Crédit : Elise Dutrieux

Rencontre : Monolithe Noir, où quand du drone, un synthé modulaire et très peu de lumière nous font décoller

C’était un de nos coups de cœur de l’Euroson­ic Noorder­slag, ce fes­ti­val du nord des Pays-Bas où s’enchaînent des show­cas­es dans tout le centre-ville de Gronin­gen. Entre la pop de Papooz, l’événement Angèle ou la fan­fare de Meute, il déno­tait avec son live élec­tron­ique grinçant, oppres­sant, emprun­tant bien plus au drone qu’aux hits dance­floor. Lui, c’est Mono­lithe Noir, Bre­ton au pseu­do fleu­rant bon 2001 Odyssée de l’Espace, exilé depuis quelques années à Brux­elles. Dans une autre vie, il avait un groupe de pop. Aujourd’hui, il pro­duit des mod­u­la­tions qui grat­tent le tym­pan, invi­tant à l’introspection tout en bal­ançant une presque tech­no exigeante et planante. Sur scène, il s’accompagne tou­jours d’un syn­thé mod­u­laire fait mai­son, sorte de soupe de câbles engoncées dans une mal­lette et reliée à un ordi­na­teur. Der­rière lui, sou­vent, des pro­jec­tions de vidéos qu’il monte lui-même à par­tir de vieilles images de vol­cans en irrup­tion, de cel­lules en vadrouille, de four­mis… On est loin, très loin, des lives tech­no qui pul­lu­lent aujourd’hui avec du map­ping géométrique, des boucles et des drops à n’en plus finir. Non, là ce qui ne finit pas, c’est la fas­ci­na­tion, et l’envie de se bal­ancer en avant et en arrière comme ces fous en camisole des vieilles vidéos d’asiles glauques. Ou, tout sim­ple­ment, d’écouter au casque dans le noir son pre­mier album Le Son grave, sor­ti sur le label belge Luik Records l’année dernière.

Si vous êtes plutôt Spotify :

Mais rassurez-vous, Mono­lithe Noir, Antoine Pasquali­ni à la ville, ne vit pas reclus dans un labo de savant fou : le jour, il est dis­quaire, et ce fin bon­homme à lunettes s’exprime d’une voix toute douce pen­dant la petite demi-heure que nous avons passé avec lui, avant son con­cert de Gronin­gen, sur la péniche qui nous ser­vait d’hôtel. Une con­ver­sa­tion où se croisent sci­ence, vidéos et passé pop.

Ces vidéos que tu pro­jettes der­rière toi sur scène, d’où viennent-elles ?

Sur archive.org, tout sim­ple­ment. Je voulais m’éloigner des images générale­ment util­isées dans la musique élec­tron­ique, qui sont très portées sur la tech­nolo­gie, la moder­nité, la géométrie, avec du map­ping. Je voulais pren­dre le contre-pied de ça. C’est à la fois prag­ma­tique, car ces images libres de droit sont donc gra­tu­ites et mod­i­fi­ables à l’envi, et à la fois esthé­tique, car ces vieilles vidéos ont un grain que j’apprécie. J’ai mis pas mal de temps à dévelop­per ce live vidéo, tou­jours en par­al­lèle du live musique, car je ne voy­ais vrai­ment pas l’un sans l’autre en élec­tron­ique. Bon, il se trou­ve que dans les faits, un con­cert sur deux je ne peux pas installer le live vidéo, cela dépend des salles et je suis sou­vent mis au courant au dernier moment. Ça embête tout le monde s’installer un écran et un pro­jecteur, surtout dans un con­texte de pre­mière par­tie ou de fes­ti­val – je n’ai pas encore la notoriété néces­saire pour que mes vidéos ne fassent pas chi­er cer­tains régis­seurs (rires).

On peut voir des cel­lules observées au micro­scope, de petits ani­maux en gros plans, de la lave… Il y a un côté très sci­en­tifiques dans tes choix de vidéos.

C’est quelque chose qui m’inspire, même si je suis une tarte en sci­ence. En ce moment, je lis Les Idées noires de la physique, un bouquin qui par­le de trous noirs, de matière, de corps noirs, avec une approche à la fois sci­en­tifique et philosophique… Et je décroche com­plète­ment dès que ça devient pure­ment sci­en­tifique ! Mais c’est un monde qui m’attire beau­coup, et qui finale­ment peut être rap­proché de mon genre musi­cal et du fait que j’utilise la syn­thèse modulaire.

Musiques élec­tron­iques et sci­ences ont tou­jours eu un rap­port assez étroit en effet. Max Coop­er par exem­ple utilise son back­ground de généti­cien pour la réal­i­sa­tion de ses vidéos ou pour des pro­jets trans­ver­saux avec des scientifiques…

Oui il y a finale­ment pas mal de sci­en­tifiques dans la musique élec­tron­ique, comme James Hold­en qui a fait des math­é­ma­tiques. Ou Cari­bou, qui était prof de maths – quelqu’un a lancé une rumeur comme quoi il dévelop­pait ses chan­sons avec des équa­tions. Il l’a démen­ti, mais c’est tou­jours quelque chose qui fait fan­tas­mer les gens, ce côté savant fou.

Tu peux avoir ce côté-là toi-même, avec ce tas de câbles !

C’est un syn­thé mod­u­laire, comme on en trou­ve pas mal en live élec­tron­ique car cela per­met une approche plus tac­tile, plus immé­di­ate et qui va à l’opposé de l’image prévis­i­ble et froide des lives élec­tron­iques habituels. Beau­coup de musi­ciens ont trou­vé un renou­veau avec ce genre de syn­thé, notam­ment parce qu’un live sur ordi­na­teur, ça a tou­jours éveil­lé la sus­pi­cion sur le tra­vail réel du musi­cien : est-ce qu’il est vrai­ment en train de faire quelque chose ou est-ce qu’il appuie juste sur play au début du con­cert ? Sauf qu’on peut faire énor­mé­ment de chose avec un lap­top, et sur mon instal­la­tion le syn­thé et mon ordi­na­teur fonc­tion­nent tou­jours en inter­ac­tion. J’ai dévelop­pé ce set-up avec Benoît Guiv­arch, un ami musi­cien qui répare beau­coup de syn­thé – il a notam­ment tra­vail­lé dans son ate­lier sur le matos d’Apollo Noir, Eti­enne Jaumet…

Ça vous a pris longtemps ?

Ça a pris quelques années pour créer cette machine et pour surtout qu’elle soit sta­ble. Dans un pre­mier temps, ça a été énor­mé­ment de bugs et de temps passé à essay­er de com­pren­dre com­ment fonc­tion­naient le syn­thé relié à l’ordinateur. Mais je ne voulais pas dévelop­per ma musique unique­ment sur des boucles, et que ça devi­enne de la tech­no. J’ai un peu peur de la boucle en général, même si c’est quelque chose d’assez pri­mor­dial pour créer l’état dans lequel on veut plonger les gens avec ce genre de lives. Mais l’idée était de n’avoir jamais une mesure qui ressem­ble à une autre, d’avoir des titres qui se dévelop­pent… Comme une chanson.

Là c’est peut-être ton back­ground pop qui ressort ! On retrou­ve quelques traces sur inter­net : tu avais donc un pro­jet, Arch Wood­mann. Qu’est-ce que c’était ?

Ça avait été chroniqué sur Tsu­gi à l’époque d’ailleurs ! J’ai un peu tourné la page pour être hon­nête. C’était du folk dans un pre­mier temps, j’étais tout seul à com­pos­er et enreg­istr­er, et il y avait un groupe pour le live. On a fait trois albums, mais j’ai eu envie d’une musique plus “expéri­men­tale” entre gros guillemets – même si je ne trou­ve pas que ce que je fais avec Mono­lithe Noir soit par­ti­c­ulière­ment expéri­men­tal. Quelqu’un de Radio Pan­ic un jour m’a passé une vieille inter­view d’Arch Wood­mann qui date d’il y a quelques années et, en gros, je dis­ais vouloir faire presque exacte­ment ce que je com­pose maintenant.

C’est quand même un sacré grand écart non ?

Oui et non, car j’utilisais déjà pas mal de syn­thé… Mais l’accomplissement c’est surtout de pou­voir tout faire tout seul aujourd’hui, de la com­po­si­tion au con­cert, tout en envoy­ant quand même beau­coup de son et de puissance.

Tes lives sont fait seul, mais ils s’écoutent seul aus­si, ta côté a un côté très introspectif…

C’est clair que ce n’est pas fait pour être écouté en groupe ou pour danser les bras en l’air. Aux Bars en Trans, il y a un mec qui cri­ait “le kick !” et “allezzzzz”… Je ne suis pas con­tre m’adapter de temps à autre, mais il y a un cer­tain moment où c’est incom­press­ible, cer­taines per­son­nes vont s’ennuyer, tant pis !

Totale­ment à l’opposée de la musique élec­tron­ique de fête, tu te rap­proches plus d’un courant comme le drone. C’est un genre de musique que tu écoutes ?

Au départ, j’étais plutôt intéressé par la démarche d’Andy Stott, que j’avais vu aux Siestes Elec­tron­iques en 2013. C’était très down­tem­po et dark, plus extrême que ce que je fais, mais j’ai vu que les gens étaient quand même dedans. Ca a été un de ces déclics qui m’ont poussé à me lancer dans ce pro­jet, j’avais envie d’une musique qui… T’enveloppe. Peut-être qu’elle na va pas faire danser, mais l’idée est d’envelopper les gens dans quelque chose de par­fois oppres­sant, avec la vidéo en plus, pour créer un cli­mat où à la fois ils se sen­tent mal et ils ont envie de rester, fascinés : c’est le plus beau com­pli­ment qu’on puisse me faire en tout cas. Avant, sur les vidéos, il y avait aus­si pas mal d’humains, mais je me suis quand même éloigné de ça car ça deve­nait un peu trop glauque (rires). Mais l’idée c’est de faire ren­tr­er dans ce monde-là, avec le moins de lumière pos­si­ble sur scène… Faire danser les gens ne m’intéresse pas spécialement.

Tu as enlevé ces images d’humains glauques de ton live, mais elles restent tout de même dans le clip du titre “Pro­fondev­ille”. Tu con­nais l’histoire der­rière ces vidéos ?

C’est une céré­monie religieuse de transe dans une église aux Etats-Unis. Ces images m’ont pas mal angois­sé, et ça fait par­tie de toute l’imagerie que je me suis fait autour de Pro­fondev­ille, une ville dans les Ardennes, alors que je n’y ai jamais mis les pieds.

Par­mi tes récentes col­lab­o­ra­tions, tu as fait un remix pour Ropopose, pas du tout dance­floor, mais tu y as gardé la voix du morceau orig­i­nal. Tra­vailler sur le chant, c’est quelque chose que tu envis­ages pour la suite ?

Deux morceaux seront vocaux dans mon prochain album, l’un avec ma com­pagne, elsie dx, qui chantera, et l’autre sera un duo avec Peter Brod­er­ick. C’est en cours donc ! Mais je ne veux pas non plus sub­merg­er ce futur disque avec des fea­tur­ings, il faut vrai­ment que ça ait un intérêt pour le morceau, et sur ces deux titres j’ai eu la chance de tra­vailler avec des chanteurs qui arrivaient avec une vrai propo­si­tion forte. Sur le prochain album, je vais essay­er d’aller vers quelque chose de moins max­i­mal­iste, moins dans la per­for­mance sur les effets, et notam­ment les effets de voix. Plus de cohérence aus­si. Mon pre­mier disque, Le Son grave, était plus une com­pi­la­tion qu’un album à part entière – j’y ai regroupé une par­tie des titres que j’ai pu com­pos­er pen­dant plus d’un an et demi, pour pass­er à autre chose.

Le Son grave s’offre une réédi­tion vinyle : plus d’infos ici.
Mono­lithe Noir jouera au fes­ti­val Electr()cution à Brest le 22 mars.

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