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12 septembre 2019

People Of Boiler Room… tu t’es vu quand t’as bu ?

par Arnaud Rollet

Apparue en 2017, la chaîne YouTube People Of s’est d’abord fait connaître pour sa capacité à scruter méthodiquement toutes les vidéos produites par Boiler Room afin d’en livrer des compilations très drôles où se mêlent manip’ foireuses de DJ’s, réactions étranges de danseurs et une floppée de grands moments de solitude. Après s’être diversifiée sur d’autres contenus (les émissions Planète Rap de Skyrock, les livestreams de Cercle, TomorrowLand ou encore Mixmag…) et une petite pause de quelques mois, People Of revient en force en ce doux mois de septembre 2019. Et derrière ce zapping viral se cache toujours Dimitri Vallein, un français de 22 ans aussi fan du label Roulé de Thomas Bangalter que des startupers de la Silicon Valley.

La campagne française, c’est souvent beau et calme, mais aussi parfois terriblement chiant pour un adolescent. Originaire de Montendre, une petite ville de près de 3000 âmes nichée en Charente-Maritime, Dimitri en sait quelque chose. « Je viens de là où l’on est loin de tout et près de rien », raconte le jeune homme. « L’ennui, c’est un inconvénient, mais ça peut aussi être un avantage car ça te force à trouver quelque chose à faire ». C’est ce besoin constant d’éviter la monotonie qui va pousser le Montendrais à multiplier les activités, histoire de tuer le temps. D’un côté, il y aura la musique, avec quatre ans de solfège pour la guitare, un passage dans une Rock School, puis des cours de MAO. De l’autre, le skate et la vidéo. Un premier déclic. « Avec des potes, on a commencé à faire du skate et, au même moment,  j’ai eu ma première caméra, un vieux truc qui faisait aussi appareil photo. À cette époque, on regardait beaucoup les skateurs américains, on matait toutes leurs vidéos… On a voulu faire pareil qu’eux. J’ai commencé à filmer, à m’intéresser au montage… À 11 ans, j’en faisais déjà sur Windows Movie Maker ».

Les années passent à Montendre. À 17 ans, Dimitri vient d’obtenir son bac, cultive toujours un fort intérêt pour la vidéo, écoute de plus en plus de musique électronique (« J’ai vraiment commencé à 16 ans, en me butant à Daft Punk et en prenant plus tard la claque Bromance Records ») et commence surtout à avoir sa dose de traîner son skate dans les rues de son patelin. Le bachelier quitte alors le domicile familial pour faire des études de droit à Bordeaux, à environ une heure de son bled natal. Sauf que tout ne va pas se passer comme prévu. La faute à Maceo Plex. « À cette période, je révisais beaucoup pour préparer mes examens. Et, en fond sonore, j’écoutais tout le temps des Boiler Room. Puis un jour, lors d’une soirée classique entre potes, du genre assis sur un canapé autour d’une table basse, on s’est dit qu’on allait mettre une Boiler pour éviter de changer de morceau toutes les 3 minutes. Et là, quelque chose de très drôle s’est passé. Progressivement, toute l’attention s’est focalisée sur la télé. Plus personne ne parlait et tout le monde commençait à rigoler en regardant celle de Maceo Plex, car il y avait un mec avec un carré collé sur le front, qui faisait des doigts à tout le monde. Je ne sais pas pourquoi, mais ce moment m’est resté en tête. Je n’arrêtais pas d’y repenser les jours suivants. Je me suis dit que je kifferais voir des compilations de mecs bourrés lors des Boiler Room, que c’était un bête de concept. J’ai cherché à voir si cela existait sur YouTube, et comme je ne l’ai pas trouvé, j’ai décidé de le faire ».

Mecs bourrés et start-up nation

Publiée en janvier 2017 (et réunissant un échantillon des relous présents autour Kaytranada, le gars louche du set de Maceo Plex ou encore une fan plutôt possessive de Richie Hawtin), cette première vidéo trouve son public et dépasse aujourd’hui largement le million de vues sur le réseau social. Très vite, le succès de People Of est donc au rendez-vous, à la grande surprise de Dimitri : « C’est devenu hyper viral et ça a explosé : je ne m’y attendais pas du tout ». Une réussite qui, vidéo après vidéo, éveille de plus en plus chez lui l’envie de fermer une fois pour tous les bouquins des éditions Dalloz. « À 20 ans, je commençais à gagner des sous avec ça, environ 500 euros par mois. C’était fou de me dire que j’obtenais mes premières thunes rien qu’avec Internet. D’un côté, l’intérêt pour mes études était en train de décroitre totalement, et de l’autre, il y avait cette chaîne YouTube qui était en train de grossir… ».

En parallèle, cette viralité sur la toile le pousse à s’intéresser à un domaine bien éloigné de celui du barreau : le monde de l’entrepreneuriat, glorifié par ces geeks à qui tout réussit, de Google à Airbnb. « Je me prenais de plus en plus de passion pour ces histoires de mecs qui montent leur start-up dans la Silicon Valley. Je les vois un peu comme moi, comme des gens qui, devant leur ordi, lancent un truc qui explose ensuite à travers le monde, peu importe les frontières ». Au culot, Dimitri candidate au programme Reverse, lancé auprès des entrepreneurs en herbe par The Family, un célèbre incubateur parisien de startups. Et il est pris. « Une chance incroyable car ils ne prennent que 15 personnes sur les plusieurs centaines de sollicitations qu’ils reçoivent », assure l’intéressé. Avec Reverse, « un programme créé pour sélectionner et mettre ensemble ces jeunes qui pensent un peu de la même manière et ont des ambitions parfois disproportionnées », Dimitri se retrouve chaque samedi à Paris, pour passer une journée entière chez The Family et « rencontrer des gens très stylés ou des personnalités comme Xavier Niel », le PDG de Free qui, lui aussi, a débuté son ascension grâce aux écrans (via ses services de Minitel Rose, un autre genre de « boiler »).

Koudetat et coup de tête

Forcément, à force de côtoyer l’écosystème start-up, celui qui cumule les casquettes d’étudiant en droit et de YouTuber initie une remise en question totale. « Je me dis : Tu sais quoi ? Je vais arrêter les études et partir vivre à Paris. Il y a une phrase de Baudelaire que j’aime beaucoup : « Pour voir, pour savoir et pour tenter la destinée ». C’était un peu ça. Je savais que c’était dangereux, mais j’avais très envie d’y aller ». Reste cependant à annoncer la chose à ses géniteurs. Pas une mince affaire, mais pas un obstacle insurmontable non plus. Car si sa mère (« Greffière dans un petit tribunal à la campagne ») et son père (assureur de son état) ne sont « pas du tout dans le délire Internet », ils n’en sont pas moins compréhensifs et à l’écoute de leur fils. « Quand je leur ai annoncé que je quittais mes études et Bordeaux pour aller vivre à Paris sans diplôme, alors que j’étais en plein cursus, ils ont étonnamment bien réagi », se marre aujourd’hui Dimitri. « Bon, ils ont été très surpris et m’ont dit de surtout pas faire ça, mais ils ne m’ont pas engueulé, ni interdit de le faire : ils me l’ont juste déconseillé ».

Débarqué à Paris, sans diplôme en poche mais avec des rêves de start-up pleins la tête, Dimitri profite d’un événement organisé par The Family pour prendre son envol. La scène se déroule dans un château où l’incubateur a pris ses habitudes pour faire la fête un week-end entier en réunissant les nouvelles pépites qu’il vient de sélectionner, histoire de garantir une belle émulation entre entrepreneurs. « C’est là que je rencontre Valentin Richard, un vendredi soir, vers 3 h ou 4 h du matin. On était un peu bourrés et je ne sais plus comment on s’est retrouvés assis l’un à côté de l’autre. On a commencé à discuter et on s’est super bien entendu. Lui voulait relancer de zéro Koudetat, une plateforme en ligne pour apprendre à entreprendre, et cherchait un gars pour s’occuper de la vidéo. Moi, je lui ai dit : Je suis trop chaud gros ! Vas-y, on fait ça ensemble ».

Seul les premiers temps, le duo s’étoffe de collaborateurs au fil des mois et Koudetat se met à marcher, voire à très bien marcher. Head of Content de l’entité (« chef de contenu » pour ceux qui ont fait Allemand LV1), Dimitri évolue alors dans cet univers qu’il aspirait tant à rejoindre, gagne bien sa vie et se retrouve à la tête de plusieurs personnes. Un « truc de fou » pour l’ancien étudiant en droit. Mais au bout d’un moment, sa réussite professionnelle interfère avec ses envies de vidéastes et l’animation de People Of qu’il n’a jamais vraiment mis de côté. « Je me suis rendu compte que je ne voulais pas faire des vidéos corporate pour des startups toute ma vie et pensais de plus en plus à mes projets personnels. Ça me faisait chier : Valentin me parlait tout le temps du futur alors que je n’arrivais plus à me projeter dans Koudetat. Voilà pourquoi, en juin dernier, j’ai décidé de partir. Et quand je leur ai annoncé par téléphone, mes parents ont encore été surpris : « On ne comprend pas ce que tu fais, mais ça a l’air de marcher, alors vas-y, on croit en toi ». »

Les règles du YouTube Game

Libéré, le créateur de People Of travaille alors au grand retour de l’activité de la chaîne pour la rentrée 2019, avec un processus de création différant de celles de ses premières vidéos. « Au début, c’était intensif : je regardais tout », se marre Dimitri. « Par exemple, je lançais la Boiler Room de Maceo Plex et, avec les flèches de mon clavier, j’avançais toutes les 5 secondes pour tout mater et tout répertorier dans un Google Doc. Maintenant, c’est plus cool : je reçois un ou deux mails par jour de gens qui me disent « Hey gros, tu as vu cette Boiler Room ? À telle minute, y a un mec qui fait ça. Cela pourrait être marrant pour tes vidéos » ou « Dans les commentaires, on parle de ce mec-là à tel time code. Tu devrais aller voir. » En fait, maintenant, c’est presque la communauté qui trouve et propose les moments ». Majoritairement composée d’Américains, d’Anglais, de Français et d’Allemands, son audience aime jouer le jeu. Tout comme les équipes de Boiler Room avec lesquels Dimitri entretient une relation cordiale par commentaires interposés. « On se taquine mutuellement. Au début, on se tournait pas mal autour. Et lorsque People Of a commencé à exploser, ils ont repris le concept, en mettant en avant des extraits accompagnés de textes au-dessus des gens, pour les faire parler. Je ne leur en veux pas du tout : ce genre de concept existait pour d’autres choses et, en plus, ce sont leurs vidéos ! C’est légitime ».

Fairplay, Boiler Room n’a d’ailleurs jamais entrepris d’actions contre People Of. Tout comme Cercle, avec qui Dimitri s’entend très bien (« Ils m’avaient même invité à une bête de soirée au Petit Palais. Sûrement ma meilleure rencontre de YouTube »). On ne peut malheureusement pas en dire autant de Planète Rap alors que Dimitri prend toujours soin de respecter les règles du YouTube Game, en utilisant des extraits de moins de 30 secondes afin de pouvoir monétiser ses créations, sauf cas exceptionnels méritant un focus spécial (comme un danseur particulièrement éméché). En effet, pour éviter de recevoir un avertissement (un strike) pour non-respect des droits d’auteur ou une réclamation d’un ayant droit entraînant la démonétisation d’une vidéo (soit l’absence de redistribution de l’argent généré par la diffusion de publicités), voire le retrait de la vidéo incriminée et même la suppression de la chaîne après plusieurs alertes, les YouTubers doivent faire preuve de précaution et négliger aucun détail. « Mes vidéos sur Planète Rap ont toutes été strikées par YouTube en un seul coup, confie le vidéaste. Je me suis réveillé un matin et elles avaient toutes été démonétisées… ». Quant aux DJ’s et anonymes qu’il affiche pour le plaisir du lol, là encore, aucune réclamation n’a jamais été faite. Peut-être pour la simple et bonne raison que les programmes originaux verrouillent déjà en amont toute velléité chez les participants. C’est, en tout cas, la thèse à laquelle pense Dimitri : « Quand tu vas à un événement comme Planète Rap ou Boiler Room – même si je n’ai jamais été à une Boiler –, tu dois d’abord signer un long papier sur les droits d’auteur expliquant que tu autorises l’utilisation des images de cette soirée. En gros, tu n’as plus aucun droit sur ton image par la suite ».

Une nouvelle chaîne, des clips et de la 3D

Depuis son départ de Koudetat, Dimitri ne consacre cependant pas tout son temps à People Of. En parallèle, ce fan de Mall Grab, DJ Steaw, Thomas Bangalter (« J’ai quasiment toute la collection du label Roulé ») Crystal Castle, Air, Ratatat et I Hate Models (« J’ai vraiment l’impression qu’il me parle avec sa musique ») développe aussi sa nouvelle chaîne, sobrement nommée Dimitri Vallein. Une chaîne où, tous les mois, il poste une vidéo qui résume ce qu’il vit. « Mais c’est juste un prétexte pour créer des trucs artistiques, très psyché : je m’amuse, ajoute une musique qui me touche et rajoute plein d’effets pour me faire kiffer ».

Également gros consommateur de rap français et américain, il bosse aussi parfois en tant que freelance sur des projets de clips qui lui tiennent à cœur. « Là, par exemple, j’ai taffé sur les effets spéciaux d’un clip de rap, pour des mecs qui s’appellent Changers et font partie du collectif Panama Bende, avec ALadin135, PLK, etc. Je suis assez pote avec eux ». Autodidacte, il cultive également une nouvelle passion dévorante pour la 3D. « Pour moi, c’est le niveau au-dessus de la vidéo. Quand tu es sur ton logiciel de montage, tout est en 2D : tu as un écran et tes calques, ce sont juste des feuilles. La 3D, elle, m’a fait découvrir un nouveau monde ». De quoi l’imaginer bientôt réaliser des clips 3D pour des artistes techno ? Probablement. Tout comme on peut aussi l’imaginer un jour décliner le concept de People Of en dehors d’internet. « J’ai longtemps pensé faire une soirée People Of. Une sorte de fête no limit où l’on fait en sorte que l’équipement du DJ soit protégé et où tout le monde ferait n’importe quoi, en poussant le délire un maximum ». Un beau programme, qui donnera peut-être l’idée à un autre jeune de Montendre de créer la chaîne People Of People Of.

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