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22 août 2013

Moderat, petits arrangements entre amis

par rédaction Tsugi

Lorsque des producteurs et par ailleurs amis de longue date se mettent à travailler ensemble, on a l’habitude de les entendre faire l’éloge de l’infinie inspiration qu’ils ont été l’un pour l’autre et de l’alchimie qui les a portés. Chez Moderat, il y a une grosse nuance, qui semble aussi leur raison d’être. Il y a trois ans déjà, sur la promo de leur premier album en commun simplement nommé Moderat, les Berlinois Apparat et Modeselektor ironisaient sur leur cohésion de groupe qui reposait sur pas mal de conflits et de taquineries réciproques. Aujourd’hui, ils déclarent d’emblée sur leur site internet avoir “vieilli de dix ans” pendant l’élaboration de ce deuxième album (tout aussi simplement nommé II) qui n’a pourtant duré que six mois. Les justifications des intéressés en interview sont toujours aussi drôles, floues et contradictoires, surtout en l’absence de la “pièce rapportée” Sascha Ring, alias Apparat. “Moderat est une expérience, une tentative, hésite la moitié de Modeselektor Gernot Bronsert dans un sourire. Le premier album était un vrai périple : imaginez trois chefs cuisiniers, deux Japonais et un Français par exemple, qui essaient de concocter un même repas. Mais finalement, l’harmonie, ce n’est pas toujours très positif, et on n’est pas assez vieux pour ça.”

 

1 + (1+1) = 1

Depuis leur premier LP en 2009, dont une poignée d’extraits sont devenus des classiques d’électro moderne, la carrière des trois Allemands s’est transformée. D’abord, tous ont quitté la matrice d’origine BPitch Control, souvent décriée aujourd’hui. “On n’osait pas partir tout seuls, donc on a fait un petit complot avec Paul Kalkbrenner et on a filé, s’amusent-ils. On doit énormément à Ellen (Allien, patronne du label, ndlr), elle nous a tous connectés et beaucoup appris, mais c’était le bon moment pour partir, et elle nous a d’ailleurs donné l’élan pour lancer nos propres structures.” Des deux labels lancés par Modeselektor, l’un, 50 Weapons, est devenu une référence en termes de bass music fun, éclectique et pointue (Shed, Anstam ou le jeune Français Bambounou y sont logés), et l’autre, Monkeytown, est réservé aux plus grosses sorties, comme leur propre troisième album en 2011. Pour sa part, le plus dandy Apparat s’est écarté des sentiers électroniques pour tenter quelques ouvertures plus ou moins heureuses, comme son groupe d’art-pop (Apparat Band, du sous-Radiohead un peu pompeux), et son petit détour vers le drone/contemporain/shoegaze (la bande-son de la pièce Krieg Und Frieden, qui a de quoi faire gentiment sourire les amateurs de Tim Hecker ou Fennesz). “Pendant un moment, Sascha ne supportait plus l’électro, alors que Sebastian et moi voulions retourner à quelque chose de plus dur, assure Gernot. On s’est maintenant retrouvés, et nous sommes arrivés à produire un disque de Sascha, Gernot et Sebastian, et non pas de Modeselektor et Apparat. Il ne s’agissait pas de faire la rencontre entre le son ‘nuageux et fragile’ de l’un, et celui plus ‘rentre-dedans’ de l’autre, mais de créer quelque chose de différent.” Sebastian Szary, plus sarcastique, évoque un enregistrement épuisant, “dont les deux tiers ont été passés à débattre sans que rien ne se passe, juste pour arriver à se comprendre. Heureusement, on n’avait pas beaucoup de temps et je nous ai secoués pour enregistrer”.

On ne s’y attendait pas forcément, mais à la base de l’incompatibilité du trio, il y a bien souvent des différences de style de vie. “Nous tenons deux labels, nous avons en permanence sept personnes qui nous appellent pour gérer des trucs, et surtout nous somme pères de famille, donc à 22 h nos femmes nous appellent pour qu’on rentre. Sascha n’a que… Sascha (rires) ! Il combine travail et loisirs, peut se prendre huit semaines de vacances. Il a mis trois mois à comprendre qu’on ne pouvait pas travailler de nuit par exemple. Il est hédoniste et déclare être bien content de ne pas avoir d’enfants, mais on sent qu’il est un peu jaloux de notre vie parfois… Cependant nos familles n’ont rien changé à notre musique !”

 

 

Du speed à la poussette

Malgré ces soucis de réglages communs, ce nouveau travail à six mains respire la sérénité et lève le pied sur la paranoïa et la noirceur de certains anciens morceaux. Délicat et enlevé de bout en bout, Moderat II propose de nombreuses plages de dubstep mélancolique avec un petit pied funk inattendu. On note même une inclinaison vers l’indie R&B vocal plein de vague à l’âme cher à un James Blake ou à How To Dress Well, comme le suggèrent les vocaux très pop et lover de Sascha Ring qui évoquent un Justin Timberlake teuton produit par Burial. “Nous avons forcé Sascha à changer de registre vocal, à chanter plus haut, plus fort, on l’a persécuté pendant les prises jusqu’à ce qu’il craque et nous donne ce qu’on voulait. Sa voix a beaucoup changé, il a fait de la pop, il a pris des cours. Son exercice de chant c’était sur ‘Take On Me’ de A-Ha, mais il n’aimerait pas trop qu’on dévoile ça !”

Parmi les tracks instrumentaux, seuls un ou deux sont vaguement dansables et plus orageux, mais le duo ne pense pas avoir produit un disque fait pour être écouté à la maison. “Disons qu’on a évacué beaucoup de stress de notre musique, concèdent-ils. On a essayé de faire quelque chose de plus écoutable, de plus émotionnel aussi. Je n’aime pas ce terme, mais je pense qu’on a un peu fait un disque ‘adulte’… On voulait aussi faire quelque chose qui aille à l’encontre de cet esprit électronique speed et excessif auquel on réduit souvent Modeselektor. Nous serons encore accompagnés par Pfadfinderei à la vidéo en live, et nous cherchons donc à créer une sorte de bande-son pour une rave audiovisuelle de première classe.”

Fidèles résidents berlinois, Sebastian et Gernot gardent un regard enthousiaste mais critique sur leur ville natale dont l’utopie bohème est pourtant sur le déclin. “L’esprit de Berlin a toujours été en mutation depuis la réunification, et il y a autant de nouveaux clubs et de nouvelle musique qu’à l’époque. Elle redevient la ville internationale qu’elle était avant le IIIe Reich, il y a plein d’artistes, de gens créatifs, et de gosses de riches qui viennent dépenser l’argent de leurs parents parce que c’est moins cher qu’à Londres ou Paris, même si ça augmente. Mais nous aimons toujours cet endroit et nous ne sommes pas nostalgiques.” Le nouveau Moderat séduira-t-il les anciens raveurs berlinois qui trimballent désormais leurs poussettes à Prenzlauer Berg ? C’est tout ce qu’on leur souhaite.

Par Thomas Corlin

Moderat II (Monkeytown/LA Baleine)
moderat.fm

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