Moderat : à trois dans Berlin

Extrait du numéro 91 de Tsu­gi (avril 2016)

Trois ans après l’album II, qui a ren­con­tré un suc­cès mon­stre, le trio berli­nois for­mé par Mod­e­se­lek­tor et Appa­rat revient avec III, son troisième et meilleur album… Et de loin ! 

Depuis la sor­tie de II, qui comme son nom l’indique fort bien est le deux­ième album de Mod­er­at, le trio berli­nois qui unit les deux mem­bres de Mod­e­se­lek­tor (Ger­not Bron­sert et Sebas­t­ian Szary) à Sascha Ring, alias Appa­rat, a pris une ampleur con­sid­érable. Leur date à l’Olympia parisien le 28 mars dernier affichait com­plet des mois à l’avance. Pour­tant II était large­ment per­fectible et finale­ment très iné­gal, le groupe le recon­naît lui-même aujourd’hui. C’est dire à quel point III, sa suite sor­tie début avril et qui enterre sans mal les deux précé­dents, devrait soulever les foules. Comme si Sascha, Ger­not et Sebas­t­ian avaient poli leur recette à la per­fec­tion : l’élégance mélodique d’Apparat et la puis­sance élec­tron­ique de Mod­e­se­lek­tor. On retrou­ve les trois las­cars dans les locaux de Mon­key­town (le label fondé par Mod­e­se­lek­tor), à Berlin Mitte : l’excitation est pal­pa­ble.

Sascha?: Tu es le tout pre­mier à nous inter­view­er pour ce troisième album, on est encore frais. Ça ne dur­era pas. (rires)

L’histoire dit que la pre­mière fois que vous avez col­laboré tous les trois, en 2002, l’expérience s’est avérée telle­ment épuisante que vous ne vouliez plus tra­vailler ensem­ble.

Ger­not?: On a fait l’erreur d’arriver en stu­dio sans méth­ode ni con­cept. Ça a pom­pé toute notre énergie. On a fini le pre­mier maxi le jour du mas­ter­ing, parce que le stu­dio était réservé en amont. Sascha et moi étions malades, Sebas­t­ian était le dernier homme debout pour délivr­er les morceaux, sur CD à l’époque.
Sebas­t­ian?: Le 11 sep­tem­bre 2002, une date impos­si­ble à oubli­er.
Ger­not?: Bizarrement, notre fonc­tion­nement n’a pas tant changé depuis, on se trompe énor­mé­ment, on détru­it nos chan­sons, on les refait cent fois. On a du mal à ne pas trop réfléchir, rien ne coule. Ren­dre les deux autres heureux du tra­vail accom­pli est un boulot de titan.
Sascha?: En 2002, nous n’avions pas de vie en dehors de la musique alors on s’épuisait tant qu’on tenait. Aujourd’hui, on est plus raisonnables, on réalise qu’il faut ren­tr­er à la mai­son le soir pour éviter le burn-out. Après cette expéri­ence, il a vrai­ment fal­lu qu’on s’épuise dans nos pro­jets per­son­nels pour avoir envie de revenir à Mod­er­at.

Com­ment vos routes se sont-elles croisées à l’époque??

Sascha?: Pour le défunt fes­ti­val berli­nois Marke B, chaque label de la ville un peu branché devait envoy­er un artiste pour le représen­ter. BPitch Con­trol (fondé par Ellen Allien, où Mod­e­se­lek­tor a signé ses deux pre­miers albums, ndr) a envoyé Ger­not et Sebas­t­ian et je me suis envoyé moi-même comme patron de Shitkat­a­pult. On s’est bien enten­du, même si on jouait totale­ment dif­férem­ment : ils sont venus dans une voiture bour­rée d’équipement analogique, moi j’avais mon ordi­na­teur et un con­trôleur. L’Ancien Monde con­tre le Nou­veau Monde. (rires) C’était quelques mois avant ce pre­mier pas­sage en stu­dio ensem­ble.
Sebas­t­ian?: Le pre­mier Able­ton n’était pas encore sor­ti, Sascha a dévelop­pé un sys­tème pour qu’on puisse jouer à trois ordi­na­teurs, back-to-back. Mais per­son­ne n’avait de rôle, du style un qui joue les beats, un qui s’occupe des mélodies…
Sascha?: C’était la guerre. (rires)

Presque quinze ans plus tard, est-il plus facile de col­la­bor­er??

Sascha?: Bien sûr, on se con­naît mieux, je peux même aller en stu­dio seul et com­mencer un morceau de Mod­er­at dans mon coin. On con­naît aus­si les bottes secrètes de cha­cun, il y a un truc qu’on appelle la “pause Szary” où on envoie le morceau en cours dans le deux­ième stu­dio : Sebas­t­ian fume telle­ment qu’il a sa pro­pre pièce pour boss­er sur les breaks, son petit truc.

Com­ment diriez-vous que les deux autres ont changé en quinze ans??

Sascha?: Eux ont main­tenant une famille, une mai­son, un busi­ness… Alors on ne se retrou­ve plus à la tombée de la nuit pour faire de la musique jusqu’à 6h du matin. Mais moi aus­si j’ai besoin de plus de struc­ture. Alors on a des horaires de bureau. En fait, ce n’est pas nous qui avons changé, c’est ce qui se passe autour de nous. Ce qui est cool en tant que musi­cien, c’est que tu n’as pas à t’adapter au cadre de la société, tu peux rester un orig­i­nal.

Et tu as tou­jours une nounou, tour man­ag­er, man­ag­er, etc.

Sebas­t­ian?: Trop de nounous même! Quand tu n’es plus nou­veau dans le milieu, tu as un con­fort plus grand, quelqu’un qui te réveille, qui fait le check-in, s’occupe des avions… Par­fois j’ai l’impression d’être un enfant.
Sascha?: Aller en vacances tout seul devient très com­pliqué ! (rires) Bon, allez‑y, bal­ancez. En quoi j’ai changé moi?
Ger­not?: Je crois que tu es devenu plus calme, depuis l’accident (un acci­dent de moto en 2013 qui a empêché Sascha et sa petite amie de marcher pen­dant plusieurs mois, ndr). Tu fais moins la fête. Plus jamais tu n’as la gueule de bois en arrivant au stu­dio comme à l’époque du deux­ième album. (rires)
Sebas­t­ian?: Quant à Ger­not et moi, on est en par­faite syn­chro­ni­sa­tion. On vit dans le même quarti­er, en dehors de Berlin, on partage un chien au bureau, nos filles sont dans la même classe.
Ger­not?: Sascha doit accepter nos horaires, le fait qu’on doive con­sacr­er du temps à nos familles. Mais un jour ça va lui arriv­er aus­si.

Depuis vos débuts vous avez sor­ti des mon­tagnes de musique. Est-ce que ça vous pro­cure encore la moin­dre exci­ta­tion??

Sascha?: La ner­vosité est tou­jours là !
Sebas­t­ian?: Moi, j’adore tout le proces­sus, faire l’album, la tournée, le laps de temps entre les deux où on conçoit com­ment pass­er de l’un à l’autre… S’asseoir et par­ler de musique à trois, faire plein de sché­mas qu’on jet­tera pour la plu­part. Le seul moment hor­ri­ble, c’est le dernier mois avant la date butoir à laque­lle on doit ren­dre le disque.
Sascha?: C’est telle­ment plus facile de faire les pre­miers 80% d’un album, que les 20 derniers.
Ger­not?: La sor­tie, c’est le moment que j’attends le plus, il donne son sens à notre vie d’artistes. Tourn­er peut être ennuyeux, quand tu joues tou­jours la même chose.
Sascha?: Pour Ger­not, faire un album, c’est juste pour avoir du nou­veau matéri­au à jouer live. Moi, je suis heureux en stu­dio. J’aime y pass­er du temps, réfléchir à tout.
Ger­not?: C’est exci­tant de con­naître le vrai sen­ti­ment du pub­lic. C’est aus­si pour ça qu’on préfère jouer en con­cert. En club, tu peux avoir l’impression de vivre un moment mag­ique, mais les gens l’auront oublié le lende­main.

Ça a pris du temps pour que vous jouiez hors des clubs ?

Sascha : Même si je traî­nais dans le milieu des clubs, ma musique n’était pas des­tinée au dance­floor, c’est comme si je fai­sais par­tie de la mau­vaise bande et c’était con­traig­nant. Le jour où ma notoriété m’a per­mis de rem­plir une vraie salle de con­cert a été un soulage­ment : enfin des gens qui écoutent vrai­ment. Mod­er­at a tou­jours été un pro­jet de con­certs. On a même essayé les con­certs assis. Mes cama­rades trou­vaient ça bizarre et le pub­lic se sen­tait un peu coincé.

Ce troisième album arrive tout juste deux ans et demi après le sec­ond, c’est rapi­de…

Sascha : Après le pre­mier album de Mod­er­at, ça a été vrai­ment dif­fi­cile de revenir à nos pro­pres pro­jets. Après le sec­ond, on ne voy­ait même plus l’intérêt de dépenser tant d’énergie à repass­er en mode Appa­rat et Mod­e­se­lek­tor. Ça nous avait pris un an et une sacrée dépres­sion.
Ger­not: On n’en avait pas fini avec Mod­er­at, aus­si parce qu’on n’était pas vrai­ment sat­is­faits du deux­ième album, à part “Bad King­dom” qui a un peu sauvé le disque. Il fal­lait absol­u­ment un nou­veau Mod­er­at, tant pis si Mod­e­se­lek­tor est dans une tombe pro­vi­soire.
Sascha : On se plaint de la dif­fi­culté de faire de la musique ensem­ble, mais c’est un peu comme quand tu ren­con­tres une fille et que tu sais que c’est avec elle que tu vas avoir des enfants. On se com­plète. On avait déjà des idées, on voulait tra­vailler les voix, on est un peu fatiguées des syn­thé­tiseurs. Et puis on s’est amusés, on a pris le cous­coussier pour faire des sons, on a enreg­istré des per­cus­sions sur des palettes de bois. On a posté la pho­to de l’expérience sur Face­book en dis­ant que c’était une Europalette, on s’est fait engueuler par un nerd de la palette parce que ça n’en était pas une. (rires)
Ger­not: De manière générale, ce qui nous plaît, c’est essay­er, ten­ter. Mod­er­at, c’est beau­coup de ten­ta­tives et quelques réus­sites.

Les locaux de Mon­key­town et votre nou­veau stu­dio sont regroupés ici. Le quarti­er est sym­pa ?

Sascha : Beau­coup de bureaux. Il y a l’ambassade chi­noise aus­si, donc des restau­rants chi­nois de qual­ité. Les week-ends, il y a le KitKat­Club, un club tech­no où ça baise dans les toi­lettes et sur le dance­floor, et dont la ter­rasse donne sur notre cour. Quand on s’emmerde en stu­dio, on observe. C’est la seule dis­trac­tion dans le quarti­er. (rires)
Ger­not : Pour le prochain disque, je veux qu’on aille pass­er trois mois loin pour trou­ver une inspi­ra­tion nou­velle.
Sascha : L’hiver berli­nois c’est bon, on a don­né, ce n’est pas par­ti­c­ulière­ment bien pour l’humeur ou l’inspiration. Cet album a pris un an de tra­vail, avec deux mois de pause au milieu. On avait besoin de ne plus se voir pen­dant un moment. En dehors de cette péri­ode, on s’interdisait même de faire des con­certs pour rester con­cen­trés.
Ger­not: J’étais telle­ment iras­ci­ble pen­dant le proces­sus de créa­tion que ma famille m’a ordon­né de par­tir loin pour com­pos­er le prochain. (rires) Tiens, j’ai ren­con­tré Yann Tiersen à Moscou, il m’a pro­posé d’utiliser son stu­dio avec une énorme col­lec­tion de syn­thé­tiseurs, en Bre­tagne je crois. Je sais qu’il aime la bière, c’est un bon début. C’est vrai que les Bre­tons ne se con­sid­èrent pas français ?

Il paraît que c’est de plus en plus dif­fi­cile de trou­ver un espace artis­tique à Berlin.

Ger­not: C’est un proces­sus clas­sique d’embourgeoisement. La cul­ture under­ground va mourir à petit feu et grandir en périphérie. Il y a deux semaines, Mar­cel Dettmann et Ben Klock nous ont demandé de leur louer notre stu­dio pour enreg­istr­er leur prochain album parce qu’ils ne trou­vaient pas d’espace !
Sascha?: Ce qu’on a ici est une excep­tion. Les plus jeunes vivent dans des quartiers plus excen­trés, comme Licht­en­berg.
Ger­not?: Nous, on est vieux, et plus on est vieux plus on est exigeants sur le con­fort et la qual­ité. On a de plus en plus besoin d’un son par­fait. C’est peut-être parce qu’on perd l’ouïe. (rires)

Vos quartiers de Berlin préférés ont changé ??

Sascha?: Je vis tou­jours à Pren­zlauer Berg. Il y a dix ans, tous les bars sym­pas étaient là, aujourd’hui c’est le quarti­er le plus chi­ant du monde, classe moyenne ou moyenne haute, immo­bile… Pour nous c’est un choc. Mais j’ai 37 ans, je me fous de vivre dans un quarti­er branché, surtout si ça veut dire avoir un petit apparte­ment pour­ri. Je fais par­tie de ces bour­geois ennuyeux. En fait, je suis un peu entre les deux : cette ambiance bour­geoise assèche ma créa­tiv­ité, heureuse­ment que je voy­age.
Ger­not?: C’est pour ça qu’on vit hors de Berlin aujourd’hui, avec Szary. Au nord, dans les bois. Je n’en pou­vais plus de voir tous ces gens ici, tous les hip­sters.

Vous arpen­tez de nou­veaux quartiers??

Ger­not?: Aucun! (rires) J’aime le Berlin clas­sique, j’aime Friedrich­straße. J’aime aus­si Berlin Ouest, qui sem­ble moins affec­tée par la gen­tri­fi­ca­tion…
Sascha?: Moi aus­si! Sans m’en ren­dre compte, tous les week-ends je cherche des excus­es pour aller traîn­er à l’Ouest, à Kantstraße par exem­ple, pour m’acheter des coussins pour mon canapé. J’aime bien voir les petites vieilles trop habil­lées, les petits com­merces mignons…
Ger­not?: Alors qu’ici, il y a tou­jours un nou­veau club, un nou­veau bar, une nou­velle librairie, un pop-up store, etc. Mais on s’emmerde, c’est tou­jours pareil, ça vise tou­jours les jeunes et les touristes. Berlin est rem­plie de français de 18 à 25 ans.
Sebas­t­ian?: Partez ! (rires) 

Est-ce que vieil­lir a changé votre rap­port au dee­jay­ing??

Ger­not?: Oui et non… Je ne veux plus être stressé par la musique… et en même temps je n’ai pas non plus envie d’être trop “deep-houssé” par la musique non plus. (rires col­lec­tifs)
Sascha?: J’étais DJ à 16 ans, puis plus du tout jusqu’à il y a un an ou deux, où j’ai réap­pris à aimer ça. J’aime les foules éduquées, j’aime pou­voir expéri­menter.

À 16 ans juste­ment, vous espériez quoi de la musique, de votre car­rière??

Ger­not?: Tous les étés, ado­les­cent, je bos­sais dur pour me faire de l’argent et pou­voir acheter des platines ou des vinyles. J’ai bossé sur des chantiers, notam­ment quand ils ont recon­stru­it Berlin Est. Je m’étais instal­lé mon matos dans ma petite cham­bre, j’imaginais une foule en fer­mant les yeux.
Sebas­t­ian?: J’ai bossé à plein-temps dans une usine de béton en 1991, pour acheter du matos aus­si. Tout le monde puait et enchaî­nait les schnaps. En deux ans, la pop­u­lar­ité de la tech­no a grim­pé en flèche. En 1994, “Hyper Hyper” de Scoot­er était un tube main­stream et même si ce n’était pas de la vraie bonne tech­no, la musique élec­tron­ique avait explosé. Et l’équipement accu­mulé a fini par me servir.
Sascha?: Dans ma petite ville de Quedlin­burg, en Alle­magne de l’Est, il y a eu une pre­mière généra­tion tech­no, des mecs de qua­tre ans de plus que moi qui organ­i­saient des soirées dans des bunkers. À l’époque, j’aimais les trucs lents et vio­lents, la tech­no indus­trielle, etc. Je répé­tais dans ma cham­bre, puis j’ai organ­isé mes pro­pres fêtes dans un hôtel aban­don­né. La pre­mière soirée, on avait recou­vert les fenêtres de papi­er alu­mini­um, on n’avait pas fait de bal­ances évidem­ment, et quand la soirée a com­mencé, le résul­tat était inaudi­ble.
Sebas­t­ian?: J’ai aus­si organ­isé des soirées, en 1992, c’était épuisant d’en faire la pro­mo­tion. Il n’y avait pas Inter­net, j’imprimais des fly­ers pour les emmen­er chez les dis­quaires. Avec un peu de chance, j’obtenais une annonce sur la radio indépen­dante.

Vous avez tous en com­mun Ellen Allien dans votre par­cours. Quelle impor­tance a‑t-elle eue??

Sascha?: Elle a tou­jours eu un bon instinct et une capac­ité à pouss­er les gens vers l’avant, comme à la grande époque BPitch Con­trol, où nous étions tous là, Paul Kalk­bren­ner com­pris. Mais il n’était pas sou­vent aux soirées du label, parce qu’il savait déjà qu’il voulait jouer pour le grand pub­lic, pas pour les hip­sters. C’est ce qu’il fait aujourd’hui, il est fidèle à lui-même.
Ger­not?: Ellen a une source d’énergie inépuis­able, c’est hal­lu­ci­nant. Le label est tou­jours là, elle tourne encore beau­coup, quinze ans après.
Sascha?: Avant que je n’arrive, vous bossiez tous ensem­ble dans une mai­son à Mitte, je vous voy­ais comme des hip­sters. Cette mai­son était le cen­tre névral­gique du Berlin tech­no.
Ger­not?: À cette époque, et pen­dant presque dix ans, on a pris le con­trôle de la ville. Puis Paul est par­ti de BPitch en même temps que nous (après le pre­mier Mod­er­at en 2009, ndr), cha­cun a fait son chemin, mais on garde des sou­venirs for­mi­da­bles. C’était trop intense. Ceci dit, je n’aimerais plus être bour­ré con­stam­ment aujourd’hui. (rires) 

 

Notre inter­view est à retrou­ver dans Tsu­gi numéro 91, en kiosque pour encore quelques jours — hop hop on se dépêche !

Toutes les pho­tos sont de Pierre-Emmanuel Ras­toin

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