Aphex Twin © Oliver Hoffschir

Rock en Seine 2019 : machine à voyager dans le temps

L’équa­tion est sim­ple, et rabâchée chaque année : Rock en Seine = fin de l’été = fin des vacances = ren­trée. Comme si le fes­ti­val incar­nait l’achève­ment fatal d’un bon­heur éphémère, et l’é­coule­ment d’un temps qui passe trop vite. “Time flies” dis­ait Oasis, avant de juste­ment se sépar­er au Parc de Saint-Cloud en 2009. Alors certes, Rock en Seine embaume par­fois cette impres­sion de “mélan­col­ie du dimanche soir”, mais ne nous api­toyons pas trop vite. Soyons un peu fous, et trouvons-nous une bonne time machine pour déjouer les affres chronologiques. Coup de bol : avec son affiche excep­tion­nelle, Rock en Seine 2019 fut une for­mi­da­ble DeLore­an pour zigza­guer entre les épo­ques. Passé, présent, futur ; accrochez vos cein­tures.

Remontons l’horloge

Aven­tures et con­tin­u­um espace-temps ; notre réc­it s’an­nonce quelque peu décousu. Pour ne per­dre per­son­ne, nous com­mencerons donc… par le com­mence­ment. Et même si nos aven­tures débu­tent réelle­ment le ven­dre­di 23 août 2019, on se serait presque cru trente-cinq ans plus tôt. Et on l’au­rait réelle­ment souhaité : imag­inez entr­er sur le site, l’in­scrip­tion “Rock en Seine 1984” flot­tant au-dessus de votre tête. Sur votre tra­jet vers la Grande Scène, les enceintes crachent “The Pow­er Of Love” de Frankie Goes To Hol­ly­wood, puis le dernier morceau des Thomp­son Twins. À mi-chemin, vous tournez la tête sur votre gauche et apercevez la Scène des 4 vents, où se pro­duisent The Smiths avant d’at­ten­dre, comme toute une foule de jeunes gens, la tête d’af­fiche de cette folle soirée. Vingt-et-une heure son­nent. Une coif­fure arach­néenne émerge des couliss­es, accom­pa­g­née de qua­tre autres sil­hou­ettes. En deux heures et quart, The Cure enchaîne les tubes et finit en apothéose sur “Boys Don’t Cry”.

Bon, les choses ne se sont pas exacte­ment passées comme cela. Des Smiths, il ne restait que John­ny Marr, qui a toute­fois livré un show hon­or­able. Les ado­les­cents de 1984 sont devenus quin­quagé­naires, et Robert Smith ressem­ble désor­mais à une sorte d’hy­bride entre Coluche et Edward aux mains d’ar­gent. Mais ni la voix du mythique chanteur, ni la pas­sion du pub­lic ne sem­ble avoir bougé d’un cen­timètre. Permettons-nous donc de nous répéter : en deux heures et quart, The Cure a bien enchaîné les tubes et fini en apothéose sur “Boys Don’t Cry”. Et c’est exacte­ment ce qu’il nous fal­lait.

Retour vers le présent

Si le pas­sage de The Cure fut bien enten­du mémorable, chaque jour a eu droit à son petit lot de revivals. Same­di, Jun­gle reprend et actu­alise les meilleures recettes disco-funk. Le lende­main, c’est au tour de Bring Me The Hori­zon d’ex­humer les derniers morts-vivants emo avec une brève injec­tion d’an­nées 2000. Gare aux mèch­es bleues et aux Van’s slip on à car­reaux.

Mais le passé a assez duré. Nous revoilà en 2019, les pho­tos de Jor­ja Smith affo­lent Insta­gram, les clips de Major Laz­er font des cen­taines de mil­lions de vues sur Youtube. Et juste­ment, la Belle et la Bête étaient les grands pontes du deux­ième jour de fes­ti­val. Accom­pa­g­née de ses musi­ciens, Jor­ja ray­onne. Le pub­lic, qui a dû per­dre vingt-cinq ans de moyenne d’âge par rap­port à la veille, se retrou­ve com­plète­ment hyp­no­tisé. Le con­cert, porté par de solides instru­men­ta­tions soul/R’n’B, se déroule avec sou­p­lesse, avant que le groupe star Major Laz­er n’en­flamme et ne con­clue la nuit. Quelques dizaines d’heures plus tard, ce sera au tour de Deer­hunter et Foals d’en­doss­er leur époque : les pre­miers syn­thé­tisent joli­ment les saveurs actuelles de l’indie rock, plongées dans des tex­tures brumeuses et réver­bérées. Quant aux sec­onds, ils déroulent les titres pop en y insuf­flant quelques (petites) touch­es math rock pour com­plex­i­fi­er l’ensem­ble, sans livr­er grand-chose de révo­lu­tion­naire. Mais ce n’é­tait pas vrai­ment l’ob­jec­tif, car la relève se trou­ve autre part.

C’est vous le Doc, Doc”

Cette année encore, le fes­ti­val des Hauts-de-Seine a lais­sé la part belle à une nou­velle généra­tion des plus exci­tantes. Zed Yun Pavarot­ti, Bagarre, Météo Mirage, Mau­vais Œil… Les jeunes noms de la scène fran­coph­o­ne se bous­cu­lent pour pré­par­er l’avenir. Sans oubli­er les inter­na­tionaux. Clairo et son indie pop hybride se présente à la France avec une timid­ité touchante, repart avec un lapin en peluche et un dra­peau breton/LGBT offerts par des fans. La jeune Cana­di­enne Tom­my Gen­e­sis provoque les pogos en un éclair, ensor­ce­lant la foule avec ses bangers new school. Et quelques min­utes plus tôt, le Bri­tan­nique Louis Cole et son big band de squelettes déjan­tés offrent au jazz un petit ravale­ment de façade. Beats élec­tron­iques aux­quels suc­cè­dent moult solos de bat­ter­ies, obscurs poèmes déclamés sur des cordes syn­thé­tiques et dis­so­nantes, explo­sions impro­visatri­ces et chan­sons un brin absur­des : un véri­ta­ble ovni. Mais le zinzin de l’e­space ultime n’est pas encore passé.

L’heure et demie d’Aphex Twin est aus­si excep­tion­nelle qu’éprou­vante. Intro­duc­tion expéri­men­tale à base de bruits déglin­gués et de dia­logues en russe, puis des bass­es plus des­tinées à provo­quer de pro­fondes sen­sa­tions cor­porelles qu’à séduire l’or­eille. Les idées et les sons bouil­lon­nent, tan­dis que l’im­agerie épilep­tique ornant les écrans latéraux désori­en­tent l’e­sprit. Car­i­ca­tures à la fois hila­rantes et dérangeantes des sym­bol­es de la cul­ture française (de Ribéry à Houelle­becq, en pas­sant par Jul et Gains­bourg), effets de lumières psy­chédéliques : Richard David James a su hon­or­er son statut de savant fou des musiques élec­tron­iques. “C’est vous le Doc, Doc”.

Rock en Seine 2019 s’est donc achevé sur une leçon de physique quan­tique sous acides, un chat de Schrödinger qui aurait ouvert son troisième oeil, un para­doxe spatio-temporel. De quoi asséch­er notre DeLore­an pour une bonne année. Au moins.

Aphex Twin © Oliv­er Hoff­schir

Tom­my Gen­e­sis ©MATHIEU FOUCHER

RES 2019 — Louis Cole Big Band

RES 2019 — Clairo

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