Crédit : Matthias Wehofsky

Rødhåd, valhalla rising

Cinq ans après son pre­mier maxi, l’un des DJs et pro­duc­teurs alle­mands les plus impor­tants du cir­cuit tech­no se décide enfin à pub­li­er son pre­mier album. Mais loin de ses sets tel­luriques, Rødhåd déserte le dance­floor pour un Anx­ious tout en ambiances som­bres et pois­seuses. Ren­con­tre dans le deux pièces-cuisine berli­nois qui héberge son label Dystopi­an, en atten­dant de le voir ce soir à Con­crete aux côtés de Vril, Kobosil et Nur Jaber.

Hack­esch­er Markt, début sep­tem­bre. Il est à peine 10 heures du matin et des nuées de touristes s’affairent sous un soleil de plomb autour des échoppes de cette pop­u­laire place du centre‐ville de Berlin. Rendez‐vous est don­né devant une immense brasserie pour être con­duit dans les bureaux du label Dystopi­an, à la ren­con­tre de Rødhåd. Inter­view­er dans ses murs le DJ tech­no le plus en vue de ces dernières années se mérite. Comme on pou­vait l’imaginer, Dystopi­an est à l’image du héros du jour, dis­cret. Il faut d’abord emprunter un pre­mier pas­sage, qui nous plonge dans les derniers restes du Berlin under­ground post‐chute du mur, avec ses fresques murales défraîchies et ses bou­tiques DIY, puis un deuxième, ouvrir une lourde porte en bois qui donne sur une cour intérieure, pren­dre le monte‐charge hors d’âge… pour découvrir un deux-pièces sans âme, une cuisine‐salle de réunion ouverte à tout vent et un minus­cule bureau où s’entasse en silence l’équipe du label‐agence de book­ing Dystopi­an. Dif­fi­cile de faire moins tape-à-l’œil.

Apparu au pre­mier plan de la scène tech­no européenne en 2013, arpen­tant aujourd’hui les insti­tu­tions tech­no et sou­vent pro­grammé en tête d’affiche des fes­ti­vals européens, Rødhåd, Mike Bier­bach de son vrai nom, n’a pour­tant rien du phénomène venu de nulle part à la faveur d’un effet de mode. Cet habitué du Berghain, Fab­ric et autres Con­crete, tête de pont d’une nou­velle génération berli­noise, a patiem­ment fait ses gammes, à la dure, dans les hangars et les clubs con­fi­den­tiels de la cap­i­tale alle­mande, jouant par­fois devant 30 per­son­nes, jusqu’au jour où il s’est décidé avec deux amis à pren­dre son des­tin en main (voir encadré). Cette carrière lente­ment bâtie, fruit d’un appren­tis­sage entamé au plus bas de l’échelle, a inoculé à ce grand timide le virus de la mod­estie. Loin des super­stars qui assurent le show, il compte sur ses seules capacités pour apprivois­er les foules de plus en plus nom­breuses à venir suc­comber à ses coups de boutoir (sans compter un cer­tain charisme naturel qu’il exploite sans forcer). Si ce marathonien des platines est capa­ble de jouer dix heures d’affilée une tech­no millimétrée, dure et d’une noirceur insond­able, le Rødhåd pro­duc­teur n’a pas été en reste sur ses rares max­is (huit en cinq ans, publiés sur Dystopi­an ou le label belge Token). Sa tech­no rad­i­cale, four­mil­lant de détails et de tex­tures fine­ment ciselés col­lait par­faite­ment à son image de bûcheron norvégien… jusqu’à ce pre­mier album Anx­ious qui nous occupe aujourd’hui, et le voit faire un immense pas de côté. Rødhåd, en se lançant dans la fig­ure imposée de “l’album tech­no où il faut savoir explor­er d’autres ter­ri­toires pour mon­tr­er l’étendue de sa palette sonore”, délaisse le dance­floor, le 4/4 et la vir­u­lence au prof­it de morceaux marqués par l’ambient et un impres­sion­nant tra­vail de design sonore. Un disque où tout suinte l’anxiété, oppres­sant et étouffant, et dont les rares “éclaircies” sont la rad­i­calité tech­no du tel­lurique “Tar­get Line” et la drum’n’bass crépusculaire de “Burst”. Expli­ca­tions avec Rødhåd, DJ mar­tial et pro­duc­teur d’ambiances qui, en nous prenant à contre‐pied, pose déjà les jalons de son avenir dans la tech­no.

Si vous êtes plutôt Spo­ti­fy :

Tu es booké plusieurs mois à l’avance, tu joues en tête d’affiche, ton pre­mier album est par­ti­c­ulière­ment atten­du… C’est comme ça que tu imag­i­nais ta vie dans la musique ?

Absol­u­ment pas, et je ne com­prends tou­jours pas ce qui m’arrive aujourd’hui. (rires) J’ai com­mencé le dee­jay­ing à 16 ans, et bien sûr, comme tous les ados qui allaient régulière­ment à des soirées tech­no, je me voy­ais à la place du DJ. Mais jamais je n’aurai imag­iné être à la place qui est la mienne aujourd’hui.

Te souviens‐tu de la pre­mière fois où tu t’es posé devant des platines ?

Un ami m’avait appris les bases du mix et offert des dis­ques pour que je puisse m’exercer. J’avais dix dis­ques devant moi et j’ai dû mix­er toutes les faces, encore et encore. Quand j’ai com­mencé, c’était hard tech­no, très som­bre. Aujourd’hui, si le tem­po a un peu bais­sé, je reste dans le dark. C’est ce que j’aime. J’ai un sou­venir assez fort de l’une de mes pre­mières soirées, dans un sous‐sol. La salle était plongée dans le noir, les stro­bo­scopes tour­naient à plein régime, le beat était lourd. J’étais impres­sion­né.

Pen­dant qua­tre ans, tu as vécu une dou­ble vie: dessi­na­teur dans un cab­i­net d’architecte le jour et DJ la nuit…

J’adorais mon tra­vail, qui con­sis­tait à met­tre en scène les plans des archi­tectes. Je crois que j’étais plutôt bon d’ailleurs. C’était très stim­u­lant intel­lectuelle­ment, absol­u­ment pas aliénant. L’un de mes dernières tâches était de dig­i­talis­er les plans d’une vieille cen­trale électrique et d’en faire un ren­du 3D pour que sa destruc­tion se fasse en toute sécurité. Avec ce job, je gag­nais de quoi pay­er mon loy­er, tout en menant de front ma petite carrière de DJ. Je n’avais aucun besoin de me précipiter ou d’accepter n’importe quoi pour rem­plir mon fri­go. J’avais le temps de réfléchir, de préparer mes sets, mes pod­casts. Mes cachets me per­me­t­taient de m’acheter des dis­ques. C’était con­fort­able.

Il a fal­lu que tu choi­siss­es entre les deux, mais tu as atten­du 2013 pour démissionner. Tu étais fébrile à l’idée de chang­er de vie ?

La dernière année, je commençais à jouer à l’étranger, j’avais du mal à tenir le rythme. Je ne tra­vail­lais plus que trois jours par semaine, du mar­di au jeu­di, mais comme je n’étais tou­jours pas cer­tain que ma carrière de DJ allait per­dur­er, je restais. J’éprouvais beau­coup de mal à quit­ter ma zone de con­fort. J’ai fini par me lancer. J’en étais arrivé au stade où je me fai­sais presque plus d’argent en une seule soirée qu’en un mois au bureau. Je commençais sérieusement à douter de l’utilité d’y aller tous les jours. (rires)

Le pre­mier jour de ta nou­velle vie a dû te sem­bler particulièrement étrange…

Oh que oui ! (rires) J’étais heureux, mais aus­si curieux de ce qui allait advenir de moi. Je savais juste que des gigs m’attendaient le same­di suiv­ant, et que de plus en plus de deman­des de book­ing arrivaient tous les jours.

Tu as pub­lié ton pre­mier EP, 1984, en 2012 sur Dystopi­an, et tu as pris cinq années pour accouch­er de ton pre­mier album…

Je voulais d’abord me faire la main sur des EPs. J’ai tou­jours voulu tra­vailler sur le long terme. J’étais heureux à la sor­tie de 1984, mais je savais que je n’avais pas encore atteint le niveau de qualité que je m’étais fixé. J’ai pro­gressé depuis sur le plan de la pro­duc­tion, j’ai beau­coup appris ces dernières années. Les idées de départ sont tou­jours les mêmes, mais le traite­ment sonore n’a plus grand‐chose à voir. Si tu écoutes mes max­is dans leur ordre de paru­tion, ils abor­dent au fur et à mesure des ter­ri­toires sonores différents, à l’écart de la seule tech­no fonc­tion­nelle. Entre 1984 et les deux max­is parus sur le label Token, tu sens déjà que quelque chose a changé, que le sound design est différent.

Crédit : Matthias Wehof­sky

La noirceur d’Anx­ious a‐t‐elle pour orig­ine des morceaux comme “Venu­sian­is­che Hölle” ou “Plan­et Der Ver­lore­nen”, qui fig­u­raient sur le maxi Kinder der Ring­welt en 2015 ?

Tous les éléments d’Anx­ious sont éparpillés sur mes EPs, comme un puz­zle, un essai avant la pro­duc­tion finale de l’album. Sur Söhne der Erde et Kinder der Ring­welt, j’avais décidé de ten­ter un exer­ci­ce de style en m’essayant à l’ambient. Pour Anx­ious, je voulais trou­ver le son par­fait, mais définir ce que je voulais précisément m’a pris du temps.

C’est pour cela qu’il a mis si longtemps à se matérialiser ? Tu par­lais déjà de ce pre­mier album en 2016 lors de ta venue au Weath­er Fes­ti­val…

Les difficultés prin­ci­pales sont venues de mon plan­ning. En 2016, alors que je réfléchissais sérieusement à l’album, j’ai dû hon­or­er trente dates. Il m’était dif­fi­cile de tra­vailler sere­ine­ment. Puis j’ai déménagé dans un nou­veau stu­dio, qu’il a fal­lu installer de zéro et con­fig­ur­er avec un acousti­cien. Je n’ai pu com­mencer à tra­vailler dans le stu­dio qu’en milieu d’année. Je me suis alors mis en tête de chang­er d’appartement… (rires) Bref, 2016 n’a été que chaos, avec des car­tons partout, ce qui a retardé d’autant plus Anx­ious.

On peut affirmer qu’il a été dif­fi­cile à réaliser?

Tech­nique­ment non, car je tra­vaille vite une fois que j’ai mon idée direc­trice en tête. Je ne passe pas des heures à me pos­er des ques­tions exis­ten­tielles. Dans la majorité des cas, je com­mence sans aucun beat, par une ligne de basse, alors que dans la tech­no, on a plutôt ten­dance à envoy­er le pied et rajouter des sons autour. J’arrive facile­ment à créer des ambiances “cinématographiques”. Peut‐ être que j’ai acquis de bons réflexes dans mon ancien job de dessi­na­teur indus­triel, où j’agençais tout couche par couche, méticuleusement. J’y ai appris à tou­jours posi­tion­ner les éléments à la bonne place, à struc­tur­er et com­par­ti­menter mon tra­vail.

Ce qui est frap­pant sur Anx­ious, c’est sa pro­gres­sion, des ambiances pesantes de sa première moitié, qui illus­tr­eraient par­faite­ment des films d’angoisse, à une piste dance­floor comme “Tar­get Line”, que tu as enregistrée avec ton com­pagnon de label Vril. Tu as pris un plaisir par­ti­c­uli­er à tra­vailler sur le sound design de l’album ?

Tous les week‐ends, je joue dance­floor. Alors quand je me pose en stu­dio, je n’ai pas envie de com­mencer ma journée par lancer un kick. La plu­part du temps, j’attaque par des nappes, des ambiances, des paysages sonores. Plus de 90% de la musique que je pro­duis n’est pas pour le dance­floor. Je veux tou­jours pro­duire des tracks destinés à être joués en club, mais en ce moment, je suis dans… appelons ça “l’art”, et j’ai besoin de m’attaquer à des nou­veaux ter­ri­toires. J’ai enreg­istré ce disque en gar­dant Run­ning Man dans un coin de ma tête. Ce film dystopique de la fin des années 80, avec Arnold Schwarzeneg­ger, est l’un des pre­miers que je me rap­pelle avoir vu enfant. Son atmosphère som­bre et oppres­sante m’avait impres­sionné, et je l’ai vu des dizaines de fois depuis. C’est l’une des inspi­ra­tions prin­ci­pales de l’album, son fil rouge même.

Ne crains‐tu pas de désarçonner ceux qui ne con­nais­sent que tes max­is et tes DJ‐sets, plus musclés ?

Je suis bien sûr anx­ieux des réactions et je ressens beau­coup de pres­sion. C’est mon pre­mier album et j’espère que les gens vont l’aimer et surtout com­pren­dre que je n’avais pas besoin de sor­tir un album 100% dance­floor. Il y aura des gens sur­pris, d’autres vont détester – ce que je peux accepter… ou pas. (rires) Mais je suis con­scient qu’Anx­ious ne con­vien­dra pas à tout le monde.

Les sor­ties de Dystopi­an sont obsédées par la dystopie (récit fic­tion­nel qui décrit une société imag­i­naire dont l’organisation empêche ses mem­bres d’atteindre le bon­heur, ndr), chaque maxi tirant son nom d’un livre ou d’un film dystopique. Où se place Anx­ious dans ce champ thématique ?

Tou­jours dans la dystopie, et autant d’un point de vue poli­tique que sociétal. Quand on voit la sit­u­a­tion aux États-Unis avec Trump, au Moyen‐Orient, que nous sommes cernés par les caméras de sur­veil­lance, le cli­mat d’anxiété généré par les atten­tats en Europe… Quand je voy­age, il y a tou­jours un sen­ti­ment dif­fus et pal­pa­ble d’angoisse autour de moi, même si je n’ai pas peur… Ce n’est pas le futur que l’on nous avait promis.

On connaît tous ton surnom de Viking de la tech­no, et même si tu l’as tou­jours considéré comme une blague, on a l’impression que tu l’endosses complètement avec cette pho­to de pochette, avec ton vis­age exagérément poudré et ton air menaçant… Ne serais‐tu pas en train de t’abriter derrière un per­son­nage ?

La pochette… (rires) Ce n’était pas prévu que cela finisse de cette manière. Au début, il n’était pas ques­tion que j’apparaisse sur la pochette. Mais j’aimais cette pho­to, extraite d’une grosse ses­sion que nous avons réalisée dans la forêt. Elle accroche le regard et illus­tre bien l’adjectif “anx­ieux”. C’est une image forte. Mais c’était avant tout une façon de jouer avec les stéréotypes, et bien sûr d’étonner un peu plus. On passe telle­ment de temps à me deman­der si je suis suédois ou norvégien que j’ai décidé de jouer le jeu à fond. Donc c’est moi sur la pochette, sans être tout à fait moi. C’est presque un per­son­nage.

Est‐ce une façon de séparer le per­son­nage pub­lic, Rødhåd, du per­son­nage privé, Mike? Com­ment vis‐tu d’ailleurs ta célébrité dans le milieu under­ground ?

Je réussis encore à rester anonyme, je peux même sor­tir sans dif­fi­culté. (rires) Cela me fait tou­jours bizarre quand quelqu’un vient me remerci­er. Je ne me sens absol­u­ment pas comme une super­star, je n’arrive pas à m’habituer à ce qu’on vienne me deman­der de pren­dre une pho­to. Si les gens sont sym­pas, ce n’est pas un problème. Quand ça devient too much, je parviens tou­jours à fil­er en douce. (rires)

Mal­gré ton succès, te sens‐tu tou­jours appartenir à l’underground ?

Je ne pense plus appartenir à l’underground, je ne sais même pas s’il existe encore un “véritable” under­ground main­tenant que tout est acces­si­ble sur inter­net. Être under­ground aujourd’hui sig­ni­fierait à la rigueur se plan­quer dans un sous‐sol entre amis avec du son. Je crois aus­si que je ne suis pas suff­isam­ment sérieux et austère pour appartenir à l’underground. Bien enten­du, chez Dystopi­an, comme nous ne ven­dons pas des mil­liers de dis­ques, que nous vivons dans l’univers parallèle des DJ’s et de la nuit, nous incar­nerons tou­jours l’underground pour quelqu’un, en par­ti­c­uli­er pour nos familles, qui ne com­pren­nent pas tou­jours ce que nous faisons.

Toi qui es d’une nature réservée, n’es-tu pas un peu gêné d’être tou­jours présenté comme LE vis­age de la nou­velle tech­no berli­noise? D’être réduit au rôle d’ambassadeur de la scène?

(rires gênés) Bien sûr, il y a mon physique. Roux, bar­bu, tatoué… Il est facile de se sou­venir de moi. Mais je ne me vois pas une seule sec­onde comme le vis­age d’une nou­velle scène. J’appartiens à un mou­ve­ment musi­cal qui apporte une cer­taine fraîcheur à la tech­no, mais c’est plus une nou­velle génération de pro­duc­teurs, qui suit les pas du Berghain, de Mar­cel Dettmann et de Ben Klock, qui ont ramené ce type de tech­no sur le devant de la scène. Il ne faut pas exagérer, nous ne jouons pas une musique rad­i­cale­ment nou­velle, même si elle a évolué, devenant plus dub­by, plus dure.

Tes pro­duc­tions juste­ment, som­bres, pes­simistes et par­fois agres­sives, prennent‐elles leur source dans ton enfance à Berlin‐Est ?

Pas unique­ment. Une par­tie de mes influ­ences vient sûrement de mon enfance passée dans le quarti­er de Pren­zlauer Berg, avant la chute du mur, entouré des bruits per­ma­nents de la ville et du béton. Mais c’est dif­fi­cile de dire ce qui a précisément joué dans la con­struc­tion de mes goûts musi­caux, d’isoler con­sciem­ment une influ­ence plutôt qu’une autre. Appelons ça le son de Berlin. Ce qui est sûr, c’est que mal­gré mon caractère jovial, je n’ai jamais été du genre à chanter le refrain d’une chan­son joyeuse à tue-tête. La musique joyeuse m’ennuie, je préfère la mélancolie et la tristesse, ce sont ces émotions qui me touchent le plus.

Ne crains‐tu pas, main­tenant que tu as atteint un cer­tain niveau de recon­nais­sance et de notoriété, que tout s’arrête subite­ment ?

J’y pense par­fois. Mais cela m’a pris telle­ment de temps pour arriv­er au niveau qui est le mien que si demain la tech­no connaît une baisse de pop­u­lar­ité ou qu’on ne veut plus me book­er aus­si sou­vent, que je me ras­sure en me dis­ant qu’il y aura tou­jours un under­ground dans lequel je serais ravi d’évoluer. Si jamais cela s’arrête, il y aura forcément autre chose après.

Alors com­ment te vois‐tu vieil­lir sur la scène tech­no ?

Aucune idée. (rires) Je pense déjà à l’étape d’après, je suis en pleine phase de change­ment artis­tique. Je tra­vaille sur un pro­jet live qui n’est pas ori­enté dance­floor, où le sound design et les ambiances joueront le pre­mier rôle, comme sur Anx­ious. J’espère le faire tourn­er l’année prochaine, mais il faut que je trou­ve un moyen de jouer l’album live, car il y a telle­ment de couch­es superposées qu’il m’est impos­si­ble de repro­duire tout cela seul sur scène. Dans le futur, j’aimerais pourquoi pas tra­vailler sur des ban­des orig­i­nales de films, mais je ne suis pas un musi­cien de for­ma­tion : je ne sais pas écrire des mélodies ni couch­er la musique sur une par­ti­tion et je ne me vois pas com­pos­er pour un orchestre sym­phonique.

Quand nous avons demandé à te ren­con­tr­er, tu as d’abord demandé que l’entretien se fasse par e‐mail. Ressens‐tu des difficultés à assur­er la pro­mo­tion ?

C’est délicat. Quand je mixe, je sais que je suis dans la cab­ine, je fume un pétard et je baisse les yeux sur mes platines. Je me cache à la vue de tous. Je suis timide. J’ai appris à me soign­er au fil des ans, mais je ne serai jamais comme Sven Väth, à faire le show et être au cen­tre de l’attention. Donc forcément, la pro­mo­tion, ce n’est vrai­ment pas mon truc. Je préférerais met­tre la musique en avant, mais hélas, la musique c’est moi ! (rires)

Crédit : Matthias Wehof­sky

 


Dystopian, la naissance

Rødhåd et Dystopi­an ne sauraient exis­ter l’un sans l’autre. Sans la première soirée Dystopi­an, sa carrière n’aurait pas emprunté la même voie. Organisée par Rødhåd et deux de ses amis proches, qui l’accompagnent encore aujourd’hui, mais qui tien­nent farouche­ment à leur anony­mat, lais­sant le DJ être le vis­age du label, Dystopi­an est né de frus­tra­tions. À l’époque, les trois compères ne se retrou­vent pas dans le Berlin électronique, qu’ils ne considèrent absol­u­ment pas comme la cap­i­tale tech­no de l’Europe. La nuit est pour eux trop dominée par le son min­i­mal, Richie Hawtin en tête. Le Tre­sor vient d’emménager dans son nou­veau cadre, mais le son leur déplaît, le Berghain n’est pas encore l’institution que l’on connaît. Berlin n’est pas assez tech­no. Rødhåd n’a de plus aucun EP à son act­if, ce qui lui ferme les portes des “gros” clubs, en ver­tu d’une règle non écrite qui exige que les DJ’s doivent avoir pub­lié leur musique pour y jouer. Impa­tients, ils organ­isent leur première soirée le 20 novem­bre 2009 à l’Arena Club, con­viant Ben Klock, Shed et Sandwell Dis­trict à partager l’affiche avec Rødhåd, qui se charge de con­clure. Le Berli­nois inau­gure ce soir‐là son nou­veau patronyme, celui qu’il s’était choisi, Red­head (tra­duc­tion anglaise de Der Rote, soit Le Roux), étant déjà pris par un DJ belge. Le succès artis­tique, à défaut d’être com­mer­cial, est évident. Le trio a réussi à organ­is­er sa soirée sur ses ter­res berli­nois­es. La mécanique est lancée, les soirées men­su­elles vont s’enchaîner, les trois amis appren­nent les dessous du busi­ness, la carrière de Rødhåd passe à la vitesse supérieure, jusqu’à enfin pub­li­er en 2012 son pre­mier EP, 1984. Le label, dont ses cofon­da­teurs rêvaient avant même la soirée fon­da­trice, se matérialise enfin. Non sans mal, la faute au prin­ci­pal con­cerné. “Le lance­ment du label dépendait de moi, des morceaux que je me sen­tais capa­ble de livr­er. Il aurait pu naître bien avant, mais je n’étais pas prêt à sor­tir ma musique. Je me suis bien mis la pres­sion, je n’étais pas cer­tain de la qualité des morceaux.” Cinq ans plus tard, Dystopi­an a pub­lié une ving­taine de références, signées Alex.Do, Dis­tant Echoes, Drum­cell, Monoloc, Recon­dite et bien sûr Rødhåd, dans une veine tech­no qui trou­vait jusqu’à présent sa meilleure définition dans l’intitulé de la quatrième référence mai­son, le Béton Brut EP. Aujourd’hui Anx­ious rebat les cartes.

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