Moderat, petits arrangements entre amis

Lorsque des pro­duc­teurs et par ailleurs amis de longue date se met­tent à tra­vailler ensem­ble, on a l’habitude de les enten­dre faire l’éloge de l’infinie inspi­ra­tion qu’ils ont été l’un pour l’autre et de l’alchimie qui les a portés. Chez Mod­er­at, il y a une grosse nuance, qui sem­ble aus­si leur rai­son d’être. Il y a trois ans déjà, sur la pro­mo de leur pre­mier album en com­mun sim­ple­ment nom­mé Mod­er­at, les Berli­nois Appa­rat et Mod­e­se­lek­tor iro­ni­saient sur leur cohé­sion de groupe qui repo­sait sur pas mal de con­flits et de taquiner­ies récipro­ques. Aujourd’hui, ils déclar­ent d’emblée sur leur site inter­net avoir “vieil­li de dix ans” pen­dant l’élaboration de ce deux­ième album (tout aus­si sim­ple­ment nom­mé II) qui n’a pour­tant duré que six mois. Les jus­ti­fi­ca­tions des intéressés en inter­view sont tou­jours aus­si drôles, floues et con­tra­dic­toires, surtout en l’absence de la “pièce rap­portée” Sascha Ring, alias Appa­rat. “Mod­er­at est une expéri­ence, une ten­ta­tive, hésite la moitié de Mod­e­se­lek­tor Ger­not Bron­sert dans un sourire. Le pre­mier album était un vrai périple : imag­inez trois chefs cuisiniers, deux Japon­ais et un Français par exem­ple, qui essaient de con­coc­ter un même repas. Mais finale­ment, l’harmonie, ce n’est pas tou­jours très posi­tif, et on n’est pas assez vieux pour ça.”

 

1 + (1+1) = 1

Depuis leur pre­mier LP en 2009, dont une poignée d’extraits sont devenus des clas­siques d’électro mod­erne, la car­rière des trois Alle­mands s’est trans­for­mée. D’abord, tous ont quit­té la matrice d’origine BPitch Con­trol, sou­vent décriée aujourd’hui. “On n’osait pas par­tir tout seuls, donc on a fait un petit com­plot avec Paul Kalk­bren­ner et on a filé, s’amusent-ils. On doit énor­mé­ment à Ellen (Allien, patronne du label, ndlr), elle nous a tous con­nec­tés et beau­coup appris, mais c’était le bon moment pour par­tir, et elle nous a d’ailleurs don­né l’élan pour lancer nos pro­pres struc­tures.” Des deux labels lancés par Mod­e­se­lek­tor, l’un, 50 Weapons, est devenu une référence en ter­mes de bass music fun, éclec­tique et pointue (Shed, Anstam ou le jeune Français Bam­bounou y sont logés), et l’autre, Mon­key­town, est réservé aux plus gross­es sor­ties, comme leur pro­pre troisième album en 2011. Pour sa part, le plus dandy Appa­rat s’est écarté des sen­tiers élec­tron­iques pour ten­ter quelques ouver­tures plus ou moins heureuses, comme son groupe d’art-pop (Appa­rat Band, du sous-Radiohead un peu pom­peux), et son petit détour vers le drone/contemporain/shoegaze (la bande-son de la pièce Krieg Und Frieden, qui a de quoi faire gen­ti­ment sourire les ama­teurs de Tim Heck­er ou Fen­nesz). “Pen­dant un moment, Sascha ne sup­por­t­ait plus l’électro, alors que Sebas­t­ian et moi voulions retourn­er à quelque chose de plus dur, assure Ger­not. On s’est main­tenant retrou­vés, et nous sommes arrivés à pro­duire un disque de Sascha, Ger­not et Sebas­t­ian, et non pas de Mod­e­se­lek­tor et Appa­rat. Il ne s’agissait pas de faire la ren­con­tre entre le son ‘nuageux et frag­ile’ de l’un, et celui plus ‘rentre-dedans’ de l’autre, mais de créer quelque chose de dif­férent.” Sebas­t­ian Szary, plus sar­cas­tique, évoque un enreg­istrement épuisant, “dont les deux tiers ont été passés à débat­tre sans que rien ne se passe, juste pour arriv­er à se com­pren­dre. Heureuse­ment, on n’avait pas beau­coup de temps et je nous ai sec­oués pour enregistrer”.

On ne s’y attendait pas for­cé­ment, mais à la base de l’incompatibilité du trio, il y a bien sou­vent des dif­férences de style de vie. “Nous tenons deux labels, nous avons en per­ma­nence sept per­son­nes qui nous appel­lent pour gér­er des trucs, et surtout nous somme pères de famille, donc à 22 h nos femmes nous appel­lent pour qu’on ren­tre. Sascha n’a que… Sascha (rires) ! Il com­bine tra­vail et loisirs, peut se pren­dre huit semaines de vacances. Il a mis trois mois à com­pren­dre qu’on ne pou­vait pas tra­vailler de nuit par exem­ple. Il est hédon­iste et déclare être bien con­tent de ne pas avoir d’enfants, mais on sent qu’il est un peu jaloux de notre vie par­fois… Cepen­dant nos familles n’ont rien changé à notre musique !”

 

 

Du speed à la poussette 

Mal­gré ces soucis de réglages com­muns, ce nou­veau tra­vail à six mains respire la sérénité et lève le pied sur la para­noïa et la noirceur de cer­tains anciens morceaux. Déli­cat et enlevé de bout en bout, Mod­er­at II pro­pose de nom­breuses plages de dub­step mélan­col­ique avec un petit pied funk inat­ten­du. On note même une incli­nai­son vers l’indie R&B vocal plein de vague à l’âme cher à un James Blake ou à How To Dress Well, comme le sug­gèrent les vocaux très pop et lover de Sascha Ring qui évo­quent un Justin Tim­ber­lake teu­ton pro­duit par Bur­ial. “Nous avons for­cé Sascha à chang­er de reg­istre vocal, à chanter plus haut, plus fort, on l’a per­sé­cuté pen­dant les pris­es jusqu’à ce qu’il craque et nous donne ce qu’on voulait. Sa voix a beau­coup changé, il a fait de la pop, il a pris des cours. Son exer­ci­ce de chant c’était sur ‘Take On Me’ de A‑Ha, mais il n’aimerait pas trop qu’on dévoile ça !”

Par­mi les tracks instru­men­taux, seuls un ou deux sont vague­ment dans­ables et plus orageux, mais le duo ne pense pas avoir pro­duit un disque fait pour être écouté à la mai­son. “Dis­ons qu’on a évac­ué beau­coup de stress de notre musique, concèdent-ils. On a essayé de faire quelque chose de plus écoutable, de plus émo­tion­nel aus­si. Je n’aime pas ce terme, mais je pense qu’on a un peu fait un disque ‘adulte’… On voulait aus­si faire quelque chose qui aille à l’encontre de cet esprit élec­tron­ique speed et exces­sif auquel on réduit sou­vent Mod­e­se­lek­tor. Nous serons encore accom­pa­g­nés par Pfadfind­erei à la vidéo en live, et nous cher­chons donc à créer une sorte de bande-son pour une rave audio­vi­suelle de pre­mière classe.”

Fidèles rési­dents berli­nois, Sebas­t­ian et Ger­not gar­dent un regard ent­hou­si­aste mais cri­tique sur leur ville natale dont l’utopie bohème est pour­tant sur le déclin. “L’esprit de Berlin a tou­jours été en muta­tion depuis la réu­ni­fi­ca­tion, et il y a autant de nou­veaux clubs et de nou­velle musique qu’à l’époque. Elle rede­vient la ville inter­na­tionale qu’elle était avant le IIIe Reich, il y a plein d’artistes, de gens créat­ifs, et de goss­es de rich­es qui vien­nent dépenser l’argent de leurs par­ents parce que c’est moins cher qu’à Lon­dres ou Paris, même si ça aug­mente. Mais nous aimons tou­jours cet endroit et nous ne sommes pas nos­tal­giques.” Le nou­veau Mod­er­at séduira-t-il les anciens raveurs berli­nois qui trim­bal­lent désor­mais leurs pous­settes à Pren­zlauer Berg ? C’est tout ce qu’on leur souhaite.

Par Thomas Corlin 

Mod­er­at II (Monkeytown/LA Baleine)
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