Portraits croisés: Speedy Ortiz vs Courtney Barnett

D’un côté un groupe, de l’autre une chanteuse, mais d’un côté comme de l’autre deux femmes songwriters qui partagent une plume à l’humour acide. Les deux sortent un deuxième album.

Speedy Ortiz

Cest qui ? Sa mère tra­vail­lait pour Punk Mag­a­zine, son père pour une chaîne de clips musi­caux avant l’avènement de MTV et avait par­ticipé à la fon­da­tion du Rock and Roll Hall of Fame. Quand un groupe pos­sède une meneuse aus­si charis­ma­tique, dif­fi­cile de décrire Speedy Ortiz autrement que comme “le groupe de Sadie Dupuis”. Ses par­ents la traî­naient jeune dans des con­certs de rock, elle s’est prise pour Gwen Ste­fani avant l’adolescence avant d’écrire des chan­sons à la No Doubt et de fuir New York. Après des études de poésie dans le Mass­a­chu­setts, elle intè­gr­era la petite scène noise locale au sein du groupe Quilty et fini­ra par fonder le sien en chipant des musi­ciens d’autres groupes locaux, Darl, Mike et Matt. Mais l’écriture reste son affaire.

C’est quoi ? 2013, pre­mier album, Major Arcana, des morceaux écrits alors que Sar­cas­tic Sadie don­nait des cours de song­writ­ing dans des camps d’été pour ado­les­cents ver­sion rock’n’roll, le Buck’s Rock Per­form­ing and Cre­ative Arts Camp (Ezra de Vam­pire Week­end y a aus­si enseigné). On y décou­vre le charisme non­cha­lant de la jeune femme, qu’on imag­ine en ver­sion IRL de Daria (mais si, la série ani­mée la plus drôle de l’histoire) avec son humour grinçant et un grand tal­ent pour ce qui est de rire (en coin) de l’absurdité de ce Triste Monde Trag­ique. Côté musique, les morceaux sont ramassés, ont claire­ment un par­fum de revival grunge nineties assez réjouis­sant. Et Speedy Ortiz ose autant la bombe sur­puis­sante (“Ka-Prow!”) que la bal­lade un peu émo (“No Below”).

Et alors ?  Passé l’intro “Good Neck”, ce sec­ond album de Speedy Ortiz, Foil Deer, attaque fort avec le tube “Rais­ing The Skate”. Dès le morceau suiv­ant on retrou­ve l’écriture jubi­la­toire de Sadie Dupuis : “I was the best at being sec­ond place” (“j’étais la meilleure pour ce qui est d’arriver à la sec­onde place”). Elle aime tou­jours jouer sur la nos­tal­gie de l’université, jouer les losers de l’école, ado­les­centes attardées et flir­teuses inca­pables. En deux ans, Speedy Ortiz a per­du Matt à la gui­tare pour récupér­er Devin et tourné avec ses idol­es Thurston Moore ou Stephen Malk­mus. S’il garde des for­mats courts et des mélodies directes, Foil Deer a gag­né en richesse et para­doxale­ment aus­si en puis­sance pop. Après un début canon, le groupe se per­met même de par­tir en sucette à mi-parcours, entre le vio­lent “Homonovus” et les beats hip-hop de “Puffer”. Tout est cracra mais pas trop, mélodieux mais pas niais et Speedy Ortiz met dans le mille, une deux­ième fois… pour enfin finir à la pre­mière place ? D’un côté un groupe, de l’autre une chanteuse, mais d’un côté comme de l’autre deux femmes song­writ­ers qui parta­gent une plume à l’humour acide. Les deux sor­tent un deux­ième album.

 
Courtney Barnett

C’est qui ? À 26 ans, Court­ney Bar­nett a déjà eu le temps de bourlinguer dans le Mel­bourne musi­cal. Fille de danseuse de bal­let et de graphiste, elle était plutôt du genre effacée, la musique en loin­taine pas­sion. Après plusieurs plans de car­rière très vite avortés – ten­nis­woman pro­fes­sion­nelle, puis créa­trice de dessins ani­més, dont lui reste le besoin de dessin­er ses pochettes –, la gui­tare s’impose. En 2010 et 2011, elle en joue dans le groupe de grunge local Rapid Tran­sit, qui respecte le code DIY et sort son unique album sur cas­sette. Ensuite elle joue et chante dans le gro

upe de country-rock psy­chédélique Immi­grant Union, for­mé par Brent DeBoer des Dandy Warhols. Il était temps pour elle en 2012 de vol­er de ses pro­pres ailes.

C’est quoi ? Dès 2012, Bar­nett crée son pro­pre label, Milk! Records pour pou­voir pub­li­er ses pre­miers enreg­istrements. Elle sort son pre­mier EP, I’ve Got A Friend Called Emi­ly Fer­ris, puis le deux­ième un an plus tard, How To Carve A Car­rot into A Rose (“com­ment sculpter une carotte en forme de rose”) et les regroupe sous un pre­mier album qu’elle renomme The Dou­ble EP : A Sea Of Split Peas (“une mer de pois cassés”). On est plus proche du country-rock du groupe de l’ex-Dandy Warhols (DeBoer joue d’ailleurs des per­cus­sions sur le pre­mier EP de Bar­nett) que du grunge de ses débuts. Plus non­cha­lante encore que Sadie Dupuis, elle chante comme si elle ne se sou­ci­ait pas d’être écoutée et écrit le rock de l’ennui, des ban­lieues moros­es, comme si n’avoir rien d’autre à faire était la moti­va­tion la plus saine pour pren­dre sa gui­tare et com­pos­er.

Et alors ? Son deux­ième album, Some­times I Sit And Think, And Some­times I Just Sit, con­firme exacte­ment tout ce qu’on pen­sait, de son tal­ent pour les titres d’album (“par­fois je m’assois et je pense, par­fois sim­ple­ment je m’assois”) et de sa pas­sion pour les ambiances ban­lieusardes tran­quilles et la descrip­tion de l’ennui le plus pro­fond qu’elles lui inspirent. “This place seems depress­ing, it’s a cal­i­forn­ian bun­ga­low in a cul-de-sac” (“cet endroit a l’air dép­ri­mant, c’est un bun­ga­low cal­i­fornien dans un cul-de-sac”) ou “a friend insists that we buy some organ­ic veg­eta­bles, and I admit I was a lit­tle skep­ti­cal at first, a lit­tle pes­ti­cide can’t hurt” (“un ami insiste pour qu’on achète des légumes bio et je dois admet­tre que j’étais scep­tique, un peu de pes­ti­cide ne peut pas faire de mal”), Bar­nett trou­ve le même genre d’absurdité dans le quo­ti­di­en que sa con­tem­po­raine Dupuis. Côté musique, rock, coun­try et blues flir­tent. Il n’y a qu’à écouter l’énorme “Pedes­tri­an At Best” pour se con­va­in­cre de son tal­ent.

 

(Vis­ité 24 fois)