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Toute-puissance du rap : comment en est-on arrivé là ? (épisode 2)

par Tsugi

Comme un écho à l’un de nos précé­dents arti­cles sur l’hégé­monie actuelle du rap dans les charts en France, il nous a sem­blé intéres­sant de met­tre en ligne un pas­sage sur ce sujet, abor­dé lors d’un débat entre plusieurs pro­fes­sion­nels de l’in­dus­trie de la musique, que nous pub­li­ions dans le Tsu­gi 128 (Cari­bou) de décem­bre 2019.

Vous l’attendiez toutes et tous, le voici. Le grand débat 2019. L’occasion pour qua­tre artistes, des pro­fes­sion­nels de l’industrie de la musique, de s’écharper, de se con­grat­uler, de pleur­er ou de rire ensem­ble ou séparé­ment sur les sujets qui ont agité l’univers musi­cal au cours des douze derniers mois. Le nom des heureux et heureuses élu.e.s ? La tal­entueuse pro­duc­trice tech­no Call­ing Mar­i­an, lau­réate des Prix des Inouïs du dernier Print­emps de Bourges, l’audacieuse man­ageuse de Thy­lacine et label man­ag­er de Yotan­ka, Clarisse Arnou, l’efficient Thier­ry Lan­glois, fon­da­teur du tourneur et agent d’artistes Uni‑T et pro­gram­ma­teur de nom­breux fes­ti­vals, et enfin l’électron libre et pop Cha­ton. Avec comme muni­tions, des gâteaux bios, quelques bon­bons géli­fiés trans­géniques, des cafés équita­bles et des ver­res d’eau à la pompe. Le vin blanc sera pour plus tard.

Pour un ado­les­cent, les rappeurs sont les bad boys d’aujourd’hui.”

Com­ment expliquez-vous l’hégé­monie actuelle du rap dans les charts en France ?

Cha­ton : Parce que c’est la musique la plus créa­tive en ce moment.

Oui, mais cela suffit-il à expli­quer une dom­i­na­tion aus­si écras­ante, qui, quand on détaille les chiffres, n’a aucun équiv­a­lent dans l’histoire ni dans aucun pays ?

Thier­ry : Pour un ado­les­cent, les rappeurs sont les bad boys d’aujourd’hui, ils sont l’équivalent des rock­ers des années 60. Ils sont attirés par le côté sul­fureux.

Mar­i­anne : Peut-être, mais le rap qui marche le mieux aujourd’hui n’est pas tou­jours celui des bad boys.

Clarisse : La scène est très diver­si­fiée et glob­ale­ment extrême­ment créa­tive.

Clarisse Arnou

Cha­ton : Le niveau de créa­tiv­ité du rap actuel est très élevé et con­traire­ment à une idée reçue, ce n’est pas une musique unique­ment écoutée par des jeunes qui vont s’en lass­er demain.

Mar­i­anne : Enfin moi, j’ai l’impression que ceux qui ont plus de 40 ans et qui écoutent du rap, c’est parce qu’ils tra­vail­lent dans l’industrie de la musique et qu’ils n’ont pas le choix.

Thier­ry : Ce n’est pas vrai, n’oublie pas qu’il y a eu NTM ou IAM, pleins de gens de plus de 40 ans écoutent du rap. Je crois aus­si beau­coup à l’importance du texte en France. Et pas seule­ment dans le rap. Je pro­duis les con­certs de Pépite et c’est fasci­nant de voir le pub­lic chanter durant leur con­cert. Aujourd’hui, et c’est vrai­ment nou­veau, dans les con­certs, les gens vien­nent chanter ensem­ble. C’est aus­si ce qui explique à mon sens le suc­cès du rap, qui est basé sur le texte.

Mar­i­anne : C’est vrai que côté textes, le rap d’aujourd’hui est vrai­ment très effi­cace. Ce sont les prod trop cal­i­brées qui me gênent.

Aujourd’hui, et c’est vrai­ment nou­veau, dans les con­certs, les gens vien­nent chanter ensem­ble. C’est aus­si ce qui explique à mon sens le suc­cès du rap, qui est basé sur le texte.”

Cha­ton

Thier­ry : Ce qui est fasci­nant aus­si avec le rap d’aujourd’hui, c’est la manière dont ils ont accéléré les cir­cuits de pro­duc­tions. Il y a des beat­mak­ers qui écrivent toute la journée et chaque artiste est capa­ble de pro­duire au moins deux albums par an. Ce qui prend beau­coup de place. On en arrive vite à une sit­u­a­tion où tout le monde écoute ça.

Clarisse : C’est un effet boule de neige qui n’est sans doute pas sans dan­ger. Plus la pro­duc­tion est grosse, plus les gens l’écoutent, plus elle est exposée sur les plate­formes et plus les gens passent d’un artiste à un autre tout en restant dans le même univers.

Thier­ry : On peut regret­ter aus­si que mal­gré sa créa­tiv­ité, le rap ait encore du mal à livr­er de véri­ta­ble per­for­mance sur scène. Cela me manque vrai­ment.

Cha­ton : C’est aus­si parce que les choses vont trop vite, des artistes qui n’ont jamais fait de scène de leur vie se retrou­vent à rem­plir des Zéniths. C’est com­pliqué. Il ne faut pas oubli­er qu’Orelsan, que tout le monde adore, a quinze ans de car­rière.

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