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21 décembre 2018

Peut-on prendre son pied par les oreilles ?

par Elsa Ferreira

Le 21 décembre, c’est la journée mondiale de l’orgasme. Alors on vous invite à relire cet article extrait de Tsugi hors-série 11 spécial « musique et sexe » dispo à la commande ici.

Des frissons vous traversent le corps, vous avez la chair de poule et la mine réjouie… Bravo, vous venez de vivre un orgasme musical. Mais existe-t-il vraiment? Voici ce qu’en dit la science.

Bonne nouvelle! Si l’on en croit Urban Dictionary, l’orgasme musical existerait bel et bien. Selon l’auteur de la définition, il s’agirait “d’une expérience par laquelle une personne est touchée par la musique à un niveau de conscience caractérisé par un sentiment d’extase, d’om- niscience, d’immortalité et de compréhension sublime”. Rien que ça. “Cela ne fait pas référence, précise-t-il cependant, à une excitation sexuelle et n’est pas caractérisé par une émission de fluide séminal.” Ça vaut ce que ça vaut, mais la définition a été officiellement approuvée par 182 internautes (contre 12 pouces vers le bas).

Voilà pour l’approche profane. Mais qu’en pensent les scientifiques ? À en juger le nombre d’études qui tentent de faire un lien entre la musique et le sexe, les chercheurs prennent la chose au sérieux (ou pas). Au fil des années, on a ainsi pu apprendre qu’il est plus facile d’obtenir le numéro d’une fille après lui avoir fait écouter “Je l’aime à mourir” de Francis Cabrel que “L’Heure du thé” de Vincent Delerm, que les femmes ont un penchant pour les compositeurs de musiques complexes en période d’ovulation ou encore que 40 % de la population mondiale (à un doigt près) frissonne davantage sous les vibrations de la musique que sous les caresses de leur partenaire (surtout lorsqu’il s’agit de la bande-son de Dirty Dancing). La liste est longue et pas toujours très sérieuse – les études sont tantôt commandées par des services de musique qui ont tout intérêt à gonfler le pouvoir de la musique (Spotify en tête), tantôt ultravulgarisées par les médias généralistes qui voient dans ces études complexes une invitation au titre vendeur. Scoop : le sexe fait vendre.

Le grand frisson

Dans les couloirs des centres de recherche, on aime aussi se raconter des histoires. Celle de John Coltrane entendant pour la première fois le saxophoniste Charlie Parker, touché par la musique “juste entre les yeux”. Ou bien cette histoire de Farinelli, racontée à l’envie par le neurologue français spécialiste de la musique Pierre Lemarquis, un célèbre castra du XVIIIe siècle dont la voix troublait ses spectatrices au point que certaines s’évanouissaient pendant ses solos. “L’intérêt pour le rapport entre musique et émotion existe depuis aussi longtemps que l’on puisse remonter”, confirme la neuroscientifique Valorie Salimpoor. Mais il faudra attendre les années 90 – proclamées “décennie du cerveau” par George Bush père dans un texte très officiel en juillet 1990 – pour que la technologie se développe et permette aux neuroscientifiques d’observer le fonctionnement du cerveau lorsqu’il est sous l’influence de la musique.

En 1999, Robert Zatorre et Anne Blood du Montreal Neurological Institute donnent naissance à l’une des premières études majeures en la matière et démontrent que la musique fait intervenir dans le cerveau des mécanismes émotionnels. À cette époque, précise Valorie, ils s’intéressent alors aux réactions négatives, à “ce qu’il se passe dans le cerveau quand la musique devient pénible et dissonante”. Deux ans plus tard, l’équipe se penche enfin sur “ce qu’il se passe dans le cerveau quand il fait l’expérience du plaisir par la musique”. Avant d’observer l’effet du plaisir, encore faut-il savoir de quoi on parle. Au fil des études, la description des effets agréables de la musique varie : “sentiment de légèreté”, “sensation de picotement”,“extase”, “frisson musical”… “C’est très dur de définir le plaisir”, admet Valorie. Pour leur étude, Anne Blood et Robert Zatorre demandent donc à leurs cobayes d’apporter une musique qui leur procure des frissons. “Les frissons sont le point maximum d’excitation émotionnelle. Lorsque l’on devient très excité, on observe dans notre système nerveux autonome beaucoup d’activités: accélération de la fréquence cardiaque, augmentation de la sudation et de la fréquence respiratoire. Tout ça, ce sont des effets physiologiques que l’on ne peut pas contrôler”, explique Valorie, qui ajoute au passage que ce sont sur ces réactions que se basent les détecteurs de mensonge.

La mesure du plaisir étant établie (les frissons, donc), l’équipe observe les systèmes cérébraux actifs lors de l’écoute d’une musique jugée “intensément plaisante” par les volontaires : l’un est le système lié à l’émotion (les chercheurs s’y attendaient), l’autre est le système du plaisir – ou de récompense – cette même structure du cerveau qui réagit à d’autres stimuli euphorisants tels que la nourriture, la drogue ou… le sexe. Dix ans plus tard, Valorie Salimpoor a intégré le laboratoire de Robert Zatorre et fait pour la première fois le lien entre musique et dopamine, cette molécule star à la réputation sulfureuse pour son rôle dans les addictions. Ainsi, “le cerveau sécrète de la dopamine au moment spécifique où l’on ressent ces frissons”, observe Valorie. Mais ce n’est pas tout : étrangement, ce n’est pas au moment de leur passage favori que les volontaires ressentent le plus de plaisir, mais juste avant. Une découverte qui en dit autant sur le cerveau que sur notre manière d’appréhender la musique.

Faire monter le désir

Imaginez. Vous êtes au volant de votre voiture et entendez les premières notes de votre chanson favorite: vous êtes content. Mais ce n’était qu’un jingle et elle se coupe brusquement pour laisser place à la pub: vous êtes frustré. Pourtant, “techniquement vous ne devriez pas l’être, explique Valorie. Vous avez entendu un bout, c’est mieux que rien. Vous êtes frustré parce que vous avez anticipé votre passage favori, ce qui va suivre, et que vous n’aurez pas la chance de l’entendre.” Ainsi fonctionne notre cerveau: non content d’entendre la musique, il la comprend et anticipe la suite du morceau (grâce, notamment, au cortex auditif qui nous permet de mémoriser les fréquences sonores, et au lobe frontal, lié à la compréhension de phénomènes complexes). Si votre anticipation est correcte – ou mieux encore, si vous êtes agréablement surpris –, votre cerveau vous récompense d’une dose de dopamine. Le niveau augmente ainsi de 6% à 9%, selon les expériences de Valorie (pour comparaison, un bon repas fera faire un bond de 6% à votre niveau de dopamine), une personne ayant même augmenté son niveau de dopamine de 21 %, proche des 22 % sécrétés par la prise de cocaïne. Voilà peut- être pourquoi l’EDM abuse du drop: plus on construit la montée, plus le public est euphorique. Voilà aussi pourquoi nous préférons les musiques que l’on connaît : on les comprend et les anticipe. Voilà enfin pourquoi le génie des artistes réside dans la capacité à nous surprendre: comme le pose Robert Jourdain dans son livre Music, The Brain, And Ecstasy (Harper, non traduit), s’il y a du plaisir à avoir dans les musiques banales, “c’est le plaisir d’un morceau de pain, pas du caviar”.

Mais alors, orgasme ou pas? “L’orgasme implique un autre système que celui de la dopamine, tranche Valorie. La dopamine est pré- sente dans l’envie, le désir, l’anticipation: tout ce qu’il y a avant que l’on obtienne ce que l’on veut.” La dopamine agit ainsi notamment dans l’excitation sexuelle; après, c’est un autre neurotransmetteur qui prend le relais. Si comprendre les mécanismes de la musique est tellement important pour les scientifiques, c’est qu’ils s’écharpent sur la valeur de la musique pour l’espèce humaine. Après tout, elle est universelle et a toujours existé. “Des chercheurs allemands ont même retrouvé une flûte faite d’os d’oiseaux et d’ivoire de mammouth qui date de 42000 ans, raconte Valorie. Des hommes préhistoriques ont pris du temps sur leur chasse et leur vie sociale pour s’asseoir et sculpter quelque chose qui produit du son.” Sauf qu’a priori, la musique est certes agréable, mais elle est n’est pas essentielle à notre survie. Du point de vue de l’évolution et de la sélection naturelle, c’est étrange.

La théorie de la séduction

L’inventeur de la théorie de l’évolution, Charles Darwin himself, se posait déjà la question en 1871 dans son livre La Filiation de l’homme et la sélection liée au sexe : apprécier la musique ou savoir en jouer n’étant pas essentiel à la survie de l’homme, ces facultés “devaient être classées parmi les plus mystérieuses dont l’homme est doué”, écrivait-il. À moins que, pensait-il, “les tons musicaux aient été utilisés par nos ancêtres à moitié humains pendant la saison des parades nuptiales”. La musique servirait à séduire et donc à se reproduire: CQFD. Une bien belle théorie sauf que pour l’instant, les scientifiques n’ont pas réussi à la prouver. En 1999, le psychologue rock star Steven Pinker lance un pavé dans la mare et qualifie la musique de “cheesecake auditif”: délicieux, mais “du point de vue de la biologie, inutile”. Un paragraphe dans un livre de près de 700 pages qui continue de faire jaser quinze ans plus tard.

Pour les scientifiques, le débat reste ouvert. Ce dont on est sûr, en revanche, c’est que l’homme a développé des capacités mentales extrêmement complexes dans l’appréhension de la musique. “Finalement, conclut Valorie Salimpoor, si nous apprécions la musique, peut-être est-ce simplement parce que nous le pouvons.

 

 

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