©Aldo Paredes

The Blessed Madonna : “Je suis une maman de la rave”

Au cœur d’une polémique d’ap­pro­pri­a­tion cul­turelle fin juil­let autour de son nom de scène, et poussée par une péti­tion lancée par un DJ afro-américain basé à Détroit, The Black Madon­na a décidé de chang­er de nom en The Blessed Madon­na. Respec­tée pour ses engage­ments en faveur de la cause LGBTQI+ et impliquée dans l’aide aux femmes vic­times de har­cèle­ment, la DJ s’était con­fiée sur son par­cours dans le Tsu­gi 129 (févri­er 2020). Entre­tien intégral.

Arti­cle issu du Tsu­gi 129, tou­jours disponible à la com­mande en ligne.

 

We Still Believe, Choose Love… Les noms des soirées dans lesquelles The Blessed Madon­na offi­cie par­lent d’eux-mêmes : la nou­velle prêtresse de la house améri­caine a l’espoir et l’optimisme chevil­lés aux platines. Marea Stam­per, 42 ans aujourd’hui, n’est pas du genre à baiss­er les bras. Entre son épiphanie rave à qua­torze ans et son suc­cès inter­na­tion­al de ces dernières années, elle a survécu à toutes les galères, les errances et les rejets, sans jamais aban­don­ner son rêve de prêch­er la bonne parole house, sou­vent mât­inée de tech­no, de dis­co voire de drum’n’bass. Un par­cours de com­bat­tante born and raised dans le fin fond du Ken­tucky sans le sou, qui l’amène aujourd’hui à s’engager en faveur de ceux qui ont encore moins : les réfugiés, et plus par­ti­c­ulière­ment les réfugiés LGBT fuyant des pays où l’homosexualité est encore un crime. Jusqu’à mi-avril, elle sil­lon­nera l’Europe avec son We Still Believe : Choose Love Tour pour soutenir l’association Help Refugees, une ONG anglaise four­nissant une aide human­i­taire et un sup­port psy­chologique aux réfugiés du monde entier. His­toire de ramen­er un peu d’amour et de sol­i­dar­ité dans la cul­ture club, la propul­sant presque mal­gré elle en Madonne des bonnes caus­es, une fig­ure mater­nelle vers qui les laissés-pour-compte se tour­nent, quitte à lui con­fi­er leurs secrets sur les réseaux soci­aux. Alors que la rési­dente du Smart­bar (le club le plus réputé de Chica­go, où se pro­duisent aus­si bien des poin­tures locales comme Der­rick Carter ou feu Frankie Knuck­les, que des stars inter­na­tionales, comme DJ Har­vey ou Ben Klock) s’apprêtait à retourn­er le club brux­el­lois C12 avec pléthore de drag- queens pail­letées, on a dis­cuté d’engagement et de per­sévérance avec celle qui a enfin réus­si à con­quérir l’Europe.

En quoi est-ce impor­tant pour toi d’injecter une dimen­sion poli­tique à ton méti­er ? Pour beau­coup la club cul­ture est seule­ment syn­onyme de fête et d’insouciance…

Je ne cherche pas à injecter quoi que ce soit. Tout le monde dit que la dance music, c’est l’unité, la lib­erté, l’acceptation de tous… J’ai juste envie que ça le soit vrai­ment ! L’entraide, la sol­i­dar­ité, les minorités et leurs dif­fi­cultés ont tou­jours fait par­tie de l’histoire de cette musique. Encore aujourd’hui, partout dans le monde, des acteurs de la cul­ture club doivent gér­er des prob­lèmes de dis­crim­i­na­tion ou de papiers.

Com­ment as-tu eu l’idée de t’associer à Help Refugees pour ta nou­velle tournée ?

C’est par­ti d’une expéri­ence per­son­nelle. Lors d’une tournée je suis dev­enue très amie avec une per­son­ne née dans l’un de ces nom­breux pays où les gays sont per­sé­cutés. J’ai ren­con­tré sa con­jointe et leur fils et décou­vert tous les prob­lèmes aux­quels elles devaient faire face en tant que réfugiées LGBT. Je me suis d’abord assurée qu’ils étaient tous les trois en sécu­rité dans leur pays, en leur four­nissant un sou­tien financier puisqu’ils devaient se cacher, puis en les aidant à sor­tir du pays et en lançant une procé­dure de demande d’asile. Je ne peux pas don­ner plus de détails, l’avocat qui s’occupe de l’affaire nous a con­seil­lé de ne pas dire leurs noms ou même le nom de leur pays d’origine. C’est une ques­tion de vie ou de mort. En plus des innom­brables dif­fi­cultés de la vie de réfugié, les exilés LGBT subis­sent une dou­ble peine. Les lois qui aident les per­son­nes à émi­gr­er, déjà mal faites, ne sont pas adap­tées à celles et ceux qui ne font pas par­tie du mod­èle de famille hétéro­sex­uelle. Quand on par­le de regroupe­ment famil­ial par exem­ple, il s’agit de cou­ples père-mère, mais quand il s’agit de deux pères ou deux mères, on voit des familles être séparées, des enfants retirés à l’un de leurs par­ents voire aux deux. Au con­tact de ces deux amies et de leur fils, j’ai pris con­science de ces problèmes.

The Blessesd Madonna

De quelle manière as-tu voulu t’impliquer dans cette cause ?

Cela s’est fait naturelle­ment. Je voulais m’impliquer et aider. J’avais acheté un tee- shirt Choose Love de l’association Help Refugees et quand ils m’ont vue en pho­to avec, ils sont entrés en con­tact avec moi. La branche lon­doni­enne de l’association s’occupe spé­ci­fique­ment de la sit­u­a­tion des réfugiés LGBT. On a réfléchi ensem­ble à la manière de les aider. C’est comme ça qu’est née l’idée du We Still Believe : Choose Love Tour, que j’ai lancé en effec­tu­ant une grosse dona­tion. Chaque date me donne égale­ment l’occasion de par­ler de leurs actions et de ven­dre des tee-shirts dont les prof­its iront directe­ment à Say It Loud et Help Refugees, ce qui per­met à ceux qui ne peu­vent pas venir aux soirées d’aider l’association en achetant les tee-shirts en ligne.

Il y aura des gens qui ne m’aimeront jamais, quoi que je fasse. Ils vont me trou­ver fati­gante. Ils n’aimeront pas ma musique, mon dee­jay­ing, mon allure, mon odeur… Tant pis!”

Lorsque nous avons par­lé du Choose Love Tour sur le site de Tsu­gi, cer­tains com­men­taires regret­taient que le sou­tien ne soit apporté qu’aux réfugiés LGBT et pas aux réfugiés tout court. Que souhaites-tu répon­dre à ça ?

Rien. C’est comme com­menter un arti­cle par­lant du traite­ment du can­cer en dis­ant : “ Oui, mais pourquoi unique­ment le can­cer ? ” D’autant que l’organisation, Help Refugees, n’aide pas que les queers, elle met en place de nom­breuses actions pour tous, de l’achat de gilets de sauve­tage à l’acheminement de nour­ri­t­ure. C’est la deux­ième plus grosse asso­ci­a­tion européenne aidant les réfugiés. Mais la sit­u­a­tion des réfugiés LGBT induit des prob­lèmes spé­ci­fiques qui deman­dent des solu­tions spé­ci­fiques. Il existe des pays où tu peux être arrêté, jugé et poten­tielle­ment exé­cuté, sim­ple­ment parce que tu es gay. C’est inad­mis­si­ble. Je n’ai pas de temps à accorder à des gens qui iront com­menter : “ Oui, mais qu’en est-il des autres sit­u­a­tions ? ” Si ces autres caus­es leur impor­tent, qu’ils fassent quelque chose. Je suis tout à fait à même d’accepter les feed­backs de gens qui sont prêts à met­tre les mains dans le cam­bouis comme je le fais.

 

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Com­ment gères-tu les com­men­taires sur les réseaux soci­aux ? Il n’est pas rare de trou­ver sous tes vidéos ou pro­duc­tions des mes­sages très insul­tants, sur ta musique ou ton physique…

C’est dif­fi­cile de ne pas y faire atten­tion, mais qu’est-ce que je peux faire ? Gag­n­er un fight sur Inter­net ? C’est impos­si­ble. (rires) Il fut un temps où je m’amusais un peu avec – quand par exem­ple quelqu’un postait un com­men­taire méchant sous mon mix pour Res­i­dent Advi­sor, j’allais leur met­tre un mau­vais rat­ing sur le site. (rires) Mais, glob­ale­ment, je ne pense pas qu’il faille avoir accès à autant d’opinions dif­férentes sur soi. C’est comme si tu étais capa­ble d’entendre ce que tes voisins pensent de toi. Ce n’est ni sain ni utile. Per­son­ne ne devrait avoir son mot à dire sur tes choix créat­ifs, ce que tu es, ce que tu veux être, le monde dans lequel tu veux vivre ou ta con­cep­tion du bien et du mal. Le mieux que j’ai à faire est d’essayer d’être la per­son­ne que je veux être et de con­tin­uer à avancer. Il y aura tou­jours des gens qui ne m’aimeront jamais, quoi que je fasse. Ils vont me trou­ver fati­gante, ou ils n’aimeront pas ma musique, mon dee­jay­ing, mon allure, mon odeur… Tant pis !

Il t’est arrivé d’évoquer ce phénomène éton­nant sur les réseaux soci­aux : des fans t’écrivent pour te con­fi­er leurs dif­fi­cultés, racon­tant des agres­sions qu’ils ou elles ont pu subir. Ça arrive souvent ?

Con­stam­ment. Quand quelqu’un te con­fie quelque chose, la pre­mière chose à faire, c’est évidem­ment d’écouter, puis de deman­der ce que tu peux faire pour aider. Le plus sou­vent, les gens ne veu­lent rien, seule­ment être écoutés. Évidem­ment, je ne suis pas une pro­fes­sion­nelle, je suis juste DJ, mais j’essaye de faire de mon mieux.

C’est la pre­mière fois que j’entends un DJ dire qu’il ou elle reçoit ce genre de mes­sages très per­son­nels. Com­ment expliques-tu ça ?

Je ne sais pas ! Et je ne crois pas con­naître d’autre DJ à qui cela arrive. Mais j’ai une rela­tion assez per­son­nelle avec les gens qui vien­nent à mes shows. Je pense que c’est parce que je suis une femme, ils savent que je vais les écouter et pas les rejeter. Quand j’étais une jeune fille, je ne me serais pas sen­tie très à l’aise de me con­fi­er à un DJ mec, je me serais demandé s’il allait me croire. Je me suis tou­jours exprimée ouverte­ment au sujet de la tolérance, de la bien­veil­lance et de l’inclusion, les gens se sen­tent en con­fi­ance avec moi pour les évo­quer de manière plus per­son­nelle. C’est assez dif­fi­cile cela dit : je veux être disponible pour les gens sans dépass­er mes pro­pres capac­ités. Après tout, je suis “juste” une dame de 42 ans en tournée – mon âge doit sûre­ment ajouter une dimen­sion mater­nelle à tout ça. Je suis une maman de la rave. (rires)

The Blessed Madonna

Crédit : Brice Robert

Quand tu as com­mencé à sor­tir, vers qua­torze ans, il y avait de toute manière peu de femmes DJs à qui se confier…

Quand j’étais toute jeune, il y avait une DJ trans appelée 1.8.7 qui avait pas mal d’influence sur la scène drum’n’bass améri­caine. Elle a fait sa tran­si­tion au début des années 90 et je pense que ça a fait beau­coup de mal à sa car­rière. Elle a subi énor­mé­ment de dis­crim­i­na­tions, au point de se faire agress­er durant un show, presque tuer même. C’est prob­a­ble­ment la pre­mière femme que j’ai vu mix­er régulière­ment. Ensuite, j’ai eu la chance de voir de plus en plus de femmes der­rière les platines à Chica­go, comme DJ Heather, Hon­ey Dijon ou Lady Di. Autour du Smart­bar grav­i­tait une bande de femmes DJs très soudée. C’est en voy­ant Heather (DJ-productrice de pre­mier plan du Chica­go house du début des années 2000, ndr) que pour la pre­mière fois je me suis dit : “Je veux être comme elle.” Elle jouait avec la tech­nic­ité d’un Der­rick Carter, mais avec sa pro­pre pat­te. Elle bos­sait chez un dis­quaire, était rési­dente au Smart­bar. Je l’idolâtrais. J’avais 19–20 ans, et cela fai­sait quelques années que je sor­tais énor­mé­ment, mais sans jamais penser à devenir DJ.

Tu pen­sais que ce n’était pas un méti­er pour une femme ?

Je viens d’une famille de fémin­istes, mais j’ai mis du temps avant d’appliquer ces principes à mon pro­pre par­cours. J’avais inté­gré la misog­y­nie de notre société et il faut du temps pour se débar­rass­er d’idées préétablies. Même encore aujourd’hui. À mon âge, je pense que mes idées sont assez claires, mais il ne se passe pas un mois sans que j’apprenne de nou­velles choses et que ma per­cep­tion des choses évolue. Par exem­ple, la semaine dernière, il y a eu une polémique aux États-Unis autour de la présen­ta­trice Ellen DeGeneres, qui
a été la pre­mière per­son­nal­ité de la télé améri­caine à faire son coming-out. Elle a été vue récem­ment à un match de foot­ball avec George W. Bush – un prési­dent extrême­ment anti-gay, mais aus­si un crim­inel de guerre. Les gens ont été très blessés par ça. Jamais je ne pour­rais ser­rer la main de George W. Bush. Mais toute cette his­toire a eu le mérite de provo­quer d’intéressants débats et j’ai lu un super arti­cle qui expli­quait com­ment l’élévation dans les class­es sociales peut éclipser les affil­i­a­tions à un genre, une ori­en­ta­tion sex­uelle ou une opin­ion poli­tique. Peu impor­tent tes racines, c’est très facile de les oubli­er quand tu entres dans le monde des gens rich­es. Ça m’a fait réfléchir à mon pro­pre com­porte­ment. La défense d’Ellen DeGeneres était de dire qu’elle pou­vait être amie avec des gens qui n’avaient pas la même opin­ion qu’elle. Je trou­ve ça un peu trop facile.

The Blessed Madonna

En 2015, le DJ litu­anien Ten Walls a posté des com­men­taires homo­phobes nauséabonds et tu l’as pris à par­tie sur les réseaux soci­aux. Cer­tains t’ont accusée d’hypocrisie, remar­quant que vous aviez déjà partagé l’affiche de fes­ti­vals et donc prob­a­ble­ment fait la fête.

Évidem­ment, je ne peux pas con­trôler les line-ups, mais je ne me gêne pas pour dire ce que j’en pense. Les pro­gram­ma­teurs en font ce qu’ils veu­lent, mais mes feed­backs sont clairs. Je cri­tique le manque de diver­sité de l’affiche et par­fois même des per­son­nes (quelques semaines après l’interview, The Blessed Madon­na a appelé sur Twit­ter au boy­cott d’un fes­ti­val où elle devait jouer et qui était financé par Ama­zon, ce que les organ­isa­teurs n’avaient pas pré­cisé en la bookant, ndr). Lorsque j’organise mes soirées We Still Believe, j’ai le con­trôle total de mes line-ups et j’essaye que ces soirées soient représen­ta­tives du monde dans lequel j’aimerais vivre. C’est l’occasion de pro­pos­er des alter­na­tives et de faire décou­vrir des gens qui le méri­tent. Au lieu de cri­ti­quer tel choix ou com­porte­ment, c’est une démarche positive.

Adopter une démarche résol­u­ment opti­miste sem­ble impor­tant pour toi, y com­pris dans le nom que tu donnes à tes soirées, We Still Believe ou Choose Love…

On vit dans un monde très pes­simiste et comme tout le monde, je ressens de la colère et de la frus­tra­tion à chaque fois que je me con­necte à Twit­ter ou que j’ouvre un jour­nal. Mais pour moi l’optimisme n’est pas juste une tour­nure d’esprit, c’est une véri­ta­ble stratégie. J’ai tou­jours fonc­tion­né comme ça. Quand j’étais petite, nous n’avions pas d’argent, ma maman m’élevait seule, on se fai­sait régulière­ment expulser. Elle me racon­tait sou­vent l’histoire d’une petite fille qui se promène en ville avec sa famille sans un sou. Elle voit un tas de merde et plonge immé­di­ate­ment dedans. Son père l’en sort cou­verte de merde et lui demande ce qui lui a pris de sauter là-dedans ! Elle répond : avec un tas de crot­tin si grand, il doit for­cé­ment y avoir un poney dedans. Avec ma mère on s’est tou­jours dit qu’il devait y avoir un poney quelque part. J’ai eu beau me sen­tir très mal par­fois, j’ai tou­jours eu cette lueur qui me dis­ait que ce n’était que tem­po­raire. Je n’ai jamais per­du espoir.

Y com­pris dans ta carrière de DJ ? Longtemps, tu as eu beau­coup de mal à te faire book­er et à vivre de ta musique…

Qual­i­fi­er cette longue période de “ début de carrière ” est un généreux euphémisme. (rires) Le terme “ carrière ” implique généralement un échange d’argent ou une notion vague d’emploi, avec moi ce n’était vrai­ment pas le cas. (rires)

C’était à ce point ?

Mon Dieu, oui ! Il y a une période où je jouais quand même assez régulièrement dans le Mid­west, mais je devais con­duire deux heures pour m’y ren­dre et me faire 100 dol­lars. La moitié de ce je gag­nais par­tait dans l’essence. J’avais un boulot à temps plein à côté, voire un deuxième job en plus. Même lorsque j’ai com­mencé à tra­vailler pour le Smart­bar, en tant qu’assistante, j’ai dû boss­er à côté. J’ai eu jusqu’à trois jobs en même temps : je commençais ma journée à 5 h 30 du matin pour ter­min­er à 19 h et pou­voir par­fois mix­er le week-end.

Ça a duré longtemps ces galères ?

J’ai com­mencé à appren­dre à mix­er vers 1999. Jusqu’en 2013, j’avais l’impression de me faire énor­mé­ment d’argent quand j’avais un cachet à 300 dol­lars. La plu­part du temps, je jouais pour qua­si­ment rien dans des soirées un peu merdiques. Un ami très sage du Ken­tucky m’a dit un jour, avant que je ne démé­nage à Chica­go : “ Tu peux con­tin­uer longtemps comme ça et rien ne chang­era, le meilleur moyen pour que tu avances, c’est de pro­duire des dis­ques. ” C’était dif­fi­cile, je n’avais aucune idée de com­ment faire et je n’avais même pas d’ordinateur qui mar­chait cor­recte­ment. J’ai eu beau­coup de chance en arrivant à Chica­go. L’un de mes boss m’a acheté un ordi­na­teur avec des réduc­tions qu’on avait chez Apple – c’est une des nom­breuses choses que ce mec génial a faites pour moi. C’était un ordi tout neuf et rapi­de, grâce à lui j’ai pu appren­dre bien plus vite à pro­duire. Ça ne s’est pas fait en un jour, j’ai com­posé des morceaux sous pas mal de pseu­dos dif­férents et finale­ment j’ai réus­si à écrire des titres plus per­son­nels et c’est ceux-là qui ont touché les gens. Puis, ça a fait un effet domi­no, avec un pre­mier titre qui est devenu assez pop­u­laire en Europe. Devenir rési­dente au Smart­bar, à peu près six mois après avoir com­mencé à y boss­er à l’organisation, a égale­ment été une étape très impor­tante. Être affil­iée à une insti­tu­tion aus­si incroy­able aide énor­mé­ment. Et au bout de deux ans, j’ai pu quit­ter mon boulot.

Aujourd’hui, tu vis à Londres ?

Oui, j’y suis arrivée il y a trois ans. Je n’avais jamais vrai­ment passé beau­coup de temps à Lon­dres. J’y allais pour jouer et je repar­tais. Mon agen­da est encore super rem­pli aujourd’hui, mais il a été encore plus fou. Je n’avais pas une sec­onde pour décou­vrir les villes dans lesquelles je jouais. En 2016, j’ai fait 147 shows en neuf mois. Et puis j’ai décroché une rési­dence au club XOYO à Lon­dres : j’y ai joué tous les ven­dredis pen­dant treize semaines. Mon mari et moi avions comme pro­jet de démé­nag­er à Berlin, car c’est ce que fait tout le monde, mais à notre grande sur­prise, on a adoré Lon­dres, on ne voulait plus en par­tir ! Et puis j’ai eu une rési­dence à la BBC, j’ai pu avoir un visa, et aujourd’hui on a entamé les démarch­es pour avoir notre carte de rési­dent per­ma­nent. On aime Lon­dres, on aime l’Europe, pou­voir voy­ager libre­ment sur le con­ti­nent (en espérant que ça dure !), ren­con­tr­er plein de gens, amélior­er mon français…

Pourquoi avoir autant joué ? Ça peut être coûteux en ter­mes de santé, de moral…

Oui, claire­ment. Le décalage horaire, les vols de huit heures entre les États- Unis et l’Europe… C’était beau­coup, et ça peut te ren­dre un peu fou au bout d’un moment. Cer­tains font cet aller-retour presque tous les week-ends, comme Tiga ou Der­rick Carter. Ils ont plus d’endurance que moi. Je ne sais pas de quel bois ils sont faits, mais ce n’est pas le même que moi. J’ai volon­taire­ment décidé de lever un peu le pied, pour accorder plus de temps à l’organisation des soirées We Still Believe et pren­dre soin de moi. Dorénavant toute une équipe m’entoure pour organ­is­er les soirées, gérer les tournées, si je fais un burn-out, ça n’impactera pas que moi.

The Blessed Madonna

Crédit : Aldo Paredes

Tu dis sou­vent que les gens vien­nent en club avec des besoins et des espoirs dif­férents. Quels étaient les tiens quand tu as com­mencé à sortir ?

Quand j’ai com­mencé à m’intéresser à la musique élec­tron­ique, j’étais une gamine. Je pen­sais être une grande, mais quand je revois les pho­tos aujourd’hui, je me rends compte que j’étais encore une petite fille. Je n’étais même pas encore au lycée. C’était les années 90, la musique élec­tron­ique deve­nait plus pop­u­laire, on la voy­ait à la télévi­sion dans des ver­sions plus pop, notam­ment sur MTV que je regar­dais beau­coup. J’étais une enfant bizarre, je n’avais pas beau­coup d’argent, je n’avais pas beau­coup d’amis. J’ai tou­jours été un peu ostracisée. Per­son­ne n’est très heureux à qua­torze ans, mais les miens ont été durs. Savoir qu’il y avait un autre monde quelque part, loin d’un sys­tème sco­laire très con­ser­va­teur, loin de l’Amérique sud­iste peu pro­gres­siste dans laque­lle je gran­dis­sais, a été sal­va­teur. Les club kids à la télé avaient l’air si créat­ifs et col­orés. Ils vivaient des aven­tures ! Ça ressem­blait à la liberté.

Ma pre­mière rave, j’avais qua­torze ans. hard­core belge. Je ne sais pas pourquoi, mon coin paumé du Kentucky.”

Que s’est-il passé quand tu y as goûté ?

En étant bal­ancée dans la scène rave nord-américaine si jeune, au milieu de telle­ment d’adultes, je me suis com­plète­ment per­due. À 16 ans, je vivais seule dans mon pro­pre apparte­ment, j’avais un petit copain bien trop vieux pour moi, je m’attirais plein de prob­lèmes… Ça aurait pu mal finir, j’ai eu de la chance. D’autres ne l’ont pas eu. Beau­coup de mes amis de l’époque ont con­nu les dom­mages col­latéraux de cette vie, beau­coup sont tombés pro­fondé­ment dans la drogue ou se sont retrou­vés dans des sit­u­a­tions vio­lentes. On était des gamins face à des prob­lèmes d’adultes. Aujourd’hui, je ne con­cevrais même pas de gér­er cer­tains des prob­lèmes que j’ai dû gér­er ado­les­cente. D’une cer­taine manière, j’étais plus solide à 16 ans que je ne le suis à 42, parce que je ne me rendais pas compte, je n’en savais pas assez pour être effrayée. J’ai eu ce que je voulais : la lib­erté, les aven­tures, les voy­ages, un tout nou­veau monde. Mais aus­si beau­coup de dan­ger. J’ai com­mencé à réalis­er tout ça bien plus tard, quand j’ai vu des goss­es de 16 ans en club – mon Dieu, j’étais si jeune moi aus­si ?! Je me pen­sais très mature et sophis­tiquée, mais il aurait pu m’arriver n’importe quoi. Ma mère s’en rendait bien compte et avait des nerfs d’acier. Elle savait que j’en avais besoin, et que si elle ne me fai­sait pas con­fi­ance, j’allais me rebeller d’une telle force que ça allait devenir encore plus dan­gereux. Ce qui est arrivé à beau­coup de gamins, tan­dis que je savais que si quelque chose tour­nait mal, je pou­vais tou­jours appel­er ma mère. Et je l’ai fait, plein de fois. Avoir une famille à qui je pou­vais racon­ter sincère­ment ce qui se pas­sait dans ma vie, jusqu’aux trucs louch­es, c’était impor­tant. J’aimerais que tout le monde ait cette chance.

Où sortais-tu et qu’est-ce que tu écoutais comme musique ?

Dans des raves, illé­gales, mais payantes, dans des ware­hous­es ou des champs la plu­part du temps. Ma pre­mière, j’avais donc qua­torze ans. C’était en 91 ou 92, et c’était une soirée portée sur le hard­core belge – je ne sais pas trop pourquoi, mais c’était à la mode à l’époque dans ce coin paumé du Ken­tucky ! J’adore tou­jours le hard­core, j’ai eu aus­si une phase jun­gle, mais avec la prox­im­ité de Chica­go ça n’a pas pris beau­coup de temps avant que je ne décou­vre la house et que le style s’infiltre aus­si dans la scène rave. Et mon cerveau a explosé. Je ne savais même pas que la house exis­tait bien avant les raves ! C’est cliché, et tech­nique­ment toutes les musiques font ça, mais je trou­ve que la house nour­rit l’âme. Quand elle est bien jouée, tout comme la dis­co, les deux styles étant évidem­ment liés, elle peut trans­former une salle d’une manière si unique et spé­ciale, portée par ses con­nex­ions avec le gospel et la soul. C’est une musique qui peut par­fois être si puis­sante, spir­ituelle. Encore aujourd’hui, je suis à la recherche de ces moments-là, de cette tran­scen­dance. Quand il se passe un moment mag­ique, tout le monde le ressent, et c’est ce qui ressem­ble le plus je crois à l’amour universel.

Arti­cle issu du Tsu­gi 129, tou­jours disponible à la com­mande en ligne

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