©Renata Raksha

Plus qu’une immense artiste, SOPHIE était un pont entre des mondes opposés

La musique vient de per­dre l’une de ses artistes les plus douées, nova­tri­ces et promet­teuses de ces dix dernières années. Hom­mage à Sophie.

Depuis same­di matin, les hom­mages pleu­vent. Sur les réseaux soci­aux, les artistes du monde entier regret­tent la dis­pari­tion de Sophie. Pour ceux qui ne la con­naî­traient pas, ils pour­raient hon­teuse­ment penser que cer­tains de ces mes­sages sont exagérés, être éton­nés par leur nom­bre, ou que cette perte pour le monde de la musique n’est “pas si impor­tante”, vu qu’ils n’en avaient jamais enten­du par­ler. C’est qu’ils ont tort. Same­di 30 jan­vi­er 2020 à 4h du matin, la musique a per­du l’une de ses artistes les plus douées, nova­tri­ces et promet­teuses de ces dix dernières années.

D’abord douée, parce qu’é­couter Sophie, c’est ren­con­tr­er une gosse de Glas­gow qui allait en rave avec son père et écoutait des cas­settes de musique élec­tron­ique en chemin. C’est pass­er par son groupe d’electro-pop Moth­er­land lorsqu’elle vivait alors à Berlin. C’est ren­con­tr­er nous aus­si A.G. Cook, boss du col­lec­tif d’artistes post-Internet PC Music ; puis l’équipe de Num­bers, label de Jack­mas­ter, qui sor­ti ses pre­miers sin­gles ; enfin celle de Trans­gres­sive qui signa son pre­mier véri­ta­ble album et révéla son vrai vis­age au grand pub­lic. Ce qu’on veut dire c’est qu’é­couter Sophie, c’est ne rien recon­naître d’autre qu’elle, que son extra­or­di­naire don pour la sculp­ture du son, ou son audace à faire se téle­scop­er des univers musi­caux opposés. La pre­mière fois qu’on écoute Sophie, on a ce choc là, qui repousse autant qu’il fascine, comme on observe une pieu­vre, un arc-en-ciel dans une flaque de mazout, comme on fume sa pre­mière clope. On se demande ce qu’on est en train d’é­couter là, si l’on aime, si l’on déteste. On est dépassé mais on demande à y revenir, à en avoir le cœur net. Là, les choses se pré­cisent : on n’a jamais enten­du une chose pareille et on y décou­vre une pro­fondeur prim­i­tive­ment insoupçon­née qui va repouss­er les lim­ites de notre accept­abil­ité. On grandit, on mûrit grâce à sa musique qu’elle imag­i­nait être comme une “mon­tagne russe extrême de trois min­utes où tu vrilles dans tous les sens, qui te plonge dans l’eau, te bal­ance des flashs de lumière, te fait douce­ment grimper jusqu’en haut pour ensuite te pré­cip­iter ver­ti­cale­ment à tra­vers un tun­nel enfumé, s’ar­rêter brusque­ment et tes cheveux ne ressem­blent à plus rien, et cer­taines per­son­nes font un malaise, et d’autres rient.”

Ensuite nova­trice, parce qu’é­couter Sophie, c’est écouter à tra­vers la porte du futur. Ce son unique ren­voy­ait immé­di­ate­ment à une cer­taine idée de la musique de demain – lui ressem­blant for­cé­ment – faite d’une somme de con­tra­dic­tions. Elle dépas­sait ain­si la ques­tion du genre, la ren­dant obsolète : “Oui, il est pos­si­ble de vivre dans un monde inclusif”, croyait-on l’en­ten­dre nous dire à tra­vers sa syn­thèse sonore glaciale, pour­tant en har­monie avec la pop la plus sucrée qui soit. C’é­tait son mes­sage de paix, pour elle-même, pour les autres et pour celles et ceux qui se poseront demain la ques­tion : “Pour moi, être trans­genre, c’est pren­dre le con­trôle, afin de met­tre son corps davan­tage en accord avec son âme et son esprit, pour que les deux ne s’affrontent pas et ne lut­tent pas pour survivre.”

 

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Enfin promet­teuse, parce que 34 ans est for­cé­ment trop jeune. Mais aus­si parce qu’il tran­spi­rait de son œuvre des gouttes de défi, comme le coureur, épuisé au sol, qui sourit en pen­sant au prochain record qu’il lui reste désor­mais à bat­tre. Et Sophie pos­sé­dait des tech­niques con­voitées par les plus grands ath­lètes : Vince Sta­ples, Madon­na, Char­li XCX, Lady Gaga se sont octroyés ses ser­vices, – même McDon­ald’s reprit son track “Lemon­ade” dans une de ses pubs et son album lui valu d’être nom­mée aux Gram­my en 2019 dans la caté­gorie “meilleur album de musique dance/électronique”. Ces col­lab­o­ra­tions avec le monde de la pop étaient par là même en train de reparamétr­er cer­tains de ses stan­dards, faisant pli­er le genre sous le poids de ses lourds syn­thés tran­cy, de ses expéri­men­ta­tions élec­tron­iques ou de ce traite­ment sonore immé­di­ate­ment recon­naiss­able chez Sophie, comme un cos­tume de Bat­man en latex trop ser­ré suant sur un dance­floor. Enfin, plus que sa musique, c’é­tait toute sa per­son­nal­ité qui par­tic­i­pait à éveiller les con­sciences d’au­jour­d’hui, pour demain.

Tout ceci n’é­tait qu’un début, et avec sa mort, ce n’est pas qu’une immense artiste qui dis­paraît, mais égale­ment un pont entre des mon­des opposés qui s’effondre.

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