People Of Boiler Room… tu t’es vu quand t’as bu ?

Apparue en 2017, la chaîne YouTube Peo­ple Of s’est d’abord fait con­naître pour sa capac­ité à scruter méthodique­ment toutes les vidéos pro­duites par Boil­er Room afin d’en livr­er des com­pi­la­tions très drôles où se mêlent manip’ foireuses de DJ’s, réac­tions étranges de danseurs et une flop­pée de grands moments de soli­tude. Après s’être diver­si­fiée sur d’autres con­tenus (les émis­sions Planète Rap de Sky­rock, les livestreams de Cer­cle, Tomor­row­Land ou encore Mix­mag…) et une petite pause de quelques mois, Peo­ple Of revient en force en ce doux mois de sep­tem­bre 2019. Et der­rière ce zap­ping viral se cache tou­jours Dim­itri Vallein, un français de 22 ans aus­si fan du label Roulé de Thomas Ban­gal­ter que des star­tu­pers de la Sil­i­con Val­ley.

La cam­pagne française, c’est sou­vent beau et calme, mais aus­si par­fois ter­ri­ble­ment chi­ant pour un ado­les­cent. Orig­i­naire de Mon­tendre, une petite ville de près de 3000 âmes nichée en Charente-Maritime, Dim­itri en sait quelque chose. “Je viens de là où l’on est loin de tout et près de rien”, racon­te le jeune homme. “L’ennui, c’est un incon­vénient, mais ça peut aus­si être un avan­tage car ça te force à trou­ver quelque chose à faire”. C’est ce besoin con­stant d’éviter la monot­o­nie qui va pouss­er le Mon­tendrais à mul­ti­pli­er les activ­ités, his­toire de tuer le temps. D’un côté, il y aura la musique, avec qua­tre ans de solfège pour la gui­tare, un pas­sage dans une Rock School, puis des cours de MAO. De l’autre, le skate et la vidéo. Un pre­mier déclic. “Avec des potes, on a com­mencé à faire du skate et, au même moment,  j’ai eu ma pre­mière caméra, un vieux truc qui fai­sait aus­si appareil pho­to. À cette époque, on regar­dait beau­coup les ska­teurs améri­cains, on matait toutes leurs vidéos… On a voulu faire pareil qu’eux. J’ai com­mencé à filmer, à m’intéresser au mon­tage… À 11 ans, j’en fai­sais déjà sur Win­dows Movie Mak­er”.

Les années passent à Mon­tendre. À 17 ans, Dim­itri vient d’obtenir son bac, cul­tive tou­jours un fort intérêt pour la vidéo, écoute de plus en plus de musique élec­tron­ique (“J’ai vrai­ment com­mencé à 16 ans, en me butant à Daft Punk et en prenant plus tard la claque Bro­mance Records”) et com­mence surtout à avoir sa dose de traîn­er son skate dans les rues de son patelin. Le bache­li­er quitte alors le domi­cile famil­ial pour faire des études de droit à Bor­deaux, à env­i­ron une heure de son bled natal. Sauf que tout ne va pas se pass­er comme prévu. La faute à Maceo Plex. “À cette péri­ode, je révi­sais beau­coup pour pré­par­er mes exa­m­ens. Et, en fond sonore, j’écoutais tout le temps des Boil­er Room. Puis un jour, lors d’une soirée clas­sique entre potes, du genre assis sur un canapé autour d’une table basse, on s’est dit qu’on allait met­tre une Boil­er pour éviter de chang­er de morceau toutes les 3 min­utes. Et là, quelque chose de très drôle s’est passé. Pro­gres­sive­ment, toute l’attention s’est focal­isée sur la télé. Plus per­son­ne ne par­lait et tout le monde com­mençait à rigol­er en regar­dant celle de Maceo Plex, car il y avait un mec avec un car­ré col­lé sur le front, qui fai­sait des doigts à tout le monde. Je ne sais pas pourquoi, mais ce moment m’est resté en tête. Je n’arrêtais pas d’y repenser les jours suiv­ants. Je me suis dit que je kif­ferais voir des com­pi­la­tions de mecs bour­rés lors des Boil­er Room, que c’était un bête de con­cept. J’ai cher­ché à voir si cela exis­tait sur YouTube, et comme je ne l’ai pas trou­vé, j’ai décidé de le faire”.

Mecs bourrés et start-up nation

Pub­liée en jan­vi­er 2017 (et réu­nis­sant un échan­til­lon des relous présents autour Kay­trana­da, le gars louche du set de Maceo Plex ou encore une fan plutôt pos­ses­sive de Richie Hawtin), cette pre­mière vidéo trou­ve son pub­lic et dépasse aujourd’hui large­ment le mil­lion de vues sur le réseau social. Très vite, le suc­cès de Peo­ple Of est donc au rendez-vous, à la grande sur­prise de Dim­itri : “C’est devenu hyper viral et ça a explosé : je ne m’y attendais pas du tout”. Une réus­site qui, vidéo après vidéo, éveille de plus en plus chez lui l’envie de fer­mer une fois pour tous les bouquins des édi­tions Dal­loz. “À 20 ans, je com­mençais à gag­n­er des sous avec ça, env­i­ron 500 euros par mois. C’était fou de me dire que j’obtenais mes pre­mières thunes rien qu’avec Inter­net. D’un côté, l’intérêt pour mes études était en train de décroitre totale­ment, et de l’autre, il y avait cette chaîne YouTube qui était en train de grossir…”.

En par­al­lèle, cette viral­ité sur la toile le pousse à s’intéresser à un domaine bien éloigné de celui du bar­reau : le monde de l’entrepreneuriat, glo­ri­fié par ces geeks à qui tout réus­sit, de Google à Airbnb. “Je me pre­nais de plus en plus de pas­sion pour ces his­toires de mecs qui mon­tent leur start-up dans la Sil­i­con Val­ley. Je les vois un peu comme moi, comme des gens qui, devant leur ordi, lan­cent un truc qui explose ensuite à tra­vers le monde, peu importe les fron­tières”. Au culot, Dim­itri can­di­date au pro­gramme Reverse, lancé auprès des entre­pre­neurs en herbe par The Fam­i­ly, un célèbre incu­ba­teur parisien de star­tups. Et il est pris. “Une chance incroy­able car ils ne pren­nent que 15 per­son­nes sur les plusieurs cen­taines de sol­lic­i­ta­tions qu’ils reçoivent”, assure l’intéressé. Avec Reverse, “un pro­gramme créé pour sélec­tion­ner et met­tre ensem­ble ces jeunes qui pensent un peu de la même manière et ont des ambi­tions par­fois dis­pro­por­tion­nées”, Dim­itri se retrou­ve chaque same­di à Paris, pour pass­er une journée entière chez The Fam­i­ly et “ren­con­tr­er des gens très stylés ou des per­son­nal­ités comme Xavier Niel”, le PDG de Free qui, lui aus­si, a débuté son ascen­sion grâce aux écrans (via ses ser­vices de Mini­tel Rose, un autre genre de « boil­er »).

Koudetat et coup de tête

For­cé­ment, à force de côtoy­er l’écosystème start-up, celui qui cumule les cas­quettes d’étudiant en droit et de YouTu­ber ini­tie une remise en ques­tion totale. “Je me dis : Tu sais quoi ? Je vais arrêter les études et par­tir vivre à Paris. Il y a une phrase de Baude­laire que j’aime beau­coup : “Pour voir, pour savoir et pour ten­ter la des­tinée”. C’était un peu ça. Je savais que c’était dan­gereux, mais j’avais très envie d’y aller”. Reste cepen­dant à annon­cer la chose à ses géni­teurs. Pas une mince affaire, mais pas un obsta­cle insur­montable non plus. Car si sa mère (“Gref­fière dans un petit tri­bunal à la cam­pagne”) et son père (assureur de son état) ne sont “pas du tout dans le délire Inter­net”, ils n’en sont pas moins com­préhen­sifs et à l’écoute de leur fils. “Quand je leur ai annon­cé que je quit­tais mes études et Bor­deaux pour aller vivre à Paris sans diplôme, alors que j’étais en plein cur­sus, ils ont éton­nam­ment bien réa­gi”, se marre aujourd’hui Dim­itri. “Bon, ils ont été très sur­pris et m’ont dit de surtout pas faire ça, mais ils ne m’ont pas engueulé, ni inter­dit de le faire : ils me l’ont juste décon­seil­lé”.

Débar­qué à Paris, sans diplôme en poche mais avec des rêves de start-up pleins la tête, Dim­itri prof­ite d’un événe­ment organ­isé par The Fam­i­ly pour pren­dre son envol. La scène se déroule dans un château où l’incubateur a pris ses habi­tudes pour faire la fête un week-end entier en réu­nis­sant les nou­velles pépites qu’il vient de sélec­tion­ner, his­toire de garan­tir une belle ému­la­tion entre entre­pre­neurs. “C’est là que je ren­con­tre Valentin Richard, un ven­dre­di soir, vers 3 h ou 4 h du matin. On était un peu bour­rés et je ne sais plus com­ment on s’est retrou­vés assis l’un à côté de l’autre. On a com­mencé à dis­cuter et on s’est super bien enten­du. Lui voulait relancer de zéro Koude­tat, une plate­forme en ligne pour appren­dre à entre­pren­dre, et cher­chait un gars pour s’occuper de la vidéo. Moi, je lui ai dit : Je suis trop chaud gros ! Vas‑y, on fait ça ensem­ble”.

Seul les pre­miers temps, le duo s’étoffe de col­lab­o­ra­teurs au fil des mois et Koude­tat se met à marcher, voire à très bien marcher. Head of Con­tent de l’entité (“chef de con­tenu” pour ceux qui ont fait Alle­mand LV1), Dim­itri évolue alors dans cet univers qu’il aspi­rait tant à rejoin­dre, gagne bien sa vie et se retrou­ve à la tête de plusieurs per­son­nes. Un “truc de fou” pour l’ancien étu­di­ant en droit. Mais au bout d’un moment, sa réus­site pro­fes­sion­nelle inter­fère avec ses envies de vidéastes et l’animation de Peo­ple Of qu’il n’a jamais vrai­ment mis de côté. « Je me suis ren­du compte que je ne voulais pas faire des vidéos cor­po­rate pour des star­tups toute ma vie et pen­sais de plus en plus à mes pro­jets per­son­nels. Ça me fai­sait chi­er : Valentin me par­lait tout le temps du futur alors que je n’arrivais plus à me pro­jeter dans Koude­tat. Voilà pourquoi, en juin dernier, j’ai décidé de par­tir. Et quand je leur ai annon­cé par télé­phone, mes par­ents ont encore été sur­pris : “On ne com­prend pas ce que tu fais, mais ça a l’air de marcher, alors vas‑y, on croit en toi”. »

Les règles du YouTube Game

Libéré, le créa­teur de Peo­ple Of tra­vaille alors au grand retour de l’activité de la chaîne pour la ren­trée 2019, avec un proces­sus de créa­tion dif­férant de celles de ses pre­mières vidéos. “Au début, c’était inten­sif : je regar­dais tout”, se marre Dim­itri. « Par exem­ple, je lançais la Boil­er Room de Maceo Plex et, avec les flèch­es de mon clavier, j’avançais toutes les 5 sec­on­des pour tout mater et tout réper­to­ri­er dans un Google Doc. Main­tenant, c’est plus cool : je reçois un ou deux mails par jour de gens qui me dis­ent “Hey gros, tu as vu cette Boil­er Room ? À telle minute, y a un mec qui fait ça. Cela pour­rait être mar­rant pour tes vidéos” ou “Dans les com­men­taires, on par­le de ce mec-là à tel time code. Tu devrais aller voir.” En fait, main­tenant, c’est presque la com­mu­nauté qui trou­ve et pro­pose les moments ». Majori­taire­ment com­posée d’Américains, d’Anglais, de Français et d’Allemands, son audi­ence aime jouer le jeu. Tout comme les équipes de Boil­er Room avec lesquels Dim­itri entre­tient une rela­tion cor­diale par com­men­taires inter­posés. “On se taquine mutuelle­ment. Au début, on se tour­nait pas mal autour. Et lorsque Peo­ple Of a com­mencé à explos­er, ils ont repris le con­cept, en met­tant en avant des extraits accom­pa­g­nés de textes au-dessus des gens, pour les faire par­ler. Je ne leur en veux pas du tout : ce genre de con­cept exis­tait pour d’autres choses et, en plus, ce sont leurs vidéos ! C’est légitime”.

Fair­play, Boil­er Room n’a d’ailleurs jamais entre­pris d’actions con­tre Peo­ple Of. Tout comme Cer­cle, avec qui Dim­itri s’entend très bien (“Ils m’avaient même invité à une bête de soirée au Petit Palais. Sûre­ment ma meilleure ren­con­tre de YouTube”). On ne peut mal­heureuse­ment pas en dire autant de Planète Rap alors que Dim­itri prend tou­jours soin de respecter les règles du YouTube Game, en util­isant des extraits de moins de 30 sec­on­des afin de pou­voir moné­tis­er ses créa­tions, sauf cas excep­tion­nels méri­tant un focus spé­cial (comme un danseur par­ti­c­ulière­ment éméché). En effet, pour éviter de recevoir un aver­tisse­ment (un strike) pour non-respect des droits d’auteur ou une récla­ma­tion d’un ayant droit entraî­nant la démonéti­sa­tion d’une vidéo (soit l’absence de redis­tri­b­u­tion de l’argent généré par la dif­fu­sion de pub­lic­ités), voire le retrait de la vidéo incrim­inée et même la sup­pres­sion de la chaîne après plusieurs alertes, les YouTu­bers doivent faire preuve de pré­cau­tion et nég­liger aucun détail. “Mes vidéos sur Planète Rap ont toutes été strikées par YouTube en un seul coup, con­fie le vidéaste. Je me suis réveil­lé un matin et elles avaient toutes été démonétisées…”. Quant aux DJ’s et anonymes qu’il affiche pour le plaisir du lol, là encore, aucune récla­ma­tion n’a jamais été faite. Peut-être pour la sim­ple et bonne rai­son que les pro­grammes orig­in­aux ver­rouil­lent déjà en amont toute vel­léité chez les par­tic­i­pants. C’est, en tout cas, la thèse à laque­lle pense Dim­itri : “Quand tu vas à un événe­ment comme Planète Rap ou Boil­er Room – même si je n’ai jamais été à une Boil­er –, tu dois d’abord sign­er un long papi­er sur les droits d’auteur expli­quant que tu autoris­es l’utilisation des images de cette soirée. En gros, tu n’as plus aucun droit sur ton image par la suite”.

Une nouvelle chaîne, des clips et de la 3D

Depuis son départ de Koude­tat, Dim­itri ne con­sacre cepen­dant pas tout son temps à Peo­ple Of. En par­al­lèle, ce fan de Mall Grab, DJ Steaw, Thomas Ban­gal­ter (“J’ai qua­si­ment toute la col­lec­tion du label Roulé”) Crys­tal Cas­tle, Air, Ratatat et I Hate Mod­els (“J’ai vrai­ment l’impression qu’il me par­le avec sa musique”) développe aus­si sa nou­velle chaîne, sobre­ment nom­mée Dim­itri Vallein. Une chaîne où, tous les mois, il poste une vidéo qui résume ce qu’il vit. “Mais c’est juste un pré­texte pour créer des trucs artis­tiques, très psy­ché : je m’amuse, ajoute une musique qui me touche et rajoute plein d’effets pour me faire kif­fer”.

Égale­ment gros con­som­ma­teur de rap français et améri­cain, il bosse aus­si par­fois en tant que free­lance sur des pro­jets de clips qui lui tien­nent à cœur. “Là, par exem­ple, j’ai taffé sur les effets spé­ci­aux d’un clip de rap, pour des mecs qui s’appellent Chang­ers et font par­tie du col­lec­tif Pana­ma Bende, avec ALadin135, PLK, etc. Je suis assez pote avec eux”. Auto­di­dacte, il cul­tive égale­ment une nou­velle pas­sion dévo­rante pour la 3D. “Pour moi, c’est le niveau au-dessus de la vidéo. Quand tu es sur ton logi­ciel de mon­tage, tout est en 2D : tu as un écran et tes calques, ce sont juste des feuilles. La 3D, elle, m’a fait décou­vrir un nou­veau monde”. De quoi l’imaginer bien­tôt réalis­er des clips 3D pour des artistes tech­no ? Prob­a­ble­ment. Tout comme on peut aus­si l’imaginer un jour déclin­er le con­cept de Peo­ple Of en dehors d’internet. “J’ai longtemps pen­sé faire une soirée Peo­ple Of. Une sorte de fête no lim­it où l’on fait en sorte que l’équipement du DJ soit pro­tégé et où tout le monde ferait n’importe quoi, en pous­sant le délire un max­i­mum”. Un beau pro­gramme, qui don­nera peut-être l’idée à un autre jeune de Mon­tendre de créer la chaîne Peo­ple Of Peo­ple Of.

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