Carte de membre de JD Beauvallet

Retour à l’Haçienda de Manchester, épicentre de la révolution acid des 80’s

par Tsugi

L’Haçien­da de Man­ches­ter fut l’épicentre de la révo­lu­tion acid. C’est aus­si là que les voy­ous ont appris à mélanger rock et house. Un lieu légendaire, qui a pour­tant mal démar­ré et mal fini.

Arti­cle issu du Tsu­gi 135 : La musique fait son #MeToo, disponible à la com­mande en ligne.
Par JD Beauvallet

Pour elle, j’ai tout plaqué au début des années 80. À peine évadé de l’adolescence, j’abandonnais études, famille, proches : je voulais pass­er mes nuits avec elle. Et dès mon arrivée à Man­ches­ter, je cher­chais un pied-à-terre qui ne nous sépare que de quelques min­utes à pied. En courant, sou­vent: c’était Hulme, une pieu­vre de béton armée jusqu’aux dents où rég­naient la vio­lence, le mal­heur, la folie. Mais l’amour me rendait aveu­gle, et quelques min­utes à peine après avoir posé mes valis­es, j’étais avec elle, ému jusqu’aux larmes de finale­ment la ren­con­tr­er, la touch­er, la pénétr­er: l’Haçienda.

Ce lieu autour duquel j’avais con­stru­it tant de rêves, de fan­tasmes, il m’avait claire­ment appelé un an plus tôt. J’avais lu cet ordre de mobil­i­sa­tion dans le NME : le label Fac­to­ry ouvrait son pro­pre club au cœur de Man­ches­ter, une vaste salle accueil­lant con­certs, DJs, bars et le who’s who man­cu­nien. Je vénérais alors Fac­to­ry, achetant religieuse­ment chaque nou­velle sor­tie, l’adorant par principe, par devoir. Une fidél­ité sans faille. Et puis ce club, c’était l’idée dérangée de New Order. Le groupe avait décou­vert lors de ses tournées améri­caines le club­bing newyorkais, l’électronique en con­struc­tion, dont New Order et ses idol­es Kraftwerk for­maient le socle. New Order finança ain­si la con­struc­tion puis les pertes colos­sales de l’Haçienda, en faisant sem­blant de ne pas être au courant.

Ma carte de mem­bre a été plus impor­tante pour moi que mon passe­port, me révélant des con­ti­nents incon­nus, des pop­u­la­tions qui ne sem­blaient exis­ter que la nuit, qu’ici.”

Carte n°9014

Dès ce pre­mier jour dont je n’oublierai jamais l’émerveillement naïf, je pos­sé­dais, pour la vie, une carte de mem­bre. N°9014. Ce sésame reste, aujourd’hui encore, l’un de mes objets les plus pré­cieux, pour ce qu’il m’a ouvert les yeux, ouvert des portes, ouvert à un monde ver­tig­ineux dont j’aurais sans doute tout ignoré. Ma carte de mem­bre a été plus impor­tante pour moi que mon passe­port, me révélant des con­ti­nents incon­nus, des pop­u­la­tions qui ne sem­blaient exis­ter que la nuit, qu’ici. Ma vie pou­vait commencer.

Le même soir, après une queue rapi­de sur Whit­worth Street, entouré de gens de mon âge aux looks si sophis­tiqués, si per­son­nels, je pas­sais enfin la porte de métal de l’Haçienda. Grande est la stu­peur: il fait un froid de gueux, il n’y a pas un chat, la musique résonne lugubre­ment dans ces vol­umes exor­bi­tants. Il n’y a pas de con­cert ce soir-là, mais la poli­tique jusqu’auboutiste de Fac­to­ry impose l’ouverture du club tous les soirs, afin de devenir un hub social, un lieu d’échanges et de ren­con­tres. Et ça marche: je croise sans com­pren­dre un mot de ce qu’elle baragouine ma colo­cataire briève­ment ren­con­trée dans l’après-midi. Elle avait com­pris, con­sternée, que j’étais ici pour être au plus proche de Fac­to­ry. Ça tombe bien, son copain joue dans le groupe A Cer­tain Ratio, alors encore une sorte de Joy Divi­sion funky, et il me présen­ta son crew. Au bal­con de l’Haçienda, nous dépenserons au fil des mois des for­tunes au flip­per. Je ne fréquen­tais alors guère les soirées club­bing, où il y avait sou­vent plus de staff der­rière les bars que de clients sur le dance­floor. Le lun­di était gay, le mar­di morose: la soirée s’appelait The End No Funk et des garçons tristes en pardessus râpés dodeli­naient, au mieux, sur des musiques déprimées. Mais je ne ratais qua­si­ment aucun con­cert. Dans le même mois, on pou­vait ain­si voir Pig­bag, Birth­day Par­ty, Eury­th­mics, Pale Foun­tains et John Cale. Ou, en quelques jours, Frankie Goes To Hol­ly­wood, la très habituée Divine et The Smiths. On pas­sait ain­si de la musique indus­trielle d’Einstürzende Neubaut­en à la soul suave de Cur­tis May­field, des Cramps à la pre­mière presta­tion européenne de Madon­na, de John­ny Thun­ders à Grand­mas­ter Flash, des Cocteau Twins à Prodi­gy, des Stone Ros­es à Lee Scratch Perry…

Nous étions ain­si nom­breux, en ce début des eight­ies, à con­sid­ér­er l’Haçienda comme une sim­ple salle de con­cert. La notion de club­bing, hormis chez les surex­cités de la north­ern soul, n’existait guère dans le Nord anglais : on en était encore aux boîtes de nuit où des lads se castag­naient après deux pintes, où les filles dan­saient comme dans un clip de Human League autour de leurs sacs à main.

L’Haçienda devient l’épicentre d’une révo­lu­tion sonique, esthé­tique et même sociétale.”

Perrys & scallies

Mais Fac­to­ry avait des antennes, des four­nisseurs de sons à New York, Detroit et Chica­go. De Mike Pick­er­ing à Lau­rent Gar­nier, on observe alors à l’Haçienda une curieuse migra­tion des regards : ils délais­sent soudain la scène, sem­blent rivés à la cab­ine de DJ, une cabane sur le bal­con. Cette vénéra­tion qui change de camp, elle ali­mentera dès les débuts des légendaires soirées Nude toute une scène locale, grandie à l’Haçienda. La sin­gu­lar­ité des Stone Ros­es, Char­la­tans ou Hap­py Mon­days, c’est d’avoir accom­pa­g­né musi­cale­ment cette muta­tion du club, mélangeant les gui­tares stri­dentes de l’indie-rock et les beats hédon­istes de la house. Ces groupes for­ment un pont, du rock vers la dance, dont per­son­ne ne revien­dra. L’Haçienda devient l’épicentre d’une révo­lu­tion sonique, esthé­tique et même socié­tale. Les per­rys et les scal­lies, petites frappes du Nord, trou­vent dans l’ecstasy un accord de paix pour leur guerre de 100 ans et frater­nisent même sur le dance­floor. Les DJs devi­en­nent des stars, une généra­tion de week­enders les suit à la trace et trans­forme d’obscurs sin­gles de Chica­go en des tubes nationaux. C’est l’été de l’amour ‘88, puis son remake de ‘89 – les con­certs des Stone Ros­es ou Hap­py Mon­days de l’époque comptent par­mi les plus ent­hou­si­as­mants de ma vie, tant les salles de con­certs impro­visent des raves, tant le spec­ta­cle est autant dans les dans­es trib­ales du pub­lic que sur scène.

Un jour, j’ai traité les Hap­py Mon­days de « délin­quants juvéniles ». Ils me remer­cièrent longtemps pour l’acuité de cette descrip­tion. Car s’ils avaient ouvert très tôt leur petit com­merce de la drogue sous les escaliers de l’Haçienda, ils furent vite rem­placés par les indus­triels du traf­ic et leurs mil­ices armées. La vio­lence pré­cip­it­era la fer­me­ture en pente douce du club, en 1997.

Je reviens sou­vent à Man­ches­ter. Ma rue a été rasée, l’Haçienda trans­for­mée en lofts. Je pense avoir été la seule per­son­ne à pass­er ses nuits à l’Haçienda ayant réus­si cet exploit: ador­er la musique, mais ne jamais danser. Il faut dire que les dans­es de Bez des Hap­py Mon­days pou­vaient fil­er de sacrés complexes.

Article issu du Tsugi 135 : La musique fait son #MeToo, disponible à la commande en ligne.

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