©Rok Torkar

On a rencontré le diggeur star de la house, le YouTubeur Rok Torkar

En 10 ans, il a rip­pé et pub­lié sur YouTube plus de 1 500 vinyles mécon­nus pour que la richesse de la house ne tombe pas dans l’oubli. Avec plus de 40 000 abon­nés et 30 mil­lions d’écoutes sur YouTube, Rok Torkar est aujourd’hui l’un des chineurs de house les plus con­nus de la plate­forme, une sorte de médi­a­teur cul­turel de la wax qui, du haut de ses 29 ans et de sa val­lée slovène, a offert à des mil­lions d’audiophiles la joie de retrou­ver les tubes de leur jeunesse. Et l’opportunité pour la nou­velle généra­tion d’en décou­vrir l’intarissable diversité.

Depuis ses mon­tagnes slovènes, Rok Torkar est heureux

Rok est né en 1992 à Bohinj, une petite com­mune de 5 000 habi­tants située dans les mon­tagnes de Slovénie. C’est là que depuis ses 14 ans, entre quelques allées et venues à Ljubl­jana, il feuil­lette les bib­lio­thèques sonores de la toile à la recherche de dis­ques ensevelis par l’histoire. Une pas­sion pour le dig­ging qui coule dans ses veines depuis tout petit. « J’ai été élevé dans la house grâce à mon oncle DJ. À son con­tact, j’ai très tôt ressen­ti un amour pro­fond pour cette musique. Au col­lège, je lui demandais si je pou­vais emprunter sa col­lec­tion de CD pour les rip­per » racon­te le jeune homme en riant. « Mais mon oncle était très pro­tecteur, il ne me lais­sait pas m’en approcher. Je prof­i­tais des moments où il par­tait faire du foot pour écouter et sélec­tion­ner ce que je voulais » confesse-t-il le ton farceur, pré­cisant lui avoir révélé quelques années plus tard la supercherie.

« De mes 18 à 24 ans, je pas­sais entre cinq et dix heures par jour à digger »

Très vite, Rok se prend au jeu et entame ses pro­pres recherch­es. « Je m’y suis mis sérieuse­ment à la fin du lycée, en cher­chant sur Discogs des artistes et labels de ma péri­ode préférée, avec une ten­dresse pour la fin des années 90 et le début des années 2000. » Il priv­ilégie la recherche sur Inter­net car dans la cam­pagne slovène, les rares dis­quaires exis­tants vendent surtout des vinyles d’ex-Yougoslavie. Le mélo­mane de Bohinj passe donc l’essentiel de son temps chez lui à dig­ger, acheter, rip­per et pub­li­er les plus belles per­les de ses longues recherch­es vespérales. Pour rip­per les vinyles, le jeune archéo­logue du son fait comme tout bon graveur : il casse la tire­lire pour s’acheter une pla­tine vinyle, un mix­er et télécharge Audac­i­ty sur son ordi­na­teur. « Pour que le son soit bon, j’ai un rit­uel d’inspection et de net­toy­age qua­si religieux, au point que je fab­rique moi-même mon net­toy­ant pour vinyle » reconnaît-il avec mal­ice. Une liturgie autour de la wax qui se retrou­ve dans le temps passé à dig­ger. « Actuelle­ment, je me lim­ite à une ou deux heures par jour à cause du boulot. Mais entre mes 18 et 24 ans, c’était l’âge d’or, j’y pas­sais entre cinq et dix heures par jour » con­cède celui qui fréquen­tait davan­tage son écran que ses potes. « Ça me per­me­t­tait de trou­ver entre 30 et 40 morceaux par semaine. Cha­cun d’entre eux était une per­le rare à mes yeux. Ce sen­ti­ment de décou­verte a tou­jours été l’un des plus beaux au monde pour moi. » Rok recon­nait d’ailleurs le car­ac­tère chronophage de ses fouilles, qu’il juge raisonnable en com­para­i­son des morceaux qu’il a excavés au fil du temps : « Mais j’avoue avoir été sur­pris plus d’une fois par la lumière du matin. Ça m’allait, j’avais du temps et j’ai tou­jours été quelqu’un d’assez introverti. »

« En lisant les réac­tions, j’avais ce sen­ti­ment de faire quelque chose de bien pour ce monde. »

Les com­men­taires YouTube dithyra­m­biques sous les tracks de Rok Torkar

À mesure que Rok pub­lie ses rips sur YouTube, des com­men­taires dithyra­m­biques appa­rais­sent. « Putain je t’aime Rok. Tant de chan­sons per­dues et oubliées qui réap­pa­rais­sent dans mon esprit ! », déclare un fan sur le remix deep house de “Music Sounds Bet­ter With You” par Bob Sinclar. « Encore une fois, tu reviens pour notre plus grand plaisir avec le meilleur de la dis­co house, des chan­sons tou­jours aus­si mer­veilleuses. Mer­ci beau­coup Rok Torkar » proclame un autre sur “Give Your Love To Me” de Knee Deep. Ou encore cette déc­la­ra­tion d’amour sur “You Can Do It” de Knee Deep : « Rok, le roi de la house, j’ap­pré­cie tant l’én­ergie et les efforts que tu investis depuis toutes ces années, tu es comme un per­son­nage mythique, con­sacrant ta vie à la house, à la ren­dre disponible à tous. » Des retours élo­gieux qui nour­ris­sent la volon­té du jeune slovène. « En lisant les réac­tions, j’avais ce sen­ti­ment de faire quelque chose de bien pour ce monde. Les com­men­taires des gens ont tou­jours sig­nifié beau­coup pour moi, c’est cette grat­i­tude et cette recon­nais­sance qui m’a vrai­ment motivé à con­tin­uer. » Les pre­mières années, Rok reste dis­cret sur son iden­tité, intimidé par l’âge et le vécu des fêtards des années 90 qui ont vu Frankie Knuck­les et Ker­ri Chan­dler en club. « Je cachais mon âge car j’avais peur de pass­er pour un petit garçon qui pré­tendait tout savoir sur la house alors que je n’é­tais même pas présent à son âge d’or. C’est avec le temps que j’ai appris à assumer mon âge, lorsque de plus en plus de jeunes ont com­mencé à écouter mes rips. » Aujourd’hui, les audi­teurs se sont diver­si­fiés, avec pour moitié de vieux loubards rom­pus à la house, l’autre de jeunes pouss­es en pleine décou­verte. « Je suis heureux que les jeunes de ma généra­tion s’intéressent à la house de l’époque, ce serait une honte qu’elle soit oubliée » explique-t-il avec émotion.

« Le tour­nant, ça a été quand Denis Sul­ta s’est mis à jouer des morceaux que j’avais chinés. »

L’audience monte et la chaîne de Rok com­mence à cir­culer dans le petit milieu des chineurs de house. « En 2017, il y a eu un tour­nant, quand Denis Sul­ta s’est mis à jouer des morceaux que j’avais chinés. Je m’en sou­viens, j’écoutais par hasard un de ses DJ set, et j’entends une track disponible unique­ment sur ma chaîne. Ça aurait pu être une coïn­ci­dence, mais au cours des mois suiv­ants, j’en ai recon­nu d’autres. » Quelques mélo­manes zélés se met­tent à iden­ti­fi­er les tracks cor­re­spon­dantes puis ajoutent les liens vers les pub­li­ca­tions de Rok. « C’est à ce moment-là que beau­coup de jeunes m’ont décou­vert, notam­ment avec Lima Papa — Superlovin’, une des pub­li­ca­tions qui m’a valu le plus de recon­nais­sance. Denis Sul­ta l’avait trou­vé sur ma chaîne et joué dans sa Boil­er Room. » Le track dépasse les 400 000 écoutes, avant que d’autres dépassent le mil­lion de vues, comme Dis­coland — Do The Funk ou Soul Providers — Rise. Des clas­siques de la house qui invi­tent les fêtards de l’époque à se remé­mor­er l’intensité de leurs anci­ennes soirées. Dans les com­men­taires du morceau de Soul Providers, un audi­teur écrit : « J’avais 21 ans, j’étais dans la fleur de l’âge, j’avais pris deux pilules, et quand Roger Sanchez a bal­ancé ce track, elles venaient tout juste de mon­ter. C’était de la folie. » Sous Junior Jack — Luv 2 U, un autre racon­te : « Mon moi des années 2000 ne pou­vait pas com­pren­dre une telle qual­ité de musique. J’é­tais très jeune quand j’ai enten­du ça pour la pre­mière fois, en pri­maire, mais déjà ça m’avait ému. »

La Boil­er Room de Denis Sulta

« Ma per­son­nal­ité d’introverti con­vient mal à la scène actuelle. J’aurais aimé être DJ dans les années 90. »

Avec plus de 40 000 abon­nés et 30 mil­lions d’écoutes sur YouTube, Rok Torkar est aujourd’hui l’un des chineurs de house les plus con­nus de la plate­forme. S’il passe moins de temps qu’avant à chercher de vieux vinyles, il reste tou­jours act­if. « C’est de plus en plus dif­fi­cile de trou­ver des vieux dis­ques. Et puis ça a beau être une pas­sion, avec le tra­vail, je n’ai plus autant d’én­ergie et de temps qu’avant. » Car Rok n’est plus un ado­les­cent et comme tout le monde, il a dû se fray­er un chemin dans les sil­lons du cap­i­tal­isme. « J’ai tra­vail­lé dans une cui­sine en tant qu’assistant ces trois dernières années. Ça a dévasté mon âme. En ce moment, je suis sans emploi, j’en prof­ite pour réfléchir à une autre voie, à un tra­vail qui serait davan­tage lié à la musique » explique-t-il la gorge un peu nouée. « Par­fois je rêve de gag­n­er à la loterie pour ne plus avoir à tra­vailler, et con­tin­uer à acheter et rip­per tous les dis­ques de house music entre 1996 et 2004 » glisse-t-il rêveur.

Sur la ques­tion de devenir DJ, il hésite. « Je suis plus un col­lec­tion­neur qu’un DJ. Je mixe à la mai­son pour moi-même, éventuelle­ment pour quelques amis. Ma per­son­nal­ité d’introverti con­vient de toute manière mal à la scène actuelle. Je pense d’ailleurs que ça a ralen­ti ma car­rière de DJ. J’aurais aimé pass­er des dis­ques dans les années 90, quand il n’y avait pas de caméra ou de smart­phone. » Rok est sou­vent invité à mix­er dans les clubs de Ljubl­jana, par­fois même dans d’autres pays d’Europe, mais en tant qu’introverti dou­blé d’une forte timid­ité, le jeune slovène a longtemps préféré refuser. « En y repen­sant, c’est prob­a­ble­ment pour le mieux. Si j’avais suivi une car­rière de DJ trop jeune, cela aurait prob­a­ble­ment ter­miné dans l’abus d’alcool et de drogue. Je n’é­tais pas encore prêt » estime-t-il avec le recul de la trentaine. En atten­dant de se pro­duire un peu partout en Europe, Rok Torkar peut en tout cas être présen­té comme l’un des plus grands con­ser­va­teurs du pat­ri­moine cul­turel immatériel. De sa mod­este cham­bre dans la petite ville de Bohinj, ce timide slovène a su reli­er les cœurs et les mémoires de mil­liers de mélo­manes autour d’une des plus grandes antholo­gies que la house n’ait jamais connue.

©Rok Torkar

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