Roméo Elvis : de caissier au Carrefour à disque d’or

De retour avec Morale 2Luxe, ré-édition de sa dernière mix­tape Morale 2, le rappeur Roméo Elvis vit aujourd’hui de sa musique et rem­plit les salles. Une petite vic­toire pour le Brux­el­lois, qui a con­nu les années de galère et le poids de sa famille, ce qu’il nous racon­te dans une longue dis­cus­sion.

Morale 2 vient de faire disque d’or en Bel­gique, et ça ne devrait pas trop tarder à être la même chose en France. Est-ce que tu t’attendais à un tel suc­cès avec ce disque ?

Pas spé­ciale­ment. Je l’e­spérais mais je ne l’at­tendais pas de cette manière. Sur le plan per­son­nel, je voulais con­naître le suc­cès pour pou­voir vivre de ma musique. Ce qui me fait surtout plaisir, c’est de voir que Morale 2 est vrai­ment recon­nu comme un bon album. Avec la ré-édition on repar­le avec du recul de ce disque, et il y a beau­coup de bonnes choses qui en ressor­tent, c’est super touchant et grat­i­fi­ant. Mais je ne m’at­tendais pas à ce que ça marche à ce point-là. Com­paré à d’autres artistes, le disque a mon­té de manière assez tran­quille, ça a vrai­ment été très évo­lu­tif. Morale 2 sera vrai­ment un EP phare dans ma vie, c’est la pre­mière fois qu’on pose un disque riche avec des vrais fea­tur­ings. Ça fait plaisir de voir que les gens m’ont com­pris.

Tu pens­es qu’il y a eu un déclic avec “Brux­elles Arrive” ?

Bien sûr ce n’est même pas une ques­tion. On m’a décou­vert avec ce morceau, parce que j’ai fait un son avec Caballero, qui était déjà réputé, et qu’on a sure­ment amené un des meilleurs sons brux­el­lois de l’his­toire de cette scène. Ça a été un mar­quant défini­tif dans ma vie qui m’a don­né con­fi­ance. “Drôle de Ques­tion” a ensuite été un mar­queur au niveau plus pop, large, et je ne m’en défends pas du tout, j’en suis très fier. Je suis très ouvert à la pop, la chan­son française, et com­plète­ment prêt à boss­er avec ce genre d’artistes, donc je sais aus­si quel pub­lic je peux touch­er quand je fais ce genre de musique. Après, même si je suis ouvert à la pop et la chan­son, ce qui m’in­téresse c’est la scène. Et il y a tou­jours un moment dans mes con­certs où les filles finis­sent par se met­tre sur le côté parce que ça devient trop vio­lent (sourire).

Il y a de plus en plus de sonorités élec­tron­iques dans tes morceaux, notam­ment sur Morale 2Luxe. C’est quelque chose qui définit ta musique ?

Ça la définit de plus en plus et ça provient de ma col­lab­o­ra­tion avec le pro­duc­teur Le Motel. Le seul pont qu’il a avec le rap à la base c’est moi et un autre rappeur qui s’appelle Veence Hanao, sinon au départ il fait de la musique qui peut avoir des aspects deep house, min­i­male ou garage, mais en le faisant un peu à sa sauce. J’avais un son très rap clas­sique à l’an­ci­enne à mes débuts, lui plus elec­tro, et on a réus­si à mélanger tout ça avec le temps. C’est en ça que notre col­lab­o­ra­tion est riche. On a par exem­ple mis du UK Garage sur plusieurs morceaux de Morale 2Luxe, ce que je n’avais jamais fait avant alors que Le Motel en écoute à mort. Ça fai­sait un moment qu’on écoutait un mec comme Kekra, et ça nous tit­il­lait en l’entendant en met­tre partout dans sa musique. On s’est dit “Putain on a ça dans nos influ­ences depuis le début et on ne l’a jamais fait”. Du coup on y est allé.

On sent toute l’in­flu­ence de la scène rap “alter­natif” quand on écoute ta musique, et tu le revendiques d’ailleurs. Pour­tant, beau­coup d’artistes qui font une musique sem­blable ne veu­lent pas être affil­iés à cet héritage.

Ce sont des artistes aux­quels je me suis tou­jours iden­ti­fié. Que ça soit Fuza­ti, les Svinkels ou le Klub des 7, ils ont tou­jours eu une cer­taine légèreté et de la déri­sion qui me par­le beau­coup. C’est aus­si pour ça que j’aime Eminem depuis tout petit, parce qu’il me fai­sait rire. Sans vouloir faire de juge­ment, peut être que ce com­plexe d’autres artistes est pro­pre à la France : c’est un pays plus mar­qué par une his­toire forte avec le rap que la Bel­gique, avec une cer­taine image, et dire qu’on vient de cette scène-là ça peut ne pas être super grat­i­fi­ant. Le Klub des Loosers a mar­qué un truc très drôle récem­ment sur les réseaux soci­aux : j’avais fait leur pre­mière par­tie en 2015 à Brux­elles, et pour annon­cer leur retour pour une date en ville ils ont mis “Klub des Losers de retour au Botanique. La dernière fois qu’on y était Roméo Elvis fai­sait notre pre­mière par­tie. Cette année, ce serait l’inverse”. J’ai été super hon­oré !

Depuis le suc­cès, tu as l’air quand même beau­coup plus décom­plexé par rap­port à ta famille et tes orig­ines (Roméo Elvis est le fils du chanteur de var­iété belge Mar­ka et de la comé­di­enne Lau­rence Bibot, deux fig­ures recon­nues du pays ndlr). C’est fini toute cette gêne ?

Oui c’é­tait dans mon plan ! J’é­tais com­plexé par rap­port à qui j’é­tais et d’où je venais, et je voulais percer sans qu’on sache tout ça. Là j’en suis à un stade de ma vie où j’ai fait mes preuves tout seul, j’ai rem­pli un Bat­a­clan en sept jours, réal­isé le troisième disque d’or de l’his­toire du rap belge, des gros fes­ti­vals, une sig­na­ture chez Bar­clay… Je m’as­sume avec ma sœur parce que je suis fier d’elle, et avec mes par­ents aus­si parce que ce n’est plus un prob­lème. Je suis le fils d’un chanteur et d’une comé­di­enne con­nue en Bel­gique, et alors ? Je suis plus con­nu qu’eux et vous ne le saviez même pas ! (sourire)

C’est vrai que tu l’as caché pen­dant un long moment.

Il le fal­lait, ça aurait été l’en­fer sinon. Mais je pense que c’est quelque chose qui me con­cerne per­son­nelle­ment, c’est dif­férent pour ma sœur par exem­ple. Angèle a eu une autre approche des choses, elle a appris la musique avec mon père, de manière plus académique, elle a pris des cours, elle a assumé le truc en jouant avec lui. Moi je suis allé à l’aven­ture. En vérité, per­son­ne ne sait qui sont ses par­ents en fin de compte, parce que dès son pre­mier morceau elle est dev­enue plus con­nue qu’eux (sourire). Mais c’est vrai que je met­tais un point d’hon­neur à ce que l’on ne m’en par­le pas en inter­view, il ne fal­lait pas dire que j’é­tais le “fils de”. Les jour­nal­istes belges voulaient absol­u­ment le dire, c’é­tait du pain béni pour eux. Ces mêmes jour­nal­istes belges qui sont tous en train d’es­say­er de nous avoir toute la famille réu­nie d’ailleurs. On a accep­té de faire une inter­view com­mune mais pour la télé fla­mande, pour foutre une dis­quette aux médias fran­coph­o­nes (sourire).

Pourquoi ça ?

Parce qu’ils ne sont pas du tout adap­tés et pas du tout représen­tat­ifs de ce qu’on fait musi­cale­ment dans notre pays. Ce n’est que cette année qu’il y a eu de la musique hip hop dans nos Vic­toires de la Musique fran­coph­o­nes, il était temps. Et j’ai fait disque d’or en Bel­gique en étant unique­ment dif­fusé en Flan­dre à la radio. On a été dif­fusé deux semaines en Wal­lonie, et ils se sont ren­dus compte qu’on sous entendait le mot “bite” dans un morceau. Du coup ils m’ont retiré. Les fla­mands eux ont lais­sé, et m’ont passé “Dia­ble” et “Drôle de Ques­tion” dans leurs radios. Mer­ci les fla­mands !

Si vous êtes plutôt Spo­ti­fy :

Il y a quelque chose qui revient beau­coup dans les textes de Morale 2Luxe, ce sont tes petits boulots comme caissier au Car­refour ou à la plonge. Ça t’a trau­ma­tisé ?

(sourire) C’est une manière de par­ler de tout ce que j’ai fait avant le suc­cès, c’est quelque chose de pal­pa­ble en quelque sorte. Mes par­ents auraient pu avoir tout l’ar­gent qu’ils voulaient pour me pay­er un apparte­ment et tout le reste. C’est juste que mon père vient de Molen­beek, il est né dans un milieu pop­u­laire, il a gran­di avec pas grand-chose, et quand il a per­cé dans la musique il a con­tin­ué à énor­mé­ment tra­vailler et à met­tre de l’ar­gent de côté. Il est tou­jours resté sur ses con­vic­tions, et m’a enseigné à me débrouiller seul là-dessus. Je suis passé d’é­tu­di­ant à intéri­maire, j’ai fait un peu de Quick, de la plonge, du ser­vice dans un restau­rant, ma thune n’allait nulle part vu que ça par­tait dans la weed… Je n’en ai pas un sou­venir très nos­tal­gique. Mon père en par­lait en me dis­ant (il prend une grosse voix, ndlr) “Moi j’avais mon petit job et je me fai­sais de la thune ! J’avais mon équili­bre tu vois, j’é­tais bien!” et je ne voy­ais pas du tout ça comme ça. Du coup je par­le beau­coup de Car­refour dans mes textes (rires). À chaque fois que je suis dans un super­marché je pense aux gens qui y tra­vail­lent du coup, et ça me fait pas du tout envie.

Même si c’est un trau­ma­tisme ça ne t’a pas enseigné des choses ?

Ça ne m’a pas enseigné quelque chose d’artis­tique, mais un truc social. J’ai ren­con­tré trente mil­lions de per­son­nes, et j’ai pu analyser l’être humain sous toutes ses formes. Le Car­refour c’est un putain de cen­tre d’é­tude soci­ologique, tu vois pass­er tout type de per­son­nes dans ce qu’ils font de plus humain, de plus con­séquent, et de plus con­cret, qui est la con­som­ma­tion, la mise en appli­ca­tion de nos dépens­es d’ar­gent. Du coup j’ai énor­mé­ment scan­né ça et ça m’a appris plein de choses sur la vie et les gens. Après sur l’artis­tique, c’est plus au niveau de la rigueur que j’en ai tiré quelque chose. Aujour­d’hui si il faut se lever à qua­tre ou cinq heures pour par­tir en tournée, se taper trois avions pour aller à une date dans le froid, je suis directe­ment debout ! Sur le dernier morceau de Morale 2Luxe je dis “c’est l’heure de se lever, faut le faire seule­ment si tu veux faire ton beurre” en par­lant à ce Roméo Elvis là juste­ment, celui qui était caissier à Car­refour. Je lui dis que ça vaut vrai­ment la peine de tra­vailler dans cette merde pour l’in­stant, parce que ça va devenir béné­fique.

Ta sœur Angèle est en train de percer de la même manière que toi en ce moment. Du coup, on se demandait : est-ce que vous vous faites une bataille de chiffres ?

Ouais bien sûr ! (sourire) Sur Insta­gram surtout. Je prof­ite de mes dernières semaines d’a­vance et après ça sera fini pour tou­jours. Mais j’ar­rive encore à la tenir sur cer­tains trucs : j’ai fait un mil­lions de vue en 10 jours avec “Nappeux” et elle en deux semaines avec son dernier morceau. Par con­tre elle arrive trop vite avec les lives sur Insta­gram, là je suis mort (rires). On joue beau­coup à ça depuis qu’elle a per­cé, c’est drôle. Et puis si ça peut être une source de moti­va­tion pourquoi pas. Ça reste ma sœur, donc même si elle me dépasse je serai hyper con­tent. Mais bon je reste con­tent quand même parce que c’est moi, son frère, qui lui ai don­né son pre­mier disque d’or (Angèle est présente sur “J’ai Vu” de Morale 2, ndlr). Avant qu’elle me la mette à l’en­vers avec son disque de dia­mant, je pour­rais dire que c’est moi qui lui ai mis son pre­mier disque d’or. Hop ! (rires).

» Lire aus­si : Angèle, sa pre­mière grande inter­view

(Vis­ité 3 804 fois)