Peut‐on prendre son pied par les oreilles ?

Oui c’est la Saint‐Valentin alors on vous invite à relire cet arti­cle extrait de Tsu­gi hors‐série 11 spé­cial “musique et sexe” dis­po à la com­mande ici.

Des fris­sons vous tra­versent le corps, vous avez la chair de poule et la mine réjouie… Bra­vo, vous venez de vivre un orgasme musi­cal. Mais existe‐t‐il vrai­ment? Voici ce qu’en dit la sci­ence.

Bonne nou­velle! Si l’on en croit Urban Dic­tio­nary, l’orgasme musi­cal exis­terait bel et bien. Selon l’auteur de la définition, il s’agirait “d’une expérience par laque­lle une per­son­ne est touchée par la musique à un niveau de con­science caractérisé par un sen­ti­ment d’extase, d’om- niscience, d’immortalité et de compréhension sub­lime”. Rien que ça. “Cela ne fait pas référence, précise-t-il cepen­dant, à une exci­ta­tion sex­uelle et n’est pas caractérisé par une émission de flu­ide séminal.” Ça vaut ce que ça vaut, mais la définition a été offi­cielle­ment approuvée par 182 inter­nautes (con­tre 12 pouces vers le bas).

Voilà pour l’approche pro­fane. Mais qu’en pensent les sci­en­tifiques ? À en juger le nom­bre d’études qui ten­tent de faire un lien entre la musique et le sexe, les chercheurs pren­nent la chose au sérieux (ou pas). Au fil des années, on a ain­si pu appren­dre qu’il est plus facile d’obtenir le numéro d’une fille après lui avoir fait écouter “Je l’aime à mourir” de Fran­cis Cabrel que “L’Heure du thé” de Vin­cent Del­erm, que les femmes ont un pen­chant pour les com­pos­i­teurs de musiques com­plex­es en période d’ovulation ou encore que 40 % de la pop­u­la­tion mon­di­ale (à un doigt près) fris­sonne davan­tage sous les vibra­tions de la musique que sous les caress­es de leur parte­naire (surtout lorsqu’il s’agit de la bande‐son de Dirty Danc­ing). La liste est longue et pas tou­jours très sérieuse – les études sont tantôt commandées par des ser­vices de musique qui ont tout intérêt à gon­fler le pou­voir de la musique (Spo­ti­fy en tête), tantôt ultravulgarisées par les médias généralistes qui voient dans ces études com­plex­es une invi­ta­tion au titre vendeur. Scoop : le sexe fait ven­dre.

Le grand frisson

Dans les couloirs des cen­tres de recherche, on aime aus­si se racon­ter des his­toires. Celle de John Coltrane enten­dant pour la première fois le sax­o­phon­iste Char­lie Park­er, touché par la musique “juste entre les yeux”. Ou bien cette his­toire de Farinel­li, racontée à l’envie par le neu­ro­logue français spécialiste de la musique Pierre Lemar­quis, un célèbre cas­tra du XVI­I­Ie siècle dont la voix trou­blait ses spec­ta­tri­ces au point que cer­taines s’évanouissaient pen­dant ses solos. “L’intérêt pour le rap­port entre musique et émotion existe depuis aus­si longtemps que l’on puisse remon­ter”, con­firme la neu­ro­sci­en­tifique Val­o­rie Salimpoor. Mais il fau­dra atten­dre les années 90 – proclamées “décennie du cerveau” par George Bush père dans un texte très offi­ciel en juil­let 1990 – pour que la tech­nolo­gie se développe et per­me­tte aux neu­ro­sci­en­tifiques d’observer le fonc­tion­nement du cerveau lorsqu’il est sous l’influence de la musique.

En 1999, Robert Zatorre et Anne Blood du Mon­tre­al Neu­ro­log­i­cal Insti­tute don­nent nais­sance à l’une des premières études majeures en la matière et démontrent que la musique fait inter­venir dans le cerveau des mécanismes émotionnels. À cette époque, précise Val­o­rie, ils s’intéressent alors aux réactions négatives, à “ce qu’il se passe dans le cerveau quand la musique devient pénible et dis­so­nante”. Deux ans plus tard, l’équipe se penche enfin sur “ce qu’il se passe dans le cerveau quand il fait l’expérience du plaisir par la musique”. Avant d’observer l’effet du plaisir, encore faut‐il savoir de quoi on par­le. Au fil des études, la descrip­tion des effets agréables de la musique varie : “sen­ti­ment de légèreté”, “sen­sa­tion de picotement”,“extase”, “fris­son musi­cal”… “C’est très dur de définir le plaisir”, admet Val­o­rie. Pour leur étude, Anne Blood et Robert Zatorre deman­dent donc à leurs cobayes d’apporter une musique qui leur pro­cure des fris­sons. “Les fris­sons sont le point max­i­mum d’excitation émotionnelle. Lorsque l’on devient très excité, on observe dans notre système nerveux autonome beau­coup d’activités: accélération de la fréquence car­diaque, aug­men­ta­tion de la suda­tion et de la fréquence res­pi­ra­toire. Tout ça, ce sont des effets phys­i­ologiques que l’on ne peut pas contrôler”, explique Val­o­rie, qui ajoute au pas­sage que ce sont sur ces réactions que se basent les détecteurs de men­songe.

La mesure du plaisir étant établie (les fris­sons, donc), l’équipe observe les systèmes cérébraux act­ifs lors de l’écoute d’une musique jugée “intensément plaisante” par les volon­taires : l’un est le système lié à l’émotion (les chercheurs s’y attendaient), l’autre est le système du plaisir – ou de récompense – cette même struc­ture du cerveau qui réagit à d’autres stim­uli eupho­risants tels que la nour­ri­t­ure, la drogue ou… le sexe. Dix ans plus tard, Val­o­rie Salimpoor a intégré le lab­o­ra­toire de Robert Zatorre et fait pour la première fois le lien entre musique et dopamine, cette molécule star à la réputation sul­fureuse pour son rôle dans les addic­tions. Ain­si, “le cerveau sécrète de la dopamine au moment spécifique où l’on ressent ces fris­sons”, observe Val­o­rie. Mais ce n’est pas tout : étrangement, ce n’est pas au moment de leur pas­sage favori que les volon­taires ressen­tent le plus de plaisir, mais juste avant. Une découverte qui en dit autant sur le cerveau que sur notre manière d’appréhender la musique.

Faire monter le désir

Imag­inez. Vous êtes au volant de votre voiture et enten­dez les premières notes de votre chan­son favorite: vous êtes con­tent. Mais ce n’était qu’un jin­gle et elle se coupe brusque­ment pour laiss­er place à la pub: vous êtes frus­tré. Pour­tant, “tech­nique­ment vous ne devriez pas l’être, explique Val­o­rie. Vous avez enten­du un bout, c’est mieux que rien. Vous êtes frus­tré parce que vous avez anticipé votre pas­sage favori, ce qui va suiv­re, et que vous n’aurez pas la chance de l’entendre.” Ain­si fonc­tionne notre cerveau: non con­tent d’entendre la musique, il la com­prend et anticipe la suite du morceau (grâce, notam­ment, au cor­tex audi­tif qui nous per­met de mémoriser les fréquences sonores, et au lobe frontal, lié à la compréhension de phénomènes com­plex­es). Si votre antic­i­pa­tion est cor­recte – ou mieux encore, si vous êtes agréablement sur­pris –, votre cerveau vous récompense d’une dose de dopamine. Le niveau aug­mente ain­si de 6% à 9%, selon les expériences de Val­o­rie (pour com­para­i­son, un bon repas fera faire un bond de 6% à votre niveau de dopamine), une per­son­ne ayant même aug­menté son niveau de dopamine de 21 %, proche des 22 % sécrétés par la prise de cocaïne. Voilà peut‐ être pourquoi l’EDM abuse du drop: plus on con­stru­it la montée, plus le pub­lic est euphorique. Voilà aus­si pourquoi nous préférons les musiques que l’on connaît : on les com­prend et les anticipe. Voilà enfin pourquoi le génie des artistes réside dans la capacité à nous sur­pren­dre: comme le pose Robert Jour­dain dans son livre Music, The Brain, And Ecsta­sy (Harp­er, non traduit), s’il y a du plaisir à avoir dans les musiques banales, “c’est le plaisir d’un morceau de pain, pas du caviar”.

Mais alors, orgasme ou pas? “L’orgasme implique un autre système que celui de la dopamine, tranche Val­o­rie. La dopamine est pré- sente dans l’envie, le désir, l’anticipation: tout ce qu’il y a avant que l’on obti­enne ce que l’on veut.” La dopamine agit ain­si notam­ment dans l’excitation sex­uelle; après, c’est un autre neu­ro­trans­met­teur qui prend le relais. Si com­pren­dre les mécanismes de la musique est telle­ment impor­tant pour les sci­en­tifiques, c’est qu’ils s’écharpent sur la valeur de la musique pour l’espèce humaine. Après tout, elle est uni­verselle et a tou­jours existé. “Des chercheurs alle­mands ont même retrou­vé une flûte faite d’os d’oiseaux et d’ivoire de mam­mouth qui date de 42000 ans, racon­te Val­o­rie. Des hommes préhistoriques ont pris du temps sur leur chas­se et leur vie sociale pour s’asseoir et sculpter quelque chose qui pro­duit du son.” Sauf qu’a pri­ori, la musique est certes agréable, mais elle est n’est pas essen­tielle à notre survie. Du point de vue de l’évolution et de la sélection naturelle, c’est étrange.

La théorie de la séduction

L’inventeur de la théorie de l’évolution, Charles Dar­win him­self, se posait déjà la ques­tion en 1871 dans son livre La Fil­i­a­tion de l’homme et la sélection liée au sexe : apprécier la musique ou savoir en jouer n’étant pas essen­tiel à la survie de l’homme, ces facultés “devaient être classées par­mi les plus mystérieuses dont l’homme est doué”, écrivait-il. À moins que, pensait‐il, “les tons musi­caux aient été utilisés par nos ancêtres à moitié humains pen­dant la sai­son des parades nup­tiales”. La musique servi­rait à séduire et donc à se repro­duire: CQFD. Une bien belle théorie sauf que pour l’instant, les sci­en­tifiques n’ont pas réussi à la prou­ver. En 1999, le psy­cho­logue rock star Steven Pinker lance un pavé dans la mare et qual­i­fie la musique de “cheese­cake audi­tif”: délicieux, mais “du point de vue de la biolo­gie, inutile”. Un para­graphe dans un livre de près de 700 pages qui con­tin­ue de faire jas­er quinze ans plus tard.

Pour les sci­en­tifiques, le débat reste ouvert. Ce dont on est sûr, en revanche, c’est que l’homme a développé des capacités men­tales extrêmement com­plex­es dans l’appréhension de la musique. “Finale­ment, con­clut Val­o­rie Salimpoor, si nous apprécions la musique, peut-être est‐ce sim­ple­ment parce que nous le pou­vons.

 

 

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