On a visité l’expo “Electrosound : du lab au dancefloor”

Depuis le 25 mai et jusqu’au 2 octo­bre, l’exposition Elec­trosound : du lab au dance­floor investit la Fon­da­tion EDF rue Récami­er. Gra­tu­ite, elle a pour objec­tif de retrac­er l’histoire de la musique élec­tron­ique, aujourd’hui musique actuelle, autre­fois musique savante, grâce aux machines et aux inno­va­tions qui ont per­mis sa con­stante évo­lu­tion. Un angle orig­i­nal choisi par la Fon­da­tion pour tout savoir sur la musique d’aujourd’hui. Vis­ite guidée.

A peine arrivé, Jean-Yves Leloup, com­mis­saire asso­cié de l’exposition, nous met au par­fum: “La dynamique générale de l’exposition, ce n’est pas l’histoire de la musique élec­tron­ique mais une his­toire de la musique élec­tron­ique à tra­vers ses instru­ments, ses tech­nolo­gies et ses inno­va­tions.” Les deux autres com­mis­saires, Jean-Louis Fréchin et Uros Petrevs­ki (No Design) sont design­ers et spé­cial­isés dans les inter­faces numériques. Ils pos­sè­dent une approche con­crète de la tech­nolo­gie et de la machine, fil rouge de cette exposition.

S’il sem­ble logique d’avoir choisi un angle bien pré­cis pour abor­der un thème aus­si large, pourquoi celui de la tech­nique ? “A l’origine, Jean-Louis et Uros sont venus voir la Fon­da­tion EDF pour un tout autre pro­jet, axé sur l’évolution tech­nologique glob­ale avec un angle design et inno­va­tion. Il y avait donc une grande par­tie dédiée à la musique et la direc­tion de la Fon­da­tion, qui favorise les expos à angle pop­u­laire, s’est demandée pourquoi ne pas cen­tr­er celle-ci sur la musique élec­tron­ique. La prochaine abor­dera les jeux vidéos et la suiv­ante, l’art numérique.


Musique savante avant d’être électronique

Au rez-de-chaussée, la par­tie his­torique a été dépous­siérée pour se divis­er en cinq étapes: les fon­da­tions et l’ère de la musique savante, l’arrivée de l’électronique dans le rock et la pop, la démoc­ra­ti­sa­tion du matériel, l’arrivée de la tech­no et de la house grâce à l’utilisation de l’informatique et enfin l’époque actuelle où tout le monde peut être DJ. Comme dit dans l’intitulé de l’exposition, du “lab au dance­floor”, on décou­vre tout un pan du passé d’une des musiques les plus actuelles. “La musique élec­tron­ique, c’est avant tout une musique savante, dévelop­pée à la fois par des com­pos­i­teurs qui s’inscrivent dans l’histoire de la musique con­tem­po­raine et des inven­teurs de la Sec­onde Guerre mon­di­ale”, explique Jean-Yves Leloup. C’est en obser­vant (et en écoutant) les oscil­lo­graphes, les oscil­la­teurs et les généra­teurs de fréquences réu­til­isés après la guerre que l’on com­mence à com­pren­dre les prémices d’une inno­va­tion sans lim­ite. “Il y a énor­mé­ment de stu­dios qui sont nés à cette époque, entre 48 et 68, plusieurs dizaines dans le monde, financés par la RDF, l’ORTF ou la WDR. Les grandes entre­pris­es et sou­vent l’Etat mécé­naient cette recherche d’innovations tech­niques et musi­cales. C’est un phénomène dis­paru aujourd’hui”, explique Jean-Yves Leloup.

© LCB — Oscillographe

Entre syn­thé­tique et manip­u­la­tions, la musique savante se veut avant tout pio­nnière : “Tout a été inven­té à cette époque et la plu­part des appareils que l’on expose ici se trou­vent désor­mais à l’intérieur des syn­thé­tiseurs et con­trôleurs”, con­clue Jean-Yves Leloup. Le pre­mier Thérémine (1920), le Solovox et l’Ondioline sont par exem­ple des instru­ments rares et uniques que les trois com­mis­saires d’exposition ont pu expos­er à la Fon­da­tion, un tra­vail laborieux et réus­si grâce au musée Elec­trop­o­lis à Mul­house, à la Phil­har­monie de Paris et à des col­lec­tion­neurs qui ont bien voulu prêter ou louer leur objets.


L’utilisation de la musique électronique dans la musique traditionnelle 

Le syn­thé­tiseur et le Moog font leur appari­tion au début des années 70 et changent rad­i­cale­ment l’utilisation des machines dans la musique. “On peut enten­dre de manière sub­tile du Moog chez les Doors ou Simon & Gar­funkel dès 1968 et puis arrivent les groupes psy­chédéliques alle­mands”, racon­te Jean-Yves Leloup. “Cer­tains albums démon­trent un effet d’adaptation comme les repris­es de Bach de Wendy Car­los en 68, pre­mier disque d’or de la musique élec­tron­ique réal­isé au Moog, comme une manière d’apprivoiser ce nou­veau monde”, précise-t-il, mar­quant 1968 comme l’an­née où la musique élec­tron­ique savante est dev­enue “musique actuelle”. “Cette sec­onde péri­ode est syn­thétisée ici avec quelques machines. L’exposition n’est pas exhaus­tive et c’est un choix assumé. Pour com­pléter, des séries d’images d’archives sont dif­fusées et j’ai spa­tial­isé des extraits sonores tout au long du par­cours”, explique Leloup. La recherche d’images et de vidéos d’époque est dev­enue un jeu d’enfant grâce à inter­net (entre autres) mais le plus com­pliqué reste de trou­ver les ayant-droits : “Il y a des pho­tos qui cir­cu­lent mais per­son­ne ne sait d’où elles vien­nent. On a réal­isé l’exposition en seule­ment six mois, ce qui est très rapi­de mais ça n’en est pas moins un tra­vail patient et métic­uleux, pas­sion­nant en somme”, se réjouit Jean-Yves Leloup.


© S.Ciani — Suzanne Ciani et son syn­thé­tiseur Buch­la, sec­onde moitié des années 1970 


Une démocratisation universelle 

Juste avant l’utilisation mas­sive de l’informatique, au début des années 80, des firmes comme Roland ou Yama­ha com­men­cent à pro­duire en grande série et devi­en­nent dès lors plus acces­si­bles. Dix ans aupar­a­vant, un Moog pou­vait coûter le prix d’une voiture neuve. C’est l’époque de la new wave et de la pre­mière vraie démoc­ra­ti­sa­tion de matéri­aux et de tech­niques. Ce pas­sage de la lutherie à l’industrialisation, représen­té grâce aux pho­tos et aux nou­velles machines dans une troisième par­tie, per­met surtout de boost­er les car­rières de jeunes groupes comme Depeche Mode. C’est un peu plus tard dans les années 80 que l’informatique devient indis­pens­able dans la chaîne de pro­duc­tion musicale. 

Après l’Atari ST, Cubas ou la MPC 2000, qui a beau­coup servi au sam­pling et au hip-hop, on décou­vre “le mur des passeurs” présen­tant dix per­son­nages emblé­ma­tiques d’une dou­ble cul­ture : “Ce sont des gens qui font la jonc­tion entre musique savante et pop­u­laire. Jean-Michel Jarre, Robert Moog, Bri­an Eno ou encore Juan Atkins et Daph­né Oram, ils ont tous mar­qué leur époque et surtout la musique à leur façon”, explique Jean-Yves Leloup. Une façon d’humaniser l’exposition avant de se rep­longer dans les machines que nous con­nais­sons bien aujourd’hui.

© LCB — Le mur des passeurs

Avant de pass­er à l’étage, la cinquième et dernière par­tie d’un rez-de-chaussée dédié à l’histoire se con­cen­tre sur le dernier phénomène en date. Inti­t­ulée Tous DJs, elle présente la mas­si­fi­ca­tion de la musique élec­tron­ique dans le monde entier. “On mon­tre ici l’apparition d’outils de plus en plus sim­ples d’utilisation, le pre­mier con­trôleur, le mini-disc, l’Archos…”, décrit Jean-Yves Leloup. Out­re l’évolution de la pra­tique, ce chapitre rap­pelle aus­si celle de notre façon d’écouter de la musique avec l’arrivée de l’iPod d’Apple et des lecteurs porta­bles. Les platines vinyles Tech­nics sont égale­ment exposées ici pour mon­tr­er la sub­sis­tance d’outils plus anciens mal­gré une moder­nité rapi­de et efficace. 

Après l’histoire, nous pas­sons au futur de la machiner­ie musi­cale : au pre­mier étage, une série d’objets ludiques et par­fois loufo­ques sont exposés (et peu­vent être testés par le pub­lic) pour met­tre en valeur un pan expéri­men­tal. Dans l’atelier, on décou­vre de nou­veaux instru­ments qui peu­vent réa­gir à la pres­sion ou aux caress­es comme la gelée col­orée créée par des étu­di­ants de l’ENSI. Pro­to­types de syn­thé­tiseurs bricolés, clavier gomme ou appli­ca­tions, on teste peut-être les machines de demain : “On tra­verse une époque de grande inno­va­tion tech­nologique et une nou­velle démoc­ra­ti­sa­tion avec la baisse des coûts des com­posants et matéri­aux ou encore l’arrivée des tutos et du DIY”, inter­prète Jean-Yves Leloup. Qua­tre grandes boites noires instal­lées au cen­tre de la pièce ten­tent de mon­tr­er en images les réac­tions que peut provo­quer la musique. On peut donc par­ler au micro d’un vocoder, jouer du mini-Moog ou de la TR808 et voir s’afficher en ondes ou en graphiques les don­nées reçues lorsque l’on joue. La machine préférée de Jean-Yves Leloup, c’est “un petit cap­teur que l’on peut pos­er sur n’importe quelle sur­face pour la trans­former en con­trôleur”.

© LCB — Noisy Jel­ly, la gelée musicale


Le son en conclusion

C’est donc la tête pleine d’histoires et d’innovations que l’on descend au sous-sol pour décou­vrir la dernière étape du par­cours. Sur­prise, il fait noir et la musique joue à fond. On se croirait en boite de nuit sauf qu’il n’y a per­son­ne. Alors on passe le rideau et l’on admire un dis­posi­tif ludique et ter­ri­ble­ment amu­sant. Env­i­ron 150 morceaux sont à écouter (playlist juste en dessous) à la vitesse souhaitée dans cette Boom­box avec le soundsys­tem et la boule à façettes instal­lés pour en prof­iter. De 1940 à aujourd’hui, Jean-Yves Leloup fait défil­er sous nos yeux des morceaux emblé­ma­tiques de la musique élec­tron­ique, un par­fait résumé sonore de tout ce que l’on a pu appren­dre juste avant. A mesure qu’il fait tourn­er le sys­tème de disque, “Star­dancer” de The Mar­t­ian appa­rait à l’écran et Jean-Yves Leloup en prof­ite pour nous gliss­er que “c’est le morceau qui a mar­qué sa jeunesse de raver”. “J’ai ten­té de mon­tr­er l’évolution con­stante de la musique avec des titres tubesques et plus under­ground. J’ai fait le plein de décou­vertes grâce à mes recherch­es”, conclue-t-il. A côté, un dia­po­ra­ma des pho­tos de Jacob Khrist sur la nuit et des inter­views d’Arnaud Rebo­ti­ni ou Eti­enne de Cre­cy qui expliquent leur rap­port aux instru­ments sont dif­fusés en continu. 

© Deez­er — Les 150 morceaux de la Boombox

En sor­tant de la Fon­da­tion EDF, dif­fi­cile de ne pas rester plonger dans l’histoire d’une musique que l’on côtoie tous les jours. L’exposition est gra­tu­ite et ouverte jusqu’au 2 octo­bre, et s’achèvera par une série de qua­tre lives de Oklou, Clara Moto, Arnaud Rebo­ti­ni et Philippe Cam, à l’occasion de la Nuit Blanche.

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