Goldie by Chelone Wolf

Qu’es-tu devenu Goldie ?

Fig­ure de la scène drum’n’bass des années 1990, l’Anglais Goldie a plus fréquen­té les émis­sions de téléréal­ité que les pages musi­cales des mag­a­zines lors de la décen­nie suiv­ante. Après presque dix ans de silence, il revient avec un qua­trième album réus­si, The Jour­ney Man, reflet de sa nou­velle vie en Asie, zen, spir­ituelle et ancrée dans le temps présent.

Si vous êtes plutôt Spo­ti­fy : 

9, c’est le nom­bre de vies que Goldie esti­mait avoir vécu en 2002, année de la pub­li­ca­tion de son auto­bi­ogra­phie, Nine Lives. Une enfance mou­ve­men­tée, de foy­ers en familles d’accueil, une ado­les­cence sur le fil du rasoir sauvée par la décou­verte du graf­fi­ti, puis la musique, l’explosion d’un mou­ve­ment drum’n’bass dont il fut la prin­ci­pale fig­ure, deux albums mythiques (Time­less et Sat­urnz Return), la créa­tion d’un label (Met­al­headz), les romances avec Björk et Nao­mi Camp­bell, les nuits cocaïnées et quelques rôles au ciné­ma (Snatch et un James Bond, notam­ment); les vingt‐sept pre­mières années de la vie de celui que l’état civ­il bri­tan­nique con­naît sous le nom de Clif­ford Price furent effec­tive­ment bien rem­plies. Si les suiv­antes ne man­quèrent pas de sel et de dra­maturgie – deux mariages et un divorce, des par­tic­i­pa­tions à des émis­sions de téléréal­ité pas tou­jours glo­rieuses, l’un de ses fils con­damné à la prison à per­pé­tu­ité pour meurtre, le titre de Mem­bre de l’Ordre de l’Empire bri­tan­nique remis par le Prince de Galles l’an dernier – elles ont été en revanche plus calmes musi­cale­ment. L’intérêt pour son label a douce­ment décliné à mesure que celui pour la drum’n’bass s’étiolait, et durant cette péri­ode, il n’accoucha que d’un album solo, Sine Tem­pus, en 2008, un disque pas mau­vais mais loin d’être inou­bli­able, qui aurait dû servir de bande orig­i­nale à un film qui ne vit jamais le jour. Aus­si, l’arrivée d’un nou­v­el album ne pou­vait man­quer de sus­citer une cer­taine curiosité, d’autant plus que celui‐ci est réus­si, dans un style bal­ançant entre soul et drum’n’bass.

Cela fai­sait presque dix ans que tu n’avais pas sor­ti de disque. Cela t’a sem­blé long ?

Oui, très long. Mais tu sais, je suis un peu hors de tout ce cirque main­tenant, je vis en Thaï­lande, ma vie a changé. Je n’ai eu aucune pres­sion pour faire ce disque. Per­son­ne ne m’a demandé de le faire, c’est moi qui en ai eu envie. J’ai pen­sé que c’était le bon moment, ça fai­sait longtemps, j’avais plein de con­cepts en tête… Je ne fais pas beau­coup de dis­ques, donc quand j’en fais un, j’aime qu’il soit bien fait.

De ces con­cepts que tu avais en tête, quel est celui que tu as retenu ?

Le con­cept d’un très bon album, tout sim­ple­ment. Si tu écoutes ce disque, tu te rends compte que c’est un con­cept album. Il ne s’agit pas d’empiler les morceaux les uns après les autres, il y a une dynamique. Ça me sem­ble assez évi­dent, non? Si ça ne te paraît pas évi­dent, c’est que tu t’es trompé de busi­ness.

Tu as mis du temps à le con­cevoir ?

Cinq ans dans ma tête, puis deux ans à réu­nir les idées, à les écrire, à les chanter et à les enreg­istr­er sur un dic­ta­phone. L’exécution en stu­dio, elle, a duré trois mois.

Tu as l’habitude de tra­vailler comme ça ?

Plus ou moins, oui. Ce qui ne change pas, c’est que tout doit être prêt dans ma tête avant que je ne ren­tre en stu­dio.

À part réfléchir à ce nou­v­el album, à quoi as‐tu occupé ton temps depuis la sor­tie de Sine Tem­pus ?

À prof­iter de la vie. Ça fait cinq ans que je suis instal­lé en Asie, mais ça fait dix ans que j’y vais. J’ai vécu à l’asiatique, je suis allé à la pêche, j’ai regardé ma fille grandir… C’est une autre façon de vivre, sans pres­sion, plus spir­ituelle. Bien sûr, j’ai con­tin­ué à gér­er le label à dis­tance. Avec Inter­net, c’est facile.

Per­son­ne ne t’a poussé à faire cet album, mais ressens‐tu quand même une forme d’attente de la part du pub­lic ?

(Il éclate de rire) Tu veux que je te le dise franche­ment ? Je n’en ai rien à car­rer. La musique, c’est quelque chose d’égoïste pour moi. Je n’en fais pas pour impres­sion­ner les autres. Je me fiche des ventes, des cri­tiques… Tu sais, je vends des pein­tures main­tenant, et elles me rap­por­tent beau­coup d’argent. C’est ce qui rend ma famille heureuse et ma vie facile à gér­er. Les ventes de dis­ques, de toute façon, c’est fini depuis l’arrivée d’Internet. Aujourd’hui, je peux sor­tir l’album que je veux, quand je veux, et pein­dre. Et si cet album fait plaisir aux autres, tant mieux.

Ça a tou­jours été le cas ?

Je vis dans le présent. Ce qui s’est passé avant est passé… C’est fini. Je regarde devant moi. Je vis en Asie, je prof­ite de ma famille, je peins, je suis libre.

Time­less, le pre­mier album de Goldie, sor­ti en 1995 — un clas­sique. 

Pourquoi t’être instal­lé en Asie ?

Parce que j’aime l’Asie.

J’imagine bien, mais… 

(il coupe) Tu veux savoir pourquoi je suis par­ti là‐bas ? Parce que je peux. Tout sim­ple­ment. Toi, par exem­ple, tu vis en France, n’est-ce pas ?

Oui.

Si tu en avais envie, pourrais‐tu par­tir en Argen­tine demain matin?

Non.

Voilà. Moi, je peux.

Cet album est ton disque le plus posé, le plus soul. Peut‐on y voir un lien avec ta nou­velle vie en Asie ?

J’imagine que oui. Si tu quittes la France pour aller écrire des arti­cles sur une plage, je pense que cela se ressen­ti­ra dans ton écri­t­ure. Je suis en train de vivre les moments les plus soul­ful de ma vie, donc oui, je pense qu’on peut dire ça, c’est un album soul­ful.

Quand on pense à Goldie, on pense imman­quable­ment à la drum’n’bass. Trouves‐tu cela par­fois réduc­teur ?

C’est une ques­tion bizarre. Pourquoi ne voudrais‐je pas être asso­cié à la drum’n’bass ? Ce n’est pas parce que je me suis tourné vers d’autres choses, d’autres esthé­tiques, que j’ai oublié d’où je viens. J’ai tou­jours eu de l’amour pour cette musique. Et puis j’ai tou­jours mon label, qui est très act­if. Cet album est propul­sé par la drum’n’bass, la drum’n’bass en est le moteur. Dans une voiture, tu as le moteur, qui la fait avancer, et la car­rosserie, qui lui donne du style. Donc que ça te plaise ou non, souviens‐toi d’une chose: le moteur de cet album, c’est la drum’n’bass.

OK, je m’en sou­viendrai. Com­ment juges‐tu l’évolution de cette scène depuis les années 90 ? J’ai par­fois le sen­ti­ment que la drum’n’bass fut le dernier mou­ve­ment musi­cal à vouloir se pro­jeter vers le futur…

(Il coupe) Je suis tout à fait d’accord là‐dessus. C’est d’ailleurs une musique qui a influ­encé tout le reste. Mais je ne suis pas sûr que les gens s’en ren­dent bien compte. Il y a une grande incom­préhen­sion à ce niveau‐là.

T’arrive-t-il de réé­couter tes anciens albums ? 

Oui, quand je peins. Je trou­ve que “Moth­er” (le titre d’une heure qui ouvrait Sat­urnz Return, ndr) est un mag­nifique opéra trag­ique. C’est la plus belle chose que j’ai com­posée. C’est un véri­ta­ble opéra. Quand ma mère est morte, il y a trois ans, je le lui ai joué. Je n’ai jamais vrai­ment eu de rela­tion avec ma mère, et ce morceau était mag­ique pour elle. Elle m’avait demandé de le jouer le jour où elle mour­rait. Ce que j’ai fait. Ça résume tout le sens de ma musique. Je ne fais pas de la musique pour l’argent. Mes pein­tures me rap­por­tent beau­coup d’argent.

Est‐ce à dire que tu peins pour l’argent ?

(Agacé) Je peins parce que ça me per­met de m’exprimer, puis les gens achè­tent mes pein­tures. Je n’ai qu’à met­tre mon nom et les gens achè­tent. Imag­i­nons que tu écrives un livre. Si quelqu’un vient te voir et te pro­pose 100000 euros pour ce livre, tu lui vends ?

Bien sûr.

Voilà, tu as la réponse à ta ques­tion.

Regrettes‐tu que les gens n’aient plus d’argent à met­tre dans la musique ?

Je ne sais pas… Ce que je sais, c’est que les gens ne veu­lent plus acheter de dis­ques, mais qu’ils sont prêts à met­tre des sommes folles pour des pein­tures. En fait, je trou­ve que tu es trop tourné vers le passé. Moi je vis dans le présent. Pourquoi ne me poses‐tu pas de ques­tions sur la façon dont j’ai com­posé chaque morceau de ce nou­v­el album, sur le proces­sus d’enregistrement ? Je trou­ve ça triste.

Je trou­ve ça intéres­sant de le met­tre en per­spec­tive, de par­ler son auteur… Mais si tu veux qu’on en par­le un peu plus, allons‐y.

(Boudeur) Non, non, c’est bon, pose les ques­tions que tu veux… Je pen­sais juste que cette inter­view allait con­cern­er mon album.

Tu l’as enreg­istré en Thaï­lande ?

Oui, tout a été fait là‐bas, sauf les vocaux, qui ont été enreg­istrés à Lon­dres. J’ai con­stru­it un stu­dio dans ma mai­son en Thaï­lande. Tous les matins, je par­tais nag­er, je fai­sais du yoga, puis je me met­tais à la musique de 10h à 19h, sans dis­con­tin­uer.

Tu as besoin d’une forme de rou­tine lorsque tu enreg­istres  ?

Oui, j’ai besoin d’une struc­ture.

Travailles‐tu sur un nou­veau pro­jet actuelle­ment ?

En fait, je viens de finir un autre album. Ça va être assez dif­férent, c’est un pro­jet ambi­ent que je voulais faire depuis longtemps. Sinon, je viens de boucler l’écriture d’un nou­veau livre. Ça sort en octo­bre, ça s’appellera All Things Remem­bered, un livre de sou­venirs. À part ça, je n’ai pas d’autres per­spec­tives. J’ai 51 ans et j’ai juste envie de rester assis sur une plage durant les vingt prochaines années.

OK, je n’ai pas d’autre ques­tion. Mer­ci de m’avoir accordé du temps et désolé pour mes ques­tions “bizarres”.

Non, pas de prob­lème, je com­prends, tu es français.

Goldie — The Jour­ney Man [Metalheadz/Cooking Vinyl/PIAS], sor­ti le 16 juin. 

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