©Felipe Barbosa

Rencontre avec Voyou, la douce voix d’un cœur urbain

Un an après la sor­tie de son album Les Bruits de la ville, Voy­ou se con­fie sur sa col­lab­o­ra­tion avec Vin­cent Del­erm, sur le ciné­ma et sur les jolis mots.

Il a beau avoir quit­té Lille il y a un paquet d’an­nées, et vivre main­tenant à Paris, c’est à la bourre que nous rejoint Thibaud Van­hooland, alias Voy­ou, parce qu’il s’est trompé d’adresse. Pas sa faute : il pen­sait que l’in­ter­view se déroulait chez Entre­prise, ce beau label spé­cial­isé dans la nou­velle pop en français (Fish­bach, Grand Blanc, Bagarre…). Entre­prise, c’est aus­si la mai­son qui a sor­ti Les Bruits de la Ville, le pre­mier album de Voy­ou, qui évoque juste­ment les bruits de cette ville d’adop­tion, Paris, ou la nos­tal­gie d’avoir quit­té les grands places du Nord. Un album qui s’an­cre dans des décors, qui met en musique pop et élec­tron­ique de jolies vignettes, des petites his­toires uni­verselles : ici il neige dans les rues, là un pau­vre gars se fait dépouiller par des loubards, et là se plante une serre trop­i­cale où l’on fume de drôles de trucs.

Pour­tant, Thibaud ne se voy­ait pas néces­saire­ment paroli­er : bassiste, on l’a croisé pen­dant dix ans chez Pegase ou Rhum For Pauline, mais, frus­tré de ne pas pou­voir com­pos­er la musique fausse­ment joyeuse qu’il entendait dans sa tête blonde, il a lancé Voy­ou, ce pro­jet solo où Yelle ou Nor­ma passent tout de même dire bon­jour. La pre­mière sur l’al­bum, pour un fea­tur­ing sur le morceau titre “Les Bruits de la ville”. La sec­onde à la réal­i­sa­tion du clip de “Les Humains”, une fresque illus­trée par Voy­ou sor­tant aujour­d’hui, presque un an jour pour jour après ce fameux pre­mier disque. On a dis­cuté il y a quelques mois de cette folle année et d’écri­t­ure en caleçon avec Thibaud Van­hooland, qui à l’époque avait une drôle de voix – fichus polypes aux cordes vocales !  – et venait tout juste de dévoil­er “Le Con­fort”, sub­lime requiem d’un cou­ple empêtré dans sa rou­tine. Oui, oui, sub­lime.

J’ai tou­jours été très impres­sion­né par les gens qui maîtrisent la langue orale et qui sont capa­bles de te trans­met­tre une émo­tion en dis­ant qu’ils vont aux toi­lettes, parce qu’ils vont réus­sir à le dire d’une manière qui te fera rire. C’est plus ça qui m’a nour­ri pour écrire.

Ton pre­mier album, Les Bruits de la ville, est sor­ti il y a presque un an jour pour jour. Ça s’est passé com­ment cette année ?

Ça a été très fati­gant, en témoignent mes cordes vocales ! Mais ça a été assez incroy­able, j’ai joué devant tant de gens, dans tant de pays. Ça s’est tou­jours telle­ment bien passé… J’ai eu l’im­pres­sion que ça me rendait heureux, que ça rendait heureux les gens avec qui j’é­tais en tournée, et les gens qui venaient nous voir en con­cert. A mon échelle c’est déjà une grosse vic­toire. J’ai beau­coup bougé, j’ai ren­con­tré plein de gens, je me suis mis à tra­vailler avec des gens que j’é­coute depuis des années : boss­er pour Vin­cent Del­erm par exem­ple, ça a été insen­sé !

Com­ment en es-tu venu à tra­vailler pour lui ?

Il m’a envoyé un mes­sage sur Insta­gram pour me dire qu’il avait aimé mon disque. Il pré­parait un album où il invi­tait un pro­duc­teur dif­férent sur chaque morceau. Je me suis retrou­vé au milieu de Dan Lévy, de Peter Van Poehl, de Keren Ann… Ça m’a foutu les pétoches, mais ma mère était très con­tente (rires). C’est une énorme fan, et quand je lui ai dit que j’al­lais faire un morceau pour lui, que je n’y étais pour rien et qu’il m’avait juste con­tac­té, elle était folle, j’en pou­vais plus d’elle après (rires). C’est con, mais je pour­rais rem­plir des Stade de France, je serais encore méga impres­sion­né par les gens qui font de la musique ou des films que j’ad­mire et qui m’in­spirent. Comme Alain Sou­chon, Vin­cent Del­erm…

Instinc­tive­ment, j’ai plutôt ten­dance à te voir comme un paroli­er plutôt que comme un pro­duc­teur… Tu as déjà écrit des textes pour d’autres ?

Sur l’al­bum de Pépite, on avait coécrit des trucs sur cer­tains morceaux. Mais l’écri­t­ure, ce n’est pas du tout mon truc à la base, ce n’est pas la rai­son pre­mière de ce pro­jet. L’idée était vrai­ment d’écrire de la musique, et les paroles sont venues parce qu’il fal­lait bien qu’il y ait quelqu’un qui chante ! Et comme je suis une tête de mule et que je voulais absol­u­ment être tout seul… Je me suis retrou­vé à chanter et à écrire mes paroles. Ado­les­cent, j’avais un groupe de rock pro­gres­sif, pour lequel j’écrivais quelques chan­sons en français, mais ça ne volait pas très haut. Après, je me suis retrou­vé musi­cien pour des groupes, donc j’ai plutôt appris la par­tie musi­cale, la par­tie scénique aus­si. Mais ce n’é­tait que des groupes qui chan­taient en anglais donc ça ne m’arrangeait pas spé­ciale­ment : je ne com­pre­nais rien aux paroles. J’ai quand même fait des chœurs pour des groupes sans rien com­pren­dre à ce que je chan­tais, je bal­ançais des enchaîne­ments de mots ou par­fois même du yaourt ! L’écri­t­ure, c’est vrai­ment venu avec le pre­mier morceau que j’ai créé pour ce pro­jet Voy­ou, qui est aus­si le pre­mier texte que j’ai écrit depuis ce groupe d’a­dos : “Les Soirées”. Et de là, j’ai décou­vert que ça m’a­mu­sait de faire ça.

Tu écris autre chose que des chan­sons ?

Non. C’est un peu hon­teux mais je ne suis pas un grand lecteur, je n’ai jamais écrit de textes juste pour moi, j’ai par­fois l’im­pres­sion d’être un impos­teur là-dessus. Mais en même temps, j’ai dévoré des mil­liers de films que j’ai décor­tiqués parce que les dia­logues me plai­saient, j’é­coute beau­coup les gens quand ils par­lent, il y a quelque chose qui me fascine dans la langue et dans les mots, j’aime enten­dre comme la dra­maturgie d’une phrase peut com­plète­ment chang­er en fonc­tion des mots qu’on y met. J’ai tou­jours été très impres­sion­né par les gens qui maîtrisent la langue orale et qui sont capa­bles de te trans­met­tre une émo­tion en dis­ant qu’ils vont aux toi­lettes, parce qu’ils vont réus­sir à le dire d’une manière qui te fera rire. C’est plus ça qui m’a nour­ri pour écrire.

Ce n’est pas parce que je suis chanteur que je peux expli­quer mieux que toi le monde qui nous entoure. De la même manière, quand j’écris des chan­sons, même si elles sont tou­jours un peu empreintes de ma pro­pre expéri­ence, il est impor­tant pour moi qu’elles puis­sent con­cern­er aus­si mes amis, qu’elles ne tour­nent pas qu’au­tour de moi.

En ter­mes d’in­spi­ra­tion sur l’écri­t­ure, tu cites sou­vent William Sheller.

Ma mère en écoutait beau­coup. Je trou­ve que ses textes sont à la fois assez mys­térieux et sim­ples et directs. Et il est très axé sur les humains, il n’est pas du tout dans l’ego-trip, et il a aus­si une manière de décrire des paysages, des décors, des couleurs, des odeurs, des sen­sa­tions, qui va don­ner du sens et de l’é­mo­tion à l’his­toire qu’il est en train de racon­ter. Je trou­ve que c’est un des mecs qui arrivent le mieux à faire ce par­al­lèle qui est hyper impor­tant dans les films : le rap­port entre le per­son­nage, l’his­toire qu’il vit et le décor dans lequel il vit.

Juste­ment, ça ne t’a jamais ten­té de faire des bandes-originales de films ?

Oui j’y ai pen­sé, j’aimerais bien ! Quand j’ai lancé Voy­ou, je n’avais donc jamais vrai­ment écrit de textes. Et j’avais très peur de cette partie-là. J’avais déjà “Le Naufragé” et “Les Soirées”, mais avec mon man­ageur, on s’est dit qu’il fal­lait trou­ver quelqu’un qui allait déclencher des trucs, avec qui j’al­lais co-écrire. J’ai fait appel à Vin­cent Macaigne. Il est acteur, réal­isa­teur, et c’est un mec dont j’adore les per­for­mances et les pièces de théâtre. Au bout de trois jours il m’a dit « écoute, je trou­ve ça mieux quand tu écris tout seul et je les trou­ve bien comme ils sont tes textes, je ne vois pas pourquoi tu veux qu’on écrive ensem­ble même si c’est mar­rant ». Ça m’a fait pren­dre vache­ment con­fi­ance. Tout ça pour dire que quelques mois plus tard, il m’a appelé pour qu’on fasse avec Lenpar­rot la musique pour son prochain film, qui est devenu Le Récon­fort. Ça n’a finale­ment rien don­né, mais j’ai fail­li faire la musique d’un film ! (rires) J’e­spère une prochaine fois, et même si en ce moment je n’ai pas for­cé­ment le temps j’ai com­mencé à ren­con­tr­er des pro­duc­teurs de ciné­ma.

Mais pour l’in­stant, la pri­or­ité du moment, ce sont ces morceaux que tu sors au compte-gouttes. Tu les as fait com­plète­ment seul cette fois-ci ?

Sim­ple­ment avec un ingénieur du son, Clé­ment Rous­sel. Ça prend un peu plus de temps, mais c’é­tait ma volon­té dès le départ : je voulais faire de la musique tout seul. Les morceaux, quand ils sor­tent de mon ordi en maque­tte, ressem­blent déjà beau­coup aux morceaux fin­aux. Sur le pre­mier album, j’avais besoin d’une per­son­ne en plus pour don­ner son oreille, en l’oc­cur­rence Dio­go Strausz qui est venu du Brésil. Mais là je voulais voir si j’é­tais capa­ble de faire la tran­si­tion tout seul, et surtout de trou­ver de l’in­spi­ra­tion en stu­dio, arrêter d’ar­riv­er avec quelque chose de com­plète­ment fini et le tourn­er dans tous les sens avec des avis extérieurs. Ce n’est pas quelque chose qui m’a frus­tré sur l’al­bum, j’avais besoin d’être en con­fi­ance. Mais là c’est l’é­tape d’après, d’au­tant que j’ai com­mencé à faire de la réal­i­sa­tion pour d’autres per­son­nes, comme avec Vin­cent Del­erm, ou Yelle : le meilleur endroit pour m’en­traîn­er à ça, c’est sur mes morceaux à moi.

Que racon­te ce nou­veau titre ?

Les Humains”, qui sort aujour­d’hui, par­le d’une per­son­ne qui est per­due à l’é­tranger, c’est quelqu’un qui voy­age beau­coup, et qui a une per­son­ne qu’il aime chez lui. Il vit tous ces beaux voy­ages avec un ennui pro­fond, com­plète­ment blasé, parce qu’il n’ar­rive pas à penser à autre chose qu’à cette fille dont il est amoureux.

C’est con, mais je pour­rais rem­plir des Stade de France, je serais encore méga impres­sion­né par les gens qui font de la musique ou des films que j’ad­mire et qui m’in­spirent.

On lit sou­vent l’ad­jec­tif “naïf” quand on par­le de ta musique et de tes textes. C’est un mot qui t’en­nuie ?

Non, ça ne me dérange pas. Dans le pre­mier niveau de lec­ture de mes morceaux, il y a en effet quelque chose de très frontal, avec des mots assez sim­ples, des pen­sées ou des images par­fois enfan­tines. J’u­tilise ça pour plan­quer en souter­rain des idées un peu moins naïves. Mais unique­ment en deux­ième niveau de lec­ture, parce que je n’ai pas envie d’im­pos­er ma façon de penser aux gens, et je ne pense pas que l’im­pos­er soit le but de la musique, je trou­ve ça même assez pré­ten­tieux. Ce n’est pas parce que je suis chanteur que je peux expli­quer mieux que toi le monde qui nous entoure. De la même manière, quand j’écris des chan­sons, même si elles sont tou­jours un peu empreintes de ma pro­pre expéri­ence, il est impor­tant pour moi qu’elles puis­sent con­cern­er aus­si mes amis, qu’elles ne tour­nent pas qu’au­tour de moi. Pour “Il neige”, ou “Dehors”, des morceaux où je suis plus dans l’ob­ser­va­tion, c’est un peu dif­férent, je me con­tente de regarder les gens, j’es­saye de ne pas tout savoir.

Tu prends plein de notes dans des petits car­nets pour écrire des morceaux comme “Il neige” ?

Pas du tout ! Enfin si, pour être tout à fait hon­nête, j’en ai une dizaine, mais il n’y a que trois-quatre phras­es sur chaque. A chaque fois, je me dis que je vais aller me pos­er à la ter­rasse d’un café avec un car­net, que ça va être super et que je vais vrai­ment avoir l’air d’un mec qui écrit… Mais la plu­part du temps, quand j’écris un morceau, c’est sur mon lit, en caleçon, sur mon ordi et avec mon casque sur les oreilles (rires).

Tu as une date (com­plète, déjà !) à la Gaîté Lyrique le mois d’avril prochain. La soirée s’ap­pelle “Bande de Voy­ou” et tu y invit­eras plein d’artistes visuels et de musi­ciens, comme Fish­bach ou Albin de la Simone. Toi qui aime tant faire les choses tout seul, on te retrou­ve en bande ?

J’ai passé dix ans à faire des tournées avec des groupes, où j’é­tais bassiste, et où je n’avais pas tou­jours mon mot à dire sur la musique qu’on jouait, voire pas du tout. C’est sou­vent frus­trant de ne pas avoir le dernier mot. Ça m’a fait un peu péter un câble, et faire Voy­ou m’a per­mis de me recon­necter avec le plaisir sim­ple de faire de la musique, de faire ce que j’avais envie de faire, de me libér­er com­plète­ment sur le chant, les arrange­ments, les mélodies. De faire un truc un peu pop, oui par­fois naïf, mais c’est parce que c’est comme ça que les choses me vien­nent et que j’ai envie de le faire. Mais quand même, partager ça avec d’autres per­son­nes, faire de la musique sans aucun but pré­cis, juste pour s’a­muser, c’est génial.

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