Rone. Crédit : Alban Gendrot

Pitchfork Music Festival Paris : enfin décontracté ?

Plus ça va, moins on les voit. C’était pour­tant un ter­rain de jeu dont elles étaient adju­di­cataires depuis la pre­mière édi­tion, ADN du fes­ti­val oblige. Les gui­tares ont pour­tant eu un rôle tout à fait mar­gin­al dans cette nou­velle édi­tion du Pitch­fork Music Fes­ti­val Paris, qui est, bonne nou­velle, de moins en moins le fes­ti­val qu’on aimait dépein­dre comme parisiano-branchouille, et qui a fini par s’ancrer solide­ment dans le paysage. Pour preuve, une afflu­ence qui roule, sans grand coup d’éclat dans la prog’, qui trou­vait sa force davan­tage dans le milieu de tableau que dans les gros noms. En tout cas, niveau fris­sons, les médailles ont été dis­tribuées à des pro­jets a pri­ori moins gaulés pour la bataille que d’autres, et c’est une excel­lente nou­velle.

Le gros défi pour tout artiste jouant dans la Grande Halle de la Vil­lette, c’est de rem­plir l’espace sonore, avec une scène large comme un paque­bot et une hau­teur de pla­fond de cathé­drale. Rien qui paraisse insur­montable à Princess Nokia, dont le DJ cale du Slip­knot et du Sum 41 entre les morceaux comme pour ratatin­er une cer­taine forme de bien-pensance. Rajoutez une couche de présence scénique, et ça vous donne l’un des sets les plus appré­cia­bles du week-end. Rone, le type qu’on a le plus vu sur scène ces 5 dernières années, a eu le bon goût de s’éloigner de ses presta­tions hyper rodées qui lui don­naient par­fois un arrière-goût de Paul Kalk­bren­ner français, pour revenir aux bases : un back­drop, un pratos et de la bonne musique. On se serait cru en 2011, avec la qual­ité de com­po­si­tion du Erwan Cas­tex ver­sion 2017 (les com­pos de Mirapo­lis tien­nent d’ailleurs par­faite­ment la route). Par­mi les autres héros du milieu de soirée, on peut citer Ride, pas exacte­ment un groupe décou­verte mais une presta­tion qui réus­sit à ne pas sen­tir le for­mol, et les deux représen­tants des atmo­sphères jazzy, Kamasi Wash­ing­ton et BADBADNOTGOOD.

Que faire des têtes d’affiche, machines qui con­nais­sent leur sujet sur le bout des doigts et dont il faut, a pri­ori, n’attendre aucune sorte de sur­prise ? Rien de dis­rup­tif, en somme, mais une dose de plaisir à ne pas boud­er surtout, un peu comme quand on se remate Break­fast Club pour la 12ème fois. Impéri­aux The Nation­al, donc, avec un light show mul­ti­col­ore impec­ca­ble, un Matt Berninger à la voix tou­jours réglée sur “sensuel-rauque”, une set list par­faite­ment bal­ancée, rien à redire, si ce n’est un sub­stantiel manque de sur­prise. Idem pour Jun­gle ven­dre­di, qui aura eu le mérite de déver­rouiller la sagesse désor­mais sys­témique du pub­lic, qui n’attend au final, comme tout bon pub­lic de fes­ti­val, que d’onduler du popotin. Les petites fenêtres ouvertes sur leur prochain album ajoutant un petit goût d’inattendu assez jubi­la­toire. Mais c’est prob­a­ble­ment Run The Jew­els qui rem­porte la bataille des costauds. Qua­torze crans au dessus du reste niveau énergie et puis­sance, tou­jours à la cool, drôles et per­ti­nents entre les morceaux, EL-P et Killer Mike restent les meilleurs grands frères du rap “main­stream mais pas com­plète­ment quand même” en ce moment, et ont offert un joli con­cer­to de lessiveuse qui a eu le mérite de faire bas­culer la soirée du same­di dans sa par­tie noc­turne.

Parce que bon, soyons hon­nêtes, le Pitch­fork n’est pas la pre­mière option qui vient à l’esprit de la clique du club­bing parisien quand il s’agit de faire la teuf entre minu­it et 6h du mat’. Peut-être que la clique a tort. Same­di, donc, ceux qui étaient là (et ils étaient nom­breux) ont pu appréci­er l’un des meilleurs lives du fes­ti­val : Bicep, dont l’évolution hyp­no­tique, breakée et finale­ment très 90’s a été par­faite­ment retran­scrite par les deux com­man­di­taires, sans oubli­er de syn­cop­er à mort comme dans tout bon live house qui se respecte. Si The Black Madon­na a assuré en faisant du The Black Madon­na ensuite, notre meilleur sou­venir de DJ-set date peut-être de la veille. Au Tra­ben­do (lieu d’after con­sacré du Pitch­fork), l’enchaînement par­fait entre Cologne Tape, Actress et Jacques Greene a plutôt tout cassé, même si cer­tains ont émis quelques réserves sur le sec­ond volet de la trilo­gie. En retrait der­rière une paire d’écrans, Dar­ren J. Cun­ning­ham a plan­té au pre­mier plan de la scène un man­nequin chromé et capé, sorte de ver­sion Nazgûl du Sur­feur d’Argent, devant un faux clavier. Une allé­gorie d’une musique élec­tron­ique per­son­nifiée à out­rance, qui ne cache pas un paquet de petites erreurs sur la manière, mais les tracks et l’ambition musi­cale sont là. Jacques Greene, quant à lui, a été à la hau­teur de son statut : fan­tas­tique. Si on fait le bilan, en faisant fi de quelques petites décep­tions (Jacques, on t’aime mais va fal­loir ren­dre ta loop ped­al main­tenant, ça devient gênant), c’est validé. Le Pitch­fork mérite mieux que l’image que tous les médias nationaux, basés à Paris, ont brossé de lui pen­dant trop d’années (for­cé­ment, c’est plus facile pour tout le monde de pren­dre la 5 que d’oser emprunter un TER) : oui, on y mange des galettes-saucisses veg­an à 8 balles, mais on y écoute avant tout de la bonne musique.

Meilleur moment : EL-P (Run The Jew­els) ova­tion­né par la foule après un mes­sage prô­nant le respect entre fes­ti­va­liers et exhor­tant ces messieurs à garder leurs mains là où elles devraient être : en l’air.
Pire moment : la con­sul­ta­tion du sol­de du compte en banque le lun­di. Mer­ci, père Cash­less.

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