une maquette qui m’a toute suite parlé, avec cette ville, d’abord parce que c’est très coloré – à l’inverse du précédent album, qui était beaucoup plus dark, avec des visuels en noir et blanc, pour moi cet album devait être illustré par une explosion de couleurs. Et la ville, un peu rétro-futuriste, correspondait à la vision que j’avais du morceau « Mirapolis ». Ce café avec Gondry a débloqué tout un tas de choses. Ça m’a donné une direction alors que j’en étais encore qu’à la moitié du travail sur l’album.

« Plein de couleurs »… C’est tout de même un album très mélancolique !

Je n’avais pas cette impression-là au départ ! Avec le recul en effet, il est un peu mélancolique. En tout cas j’avais envie de lumière et de couleurs. Mais forcément, il y a toujours des choses qui nous rattrapent. La production d’un album se fait sur une période de quelques mois, donc forcément il y a des événements qui nous touchent entre temps, heureux ou pas. Il y a un peu de tout ça dans l’album, avec une noirceur qui parfois vient s’accrocher. Le morceau avec Kazu Makino de Blonde Redhead, « Down For The Cause », est un bon exemple : pour moi Kazu a un univers très dark avec son groupe – que j’adore. Et elle voulait absolument qu’on fasse un truc très sautillant. Ça donne ce morceau qui au final a un côté un peu festif, et j’ai super hâte de le jouer en live avec elle. Sauf qu’effectivement, sa voix y est un peu étrange, et je n’ai pas pu m’empêcher de poser un synthé un peu bizarre et industriel par dessus. C’est un mélange de tout ça, un peu à l’image de la pochette – OK, c’est coloré, mais il y a un côté un petit peu angoissant dans cette ville où, au final, on n’aimerait pas forcément habiter. Il y a un mélange de fascination et de répulsion, de joie et de tristesse.

Elle vient d’où cette ville de Mirapolis ?

C’est un mélange entre mon imagination et des événements réels. Quand j’étais tout petit et qu’on partait en week-end à la campagne avec mes parents, on passait souvent en voiture devant ce parc d’attraction, Mirapolis. Je n’y suis jamais rentré mais on voyait de la route un énorme gargantua qui dépassait, et ça me fascinait. C’est complètement anecdotique ! Je ne sais pas pourquoi mais ça a ressurgi ces derniers mois. Quand je compose, je donne des noms improbables à mes morceaux qui permettent de m’y retrouver. Et de l’autre côté j’ai un petit carnet où je note des mots qui pourraient éventuellement servir de titre, parce qu’ils m’évoquent des choses ou que j’aime leur sonorité. Je dois avoir 200 ou 300 mots sur ce carnet, dont « Mirapolis ». Et quand Gondry m’a montré son dessin de cette ville, j’ai tout de suite fait l’association avec ce mot. Mais ça ne va pas plus loin que ça ! Effectivement, après coup, ça crée tout un univers imaginaire, et je finis par trouver du lien et du sens partout : ça me fait penser à La Zone du dehors d’Alain Damasio. Le livre raconte l’histoire d’une ville soit-disant parfaite, dans une bulle, avec tout le confort possible. Mais elle s’avère être insupportable. Et à la fin de ce livre, Damasio propose une ouverture très anarchique où les gens sortent de cette ville pour construire leur propre communauté avec leurs propres règles. Ce n’est pas forcément toujours une réussite, certaines de ces nouvelles villes sont des échecs et deviennent des cités mafieuses, mais parfois, des tentatives sont intéressantes. Mirapolis c’est une de ces villes là pour moi, c’est une tentative qui n’est pas forcément parfaite, mais qui est libre.

Il paraît que l’album a été composé dans des chambres d’hôtel…

En quelques années, je me suis monté un joli home-studio. Je voyais tous les musiciens faire ça avec plein de synthés partout, j’ai voulu faire la même chose. Mais il m’impressionne vachement avec toutes ses machines et j’ai compris avec cet album-là que j’ai beaucoup de mal à créer dans ce studio. Je suis complètement bloqué, je ne sais pas par où commencer. Ça reste un lieu qui me sert beaucoup, c’est là que je finalise l’album, que je fais venir les guests, j’y essaye des choses. Mais le tout premier trait, le début du travail de composition, ne peut pas se faire dans ce studio pour moi. J’ai du coup pris la décision de partir avec un sac, à droite et à gauche, avec cette idée aussi d’épurer à fond mon équipement : partir avec une machine, revenir, puis partir avec une autre. Je voulais aller au bout des possibilités de chaque machine plutôt que de les survoler. Donc direction l’hôtel à Roscoff en face de la mer pour aller faire le lead pendant un week-end, puis j’allais à Saint-Valéry pendant quatre-cinq jours avec le Buchla… J’avais une petite histoire d’amour avec chaque machine ! Je dormais avec, on se promenait sur la plage, et on a fait plein de petits morceaux (rires).

Rone est en tournée dans toute la France, et passera notamment par le Trianon le 13 décembre. A noter également : il sera au Zénith de Paris le 15 juin 2018. 

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