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27 juillet 2020

Qui est Yussef Dayes, métronome de la nouvelle scène jazz UK

par Jacques Simonian

Au milieu de cet océan sans vague qu’impose cette période plate et délicate, nous nous sommes accroché à Yussef Dayes et à son album What Kinda Music, confectionné dans son intégralité avec le producteur Tom Misch en avril dernier. En bon homme de rythme, bien entendu, l’insaisissable batteur a dynamisé notre quotidien pour revenir sur le sien, dont le dernier puissant coup de caisse claire en date, à retentit jusqu’aux oreilles du légendaire label de jazz Blue Note Records.

Si un jour, vous vous retrouvez à discuter avec un batteur, qu’il vienne du monde du rock, de la pop, du jazz ou qu’importe, pour décrire son instrument, il vous dira nécessairement que « la batterie, c’est le rythme de la vie, les pulsations du cœur ». Alors que celui de Yussef Dayes, ce pur kid du sud de Londres, bat plus fort que jamais, celui d’une légende l’ayant à jamais marqué s’est, lui, arrêté de battre. En ce triste 30 avril – au lendemain de notre interview –, la fondation rythmique de l’afrobeat sur laquelle Fela Kuti s’appuyait, le métronome Tony Allen a définitivement arrêté ses vas-et-viens. Il avait 79 ans, et toujours cette même volonté éternelle de créer, cette envie aussi, plus qu’intacte, de composer de la musique en bande, avec les jeunes, et les plus anciens, avec ses amis, ou simplement, en compagnie d’autres passionnés. Une façon de concevoir la vie, encore une fois exacerbée par ce dernier morceau de Gorillaz, dont le titre « How Far? », résonne comme une épitaphe de choix pour esquisser une douce allégorie de son existence.

 

Un artiste « live »

Comme pour Tony, c’est « la batterie qui a choisi » Yussef, il le sait depuis toujours, et nous l’avoue dès les premières secondes de notre interview : « J’ai eu le sentiment très tôt que ça serait mon devoir de jouer de cet instrument. » Aussi, comme Allen, Dayes partage cette idée de créer de la musique à plusieurs. Dès son plus jeune âge, ce cadet de trois frères s’amuse avec eux à « reproduire fidèlement pendant des heures et des heures, les lignes de batteries de tous ces grands musiciens qu[‘il] entendai[t] grâce aux vinyles de [s]on père » ; The Wailers, Bob Marley, Herbie Hancock, Miles Davies, Nina Simone, Tracy Chapman — « et je peux continuer comme ça longtemps ! » Ce qui se manifestait jusqu’ici comme une obsession va rapidement glisser à ce que Yussef appelle désormais une « vocation ». Accompagné de toute sa fratrie, et de leur ami (plus que) proche Wayne Francis, ils fondent leur groupe, United Vibrations, un pseudonyme qui porte explicitement en son sein toute la volonté de leur union.

« J’ai eu le sentiment très tôt que ça serait mon devoir de jouer de cet instrument. »

Avant de parler des galettes estampillées de ce nom, Yussef nous souligne avec insistance l’essence même de l’artiste qu’il est, un musicien de « live » : « Il faut savoir qu’avant qu’on sorte des disques, on jouait déjà dans le Tout-Londres. Je me produis en concerts depuis que j’ai huit ans, et si tu veux vraiment remonter à ma toute première fois, il faut revenir jusqu’aux petites sections d’école ! » C’est donc bien rodé à la réalité de la scène et à tout ce qu’elle impose, que la famille Dayes immortalise enfin sur disque les fruits de leur travail : un premier EP à la fin 2009, RA! — un hommage à peine caché au brillant Sun Ra. Une parenthèse à leur quotidien d’accrocs à la scène, qui, bien des années plus tard, précisément à l’orée de 2016, se concrétise par le premier long format de United Vibrations : The Myth of the Golden Ratio. Un album qui, encore aujourd’hui, reste unique aux yeux de Yussef.

 

Un premier album fondateur

Comme Yussef nous le détaille, grâce à cet objet-disque, il a pu assimiler les subtilités du « game » : « The Myth of the Golden Ratio a été un moyen pour moi de comprendre comment fonctionne un groupe, et de manière plus globale, l’industrie. J’ai aussi capté la façon de faire vivre un album, de son enregistrement, à toute l’étape de la promotion. Cette expérience m’a servi de base. Elle symbolise mes origines, mes racines. Tout ce qui s’est passé après est dingue, mais tu dois te rappeler d’où tu viens. Et pour moi, c’est vraiment là que tout a commencé ». Pour que cette équation n’affiche plus d’inconnu, et que (presque) tous les membres de sa famille soient cités, le plus jeune des frères Dayes embraye avec son père, un homme de musique, dont « l’opinion compte beaucoup », et qui, comme Yussef s’en amuse, l’a « toujours poussé à [s]’améliorer, comme Serena Williams et son paternel ». Une référence à cette légende du sport, qui le renvoie directement à une autre, qu’il a eu la « chance » de côtoyer lorsqu’il était encore ado.

 

Sa rencontre avec Billy Cobham, l’aventure Black Focus

Si Yussef est devenu la personne et le musicien qu’il est aujourd’hui, en plus de sa famille, il le doit aussi beaucoup au légendaire Billy Cobham – batteur hors pair et homme de rythme du Mahavishnu Orchestra. Une nouvelle fois, c’est son père que l’on retrouve à l’origine de cette rencontre : « J’ai grandi avec son travail. À la maison, j’entendais toujours le Mahavishnu Orchestra, son album Spectrum… C’est vraiment devenu mon héros ! » Tout prend une autre tournure quand, des disques, Yussef passe à l’homme : « J’ai pu étudier avec lui pendant un moment. Cette “masterclass” que j’ai suivie sous sa gouverne a complètement changé ma vie. En plus de rencontrer ton idole, tu te rends compte que c’est une super personne, qui partage sans hésiter son amour et son savoir. Ça restera en moi jusqu’à la fin de mes jours ! » De notre point de vue, cette affiliation prend tout son sens. Il est difficile de tisser un lien entre le Mahavishnu Orchestra et le duo Yussef Kamaal. Pourtant, ce projet qui unit Henry Wu (alias Kamaal Williams) et Yussef Dayes, trouve une inspiration dans ce glorieux passé.

 

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La nouvelle scène jazz ne serait pas ce qu’elle est sans Robert Glasper

 

Sans se prêter au jeu plus que hasardeux des comparaisons, deux points communs existent tout de même entre le Mahavishnu Orchestra et Yussef Kamaal. L’un, comme l’autre, et contrairement à Prévert, sont nus de toutes Paroles – une évidence nous direz-vous, encore fallait-il la mettre en avant. Surtout, à la façon dont le premier transcende le rock avec le jazz, le second gonfle ce « jazz », de toute cette culture électronique so british, enracinée dans le broken beat et la drum & bass. Yussef confirme notre intuition : « Black Focus a vraiment noué un lien entre tout ce que tu viens d’évoquer — même si, à la place de “jazz”, je dirai de façon plus générale, la “musique noire classique”, ou qu’importe le nom finalement. En tout cas, je crois que notre album a contribué à l’essor de la scène instrumentale anglaise. » À nouveau, comme pour Billy Cobham and Co, Black Focus s’impose comme témoin d’une « synergie » propre aux collaborations réussies, bâtissant un pont doré entre le « complexe et l’accessible ». Une technique de haut vol, perceptible au mieux, « en live » — on y revient.

 

Une petite histoire de genre

Arrivé là, il est plus que légitime de demander à Yussef si, comme Henry Wu, il est touché du même amour pour la musique électronique. « Je ne réfléchis pas vraiment comme ça – balaye-t-il prestement. Je me laisse guider par mes envies. Mais en grandissant, j’ai aussi écouté Burial, Aphex Twin, Flying Lotus… Ces derniers temps, j’ai beaucoup travaillé à Los Angeles, que ça soit sur mes propres productions, ou pour d’autres. Tout ce que je peux te dire, c’est que différentes choses arrivent ! » Concernant la musique électronique, et tous les styles qui en découlent, le batteur ne se montrera pas plus précis, invoquant la sacro-sainte justification de « l’étiquetage inadapté ». Une sale manie, qui a bien entendu impacté le sens même du mot « jazz », comme Yussef l’analyse :

« Les gens aiment l’utiliser de la façon qu’ils veulent, mais ce n’est pas ça. Si tu parles à Mansur [Brown] par exemple, il t’expliquera que sa musique ne ressemble pas à du jazz. Pareil pour moi : je n’écoute pas qu’une seule gamme de choses ! Je ne considère pas « Love Is the Message«  comme du jazz, mais certains ont dit que ça l’était, parce que c’est instrumental, et qu’il y a beaucoup d’improvisations… Si tu tends l’oreille, tu entendras plein de sons différents, rien que dans l’intro. Je comprends ce besoin de tout classer pour les gens de l’extérieur, mais en réalité, on compose juste de la musique ! Regarde Prince, Jimi Hendrix, Led Zeppelin… Personne ne s’est vraiment accordé sur leurs styles. »

« La clef, c’est la liberté. Une notion essentielle pour les artistes. »

Avec cette explication, What Kinda Music, son dernier disque – qui succède au projet court Duality (décembre 2019) –, résonne d’une tout autre manière. Comme pour Black Radio de Robert Glasper, la fusion des univers de Tom Misch et de Yussef Dayes a séduit l’iconique label américain Blue Note Records, qui, de lui-même, s’est proposé comme témoin de ce mariage ; « plus qu’une fierté » résume l’un des principaux intéressés. Plutôt que de se la jouer Marcel Proust, période À la recherche du temps perdu, pour expliquer le pourquoi du comment de la cohérence et de l’homogénéité de son travail avec Tom, Yussef adopte une posture simple : « Cet album, c’est vraiment des bouts de nos œuvres que nous avons réunies. On n’a pas trop réfléchi, et on a laissé les choses se faire. La clef, c’est la liberté. Une notion essentielle pour les artistes ». Faudrait-il voir ici la réponse typique d’un musicien live ? « Oui, c’est ce que je suis. Tu verras ça pendant les concerts ! » Avec plaisir, en espérant que l’on puisse s’y rendre le plus vite possible.

Yussef Dayes et Tom Misch en studio

 

À plusieurs, on est plus fort

Pour finir, subsiste une question. Depuis ses débuts, Yussef s’est toujours distingué en groupe, que ce soit avec ses frères, avec Henry Wu, Mansur Brown, Rocco Palladino, ou bien Alfa Mist. Mais, a-t-il déjà pensé à confectionner de la musique en solo ? Il répond d’une ultime pirouette : « Si tu viens en concert, tu préférerais voir, moi, Mansur, Rocco, Alfa, Tom, etc., tous ensemble, ou juste l’un d’entre nous ? Il va sans dire que d’imaginer tous ces grands talents réunis sur une unique scène laisse rêveur : « La musique atteint un tout autre niveau quand tu t’entoures des meilleurs. Et ça ne date pas d’hier ! » Si l’union fait la force, de cette même force peut naître l’intelligence. C’est en tout cas valable pour Yussef Dayes et sa clique.

Comme vérification, on vous propose un rapide live, de circonstance enregistrée à distance, de référence pilotée par l’excellente équipe de NPR Music Tiny Desk (home) concerts. Une (trop) petite dizaine de minutes, agréable d’abord, qui nous installe confortablement sur ce nuage cotonneux que leur musique tisse avec élégance – frustrante dans un second temps : à quand un retour en salles pour ressentir pleinement et physiquement toutes ces bonnes vibes ?

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