La Fraicheur. Crédit : Elodie Le Gall.

Rencontres Trans Musicales de Rennes : 40 ans toujours pucelles

D’abord la lumière s’est éteinte subite­ment dans l’immense hall 9 du Parc des Expo­si­tions. Puis, quelques cour­tes sec­on­des après, elle s’est ral­lumée. Devant la foule de 6000 et quelques âmes massées à l’avant-scène et hyp­no­tisées, les per­cus­sion­nistes anglo‐ougandais Nihilox­i­ca tous habil­lés de gilets jaunes. L’Afrique noire sol­idaire du soulève­ment pop­u­laire ? De ce sym­bole insur­rec­tion­nel le col­lec­tif de Kam­pala ne dira rien. Au lieu de ça, le groupe qui a le mieux incar­né ces 40e Trans Musi­cales de Rennes accélère le rythme de ses per­cus­sions trib­ales et de son syn­thé­tiseur. Avec ce live en état d’urgence Nihilox­i­ca a offert le meilleur moment de transe col­lec­tive du fes­ti­val. Il est 2h30 dans la nuit du same­di 8 décem­bre et l’immense hall 9 se vide. Dans les allées du Parc Expo tout le monde sem­ble prêt à se con­necter aux visions pré­moni­toires de la sono mon­di­ale. Pour cela cer­tains iront s’inoculer un shoot d’Orient pen­dant le live des fiévreux Al‐Qasar qui pour­raient repren­dre l’histoire des mariages rock / musique ori­en­tale là où Rachid Taha les a lais­sés. D’autres choisiront la fer­veur des Japon­ais d’Ajate, inat­ten­dus pour­voyeurs en afro beat joué sur des instru­ments en bam­bous. Et la nuit fera en sorte de brouiller les derniers repères.

C’était en germe. Depuis que les Trans Musi­cales ont décidé de recen­tr­er leur pro­pos en direc­tion de la marge. Depuis aus­si que ce fes­ti­val ayant révélé des artistes aus­si mar­quants que Por­tishead, Daft Punk ou LCD Soundsys­tem a opté pour la carte du grand mix. Si le nou­veau slo­gan mis en avant par les organ­isa­teurs proclame fière­ment “Nou­veau depuis 1979”, cette édi­tion a per­mis de tra­vailler deux autres affir­ma­tions faisant par­tie de l’ADN artis­tique, humaine voire poli­tique du fes­ti­val ren­nais. Les affir­ma­tions ? Comme l’avait déjà théorisé la direc­trice du fes­ti­val Béa­trice Macé, “l’inconnu vaut tou­jours le coup d’être vécu, la lib­erté de choix n’est jamais négo­cia­ble”. Rien d’étonnant dès lors que l’emblématique directeur artis­tique Jean‐Louis Brossard jus­ti­fie l’absence de tête d’affiche pour cette édi­tion anniver­saire, par un sourire : “Pourquoi la quar­an­tième édi­tion devrait être plus excep­tion­nelle que la trente‐neuvième ou la quarante‐et‐unième ?”

Non seule­ment, Brossard n’a pas tort, mais dans les faits cela donne à son fes­ti­val une impres­sion de DJ‐set géant. Le meilleur exem­ple pour saisir cet esprit s’incarne sous les traits d’Underground Sys­tem, six new yorkais vis­i­ble­ment aus­si intéressés par Fela Kuti et les Talk­ing Heads que par LCD Soundsys­tem. Aux Etats‐Unis, ce groupe emmené par la charis­ma­tique Domeni­ca Fos­sati est encore can­ton­né aux ses­sions pour des radios alter­na­tives et aux minus­cules scènes à Brook­lyn. Aux Trans’, pour leur pre­mier con­cert en Europe, les voilà propul­sés dans le cos­tume de révéla­tion rock 2018. Pour cela, il n’aura fal­lu qu’un live maîtrise pour et quelques tubes (“Go”, “Just A Place”).

Autre mes­sage bal­ancé pen­dant ces Trans Musi­cales : les géo­gra­phies musi­cales sont désor­mais brouil­lées comme jamais. La prochaine révo­lu­tion R&B ne vien­dra peut‐être pas des Etats‐Unis, comme il est de cou­tume, mais plutôt du con­ti­nent africain. Dès le jeu­di c’est l’Angolaise Pon­go — chanteuse éphémère de Bura­ka Som Sis­tema – qui le démon­trait. Le lende­main ce sera à la Kenyane Muthoni Drum­mer Queen — cos­tume de scène flashy, choré­gra­phies impec­ca­bles — de faire pass­er le fris­son du futur. Avec chaque fois, une cer­ti­tude : l’Afrique peut pro­duire ses Bey­on­cé et Mis­sy Elliott, les man­u­fac­tur­er, mais surtout les faire défer­ler sur le globe.

Si l’on veut saisir ce qui se joue la nuit quand les lumières des Hall du Parc Expo scin­til­lent, il faut pren­dre l’exemple de cette soirée du ven­dre­di 7 décem­bre entre 21h et 7h30 du matin : le pub­lic a pu vibr­er à l’unisson sur le jazz avant‐gardiste et mélodique d’un Chicagoan à bon­net rouge et trompette (Ben Lamar Gay) puis scotch­er sur la musique sacrée des Arméniens de The Naghash Ensem­ble. Même éton­nement quand cer­tains décou­vrent que la nou­velle elec­tro made in France sait met­tre à égal­ité, son, lumière et spec­ta­cle (Ouai Stéphane, Dom­brance, Atoem) voire trans­former les immenses espaces de fes­ti­val en dance­floors intimes à la berli­noise où défi­lent les mes­sages des com­bats LGBT (La Fraicheur). Le résul­tat de ces pas de côtés ? L’impression que la musique n’a jamais été aus­si calée sur la pul­sa­tion du monde.

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