Orgasmic & Fuzati : la grosse interview

Doit-on encore les présen­ter ? D’un côté Orgas­mic, mem­bre de TTC, Sound Pel­le­gri­no Ther­mal Team & co. De l’autre, Fuza­ti, l’homme masqué, que l’on con­naît pour ses punch­lines acides. Tous les deux à l’o­rig­ine du Klub des Loosers, ils se retrou­vent pour un nou­v­el album, Grand Siè­cle, dont la sor­tie est prévue pour le 21 avril. Ren­con­tre entre qua­tre yeux.

Tsu­gi : Vous êtes tous les deux à l’origine du Klub des Loosers, pourquoi ne pas sor­tir Grand Siè­cle sous ce nom ?

Fuza­ti : Parce que main­tenant le Klub des Loosers c’est vrai­ment moi. Cet album c’est plus un side-project.

Com­ment se sont passées les retrou­vailles ?

F : Ça s’est fait très naturelle­ment. On s’est recroisé, on s’est fait écouter ce qu’on fai­sait et il y avait une instru vrai­ment cool. On s’est dit que ce serait mar­rant de faire un morceau, puis un EP, et puis… On a abouti à cet album. Juste pour le plaisir de faire de la musique.

Tes albums racon­tent sou­vent des his­toires : le mec paumé qui veut branch­er la plus belle fille de sa pro­mo pour Vive la vie (2004), le mélo­mane enfer­mé dans sa cham­bre d’hôtel qui tourne aux drogues dures pour Last Days (2013). C’est quoi l’histoire de Grand Siè­cle ?

F : Pour une fois il n’y a pas d’histoire. Il y a un thème glob­al, c’est l’époque, notre époque, mais ça veut tout et rien dire. On voulait sim­ple­ment faire un album de rap, parce que c’est ce qu’on a tou­jours écouté. Faire des « puz­zles de mots et de pen­sées » comme dirait Boo­ba.

Orgas­mic : On est dans une péri­ode où le monde est en train de muter, et ce n’est pas évi­dent pour tous.

F: C’est une époque très dure. A Paris tu ne peux pas t’ar­rêter à un car­refour sans voir quelqu’un mendi­er. Tu ne peux plus pren­dre le métro sans voir des gens dormir sur les quais, et en général quand les portes restent blo­quées, ça fout un blanc dans le wag­on. Et aux États-Unis c’est encore pire. On est dans une époque où c’est un petit mir­a­cle de rester en vie.

Aucune nos­tal­gie de Ver­sailles ? Le Grand Siè­cle c’est le XVI­Ième siè­cle, c’est le ray­on­nement de Ver­sailles…

F : Non, je n’y habite plus depuis quelques années déjà. C’est davan­tage par rap­port à notre époque, parce je pense que notre siè­cle est tout sauf un « Grand Siè­cle » ! Il y a aus­si un quarti­er de Ver­sailles qui s’appelle « Grand Siè­cle », mais c’était juste pour le clin d’œil. Et puis comme on nous a tou­jours cat­a­logué comme des bour­geois parce qu’on était Ver­sail­lais, c’était mar­rant d’encore plus l’assumer avec ça. A l’époque on écoutait du rap et il fal­lait être « ghet­to » avant tout, alors que main­tenant les mecs se trim­bal­lent en Vuit­ton et ça ne pose plus de prob­lème à per­son­ne. T’as dixmille petits blancs qui arrivent de nulle part et qui ont fait des écoles de com­merce : aucun souci !

Quelque part vous avez lancé ça, non ?

F : Non, nous on n’a rien lancé du tout. Je ne suis pas le père de ces bâtards.

O : On a été les pre­miers, c’est vrai, sans for­cé­ment le vouloir on a un peu inven­té ce qu’il se pas­sait à cette époque-là. Ceux qui sont arrivés der­rière avaient des mod­èles. 

F : On a été les pre­miers à assumer de ne pas être du ghet­to, alors qu’en fait il y en avait plein qui vivaient dans de beaux pavil­lons. Sauf qu’ils se cachaient sous des capuch­es ou avec des crânes rasés. Rockin’ Squat il n’a pas vécu dans la mis­ère…

Les instrus de La Fin de l’espèce étaient plutôt mélan­col­iques, avec une place prépondérante lais­sée au piano. Avec Grand Siè­cle, au con­traire, on sent un retour aux sources. C’est quoi la « pat­te Orgas­mic » ?

O : Il n’y a pas très longtemps j’ai com­pris une chose sur moi : je suis un pro­duc­teur de rap qui s’inspire de la musique élec­tron­ique, et pas l’inverse. Je ne suis pas un pro­duc­teur de musique élec­tron­ique qui s’inspire du rap. Je ne dis pas ça de manière péjo­ra­tive, c’est un sim­ple con­stat. En ce qui con­cerne la « pat­te »…

F : La dernière fois tu par­lais de r’n’b…

O : C’est vrai, j’en écoute beau­coup d’ailleurs. Je me retrou­ve beau­coup dans Drake par exem­ple. Le r’n’b m’a tou­jours autant influ­encé que le rap. Et ça se ressent dans ce que je fais en effet. Les solos peu­vent faire penser à des lignes de chant. Par­fois il y a des morceaux où je met­trais bien une voix dessus, on s’est demandé qui on pour­rait inviter… Et puis en quar­ante sec­on­des on en est arrivé à la con­clu­sion qu’il n’y aurait aucun invité.

F : Et puis c’est tou­jours un peu com­pliqué de gér­er les égos des artistes, dans ce cas-là ça veut dire que tu repouss­es la sor­tie d’un an.

Du côté de TTC il y aura du neuf ?

O : Non je ne crois pas. Teki (Teki Latex ndlr), plus les jours passent et moins il a envie de faire de vocalis­es. Il se sent mieux en faisant des DJ-sets que des lives, il s’en­nuie moins. Cuizinier je pense qu’il con­tin­uera à rap­per, et Tido (Berman, ndlr) je crois qu’il fait des mix­es… Il n’y a pas eu de vraie sépa­ra­tion, mais c’est juste l’évolution des car­rières qui a fait que cha­cun a pris son chemin. A mon avis ça n’arrivera pas.

F: Les con­nais­sant depuis longtemps, je pense qu’ils sont vrai­ment à la place où ils devaient être depuis le départ, ce qui n’empêche pas que TTC a fait de très bons trucs. Mais tu mets du temps à te trou­ver en tant qu’artiste. On a com­mencé super jeunes, c’est nor­mal que tu évolues.

Fuza­ti, tu tra­vailles tou­jours à côté de la musique ?

F: Oui, même si je n’aime pas trop en par­ler. Ça me per­met de con­serv­er ma lib­erté, de ne pas être dépen­dant de ma musique. Je pour­rais en vivre, mais je ne veux pas avoir ce rap­port avec la musique. Sinon tu ne te pos­es plus les mêmes ques­tions : tu vas accepter des dates qui ne t’intéressent pas for­cé­ment par exem­ple, pour avoir ton statut d’in­ter­mit­tent. Moi si je fais une date, c’est parce que je la kiffe.

Où en es-tu de ta trilo­gie ?

F : C’est tou­jours d’ac­tu­al­ité, même si Grand Siè­cle n’en fait pas par­tie. Je sais exacte­ment ce que je vais dire, mais il faut encore que je le nour­risse. Et pour ça il faut vivre.

La dernière fois je suis tombé sur ton unique tweet : « Allez plutôt lire des livres ». Quelle(s) lecture(s) recommanderais-tu aux twit­tos ?

F: Je me garderais bien de con­seiller qui que ce soit. Je ne suis pas prof de let­tre. Après j’aime beau­coup John Fante (Demande à la pous­sière ndlr), ou Charles Bukows­ki (Jour­nal d’un vieux dégueu­lasse ndlr). C’est tou­jours agréable de retrou­ver Bukows­ki qui te racon­te ses his­toires comme à un vieux pote.

Est-ce que tu peux don­ner la bonne for­mule à ceux qui n’ont pas encore cal­culé l’i­den­tité remar­quable que tu es ?

F: J’é­tais très nul en math à vrai dire, j’avais tou­jours 2 et c’é­tait grâce aux points de présen­ta­tion. Ma prof de physique est venue me voir un jour, elle m’a dit « écoutez je vois que vous faites des efforts, mais vous irez plutôt dans une fil­ière lit­téraire ». Je suis inca­pable de résoudre n’im­porte quelle équa­tion.

Même pas la tienne ?

Non, je n’y arriverais pas. J’au­rais bien dit zéro moins zéro egal la tête à Toto mais bon…

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