©Christopher Bethell

Sur les traces de Keith Flint (Prodigy), par ceux qui l’ont vu grandir

par Tsugi

Arti­cle orig­inelle­ment paru dans le Tsu­gi 121 (Kom­pro­mat) d’avril 2019.
Par Thomas Andrei.

Dingue, menaçant, exal­tant. Dans “Firestarter”, Kei­th Flint avait telle­ment insuf­flé de lui-même que son iden­tité avait fini par se con­fon­dre avec celle de la chan­son. Le 4 mars 2019, le chanteur de Prodi­gy, gueule offi­cielle de la cul­ture rave UK, était retrou­vé pen­du dans sa mai­son de cam­pagne de North End, un hameau de l’Essex. Un comté calé entre le nord-est de Lon­dres et la mer du Nord, que le reste du pays moque comme un espace de vide cul­turel, où règ­nent vul­gar­ité et intolérance. L’Essex du Firestarter, qu’il n’a jamais quit­té, était tout autre. On s’y sou­vient de lui en retenant ses larmes et débor­dant d’amour.

Sweat-shirt à l’effigie du dra­peau améri­cain, bermu­da clair, le nez et les oreilles gar­nis de pierc­ings argen­tés, Kei­th Flint tord son corps dans un tun­nel de métro aban­don­né. Écar­quil­lés, ses yeux cer­clés de maquil­lage som­bre fix­ent la caméra. Les mem­bres de Prodi­gy courent dans les couloirs souter­rains comme les vam­pires de la saga Blade, deux ans avant la sor­tie du pre­mier volet. Tourné en noir et blanc, le clip perce l’estomac d’angoisse, presque de peur, mais imprègne égale­ment une exci­ta­tion pro­fonde. Une sen­sa­tion qui pour­rait résumer l’œuvre de Prodi­gy dont le som­met artis­tique inter­vient en 1997, à la sor­tie de leur troisième album, The Fat Of The Land. Agglu­ti­na­tion de titres puant le dan­ger, tels “Smack My Bitch Up”, “Breathe” et “Firestarter”, le disque trans­forme la bande de l’Essex en stars plané­taires. Jusqu’alors danseur offi­ciel du groupe, Kei­th Flint en devient la vit­rine, éruc­tant dans un micro plein de bave. Il se change en objet culte, à l’esthétique iden­ti­fi­able entre mille.

Prosecco et dégradé

On ne le voit pas sur le noir et blanc, mais les cheveux de Flint, qu’il portera ain­si en tournée, mon­tés comme les cornes du dia­ble, sont aux couleurs d’un feu ardent. Der­rière ce look, qui défini­ra le Firestarter, on trou­ve une coif­feuse à domi­cile de l’Essex, Jane Cole. Neuf jours après le décès de son vieil ami, la voilà une coupe de Pros­ec­co à la main, debout con­tre le long comp­toir pois­seux du Lounge, unique étab­lisse­ment de Brain­tree à fer­mer après 2h du matin. Kei­th Flint avait emmé­nagé dans cette petite ville à l’adolescence, après une enfance dans l’Est lon­donien et un autre patelin du coin. Depuis tou­jours, son cen­tre névral­gique est la place du marché, occupée par un salon de tatouages, un cab­i­net d’audit, un super­marché Tesco et plusieurs pubs comme The Lounge. À 15h, une ving­taine de clients, prin­ci­pale­ment des hommes blancs entre deux âges, y vident des bières dans des effluves de Febreze, le corps calé au comp­toir. Le bar est fait de miroirs, les murs hon­orent Oasis et The Who, de vieux dra­peaux sont accrochés au pla­fond et le juke-box joue de vieux tubes rock, genre “Green Onions” de Book­er T. & The M.G.’s.

Pen­dant bien trois ans, j’ai fait toutes ses coupes de cheveux. On le fai­sait chez lui, avec une tasse de thé.

Pen­dant bien trois ans, j’ai fait toutes ses coupes de cheveux”, révèle Jane, passée dans un coin fumeurs d’inspiration ori­en­tale, der­rière une porte qui grince. “On le fai­sait chez lui, avec une tasse de thé.” Avant le tour­nage du clip de “Firestarter”, Kei­th sort d’abord une cas­sette pour lui jouer le morceau. “Évidem­ment, j’ai adoré, sourit-elle. On l’a beau­coup écouté, puis on a dis­cuté de ce qu’on pou­vait faire. Il fal­lait un lien avec le feu alors on a pen­sé à une sorte de dégradé : plus clair, puis plus jaune, plus orange puis rouge. On est allés acheter les couleurs chez le grossiste, à Colch­ester. Il demandait tou­jours aux pau­vres filles qui y tra­vail­laient d’expliquer chaque pro­duit. Elles n’en pou­vaient plus…” Après plusieurs essais, Kei­th, qui a une idée pré­cise en tête, est sat­is­fait du résul­tat. Jane aus­si. D’autant plus que la pre­mière fois qu’elle l’a ren­con­tré, il por­tait une drôle de chevelure longue, qu’elle peine à expli­quer. “Mais je me sou­viens qu’il m’avait demandé un élas­tique pour les cheveux. Il avait trop chaud à force de danser. Je lui en ai don­né un et lui ai demandé ce qu’il fai­sait dans la vie. Il m’a dit qu’il était podologue. C’était son genre d’humour.

 

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En réal­ité, Kei­th est alors cou­vreur et a pour supérieur Charl­ton Hig­gins, patron du Lounge depuis six ans. En survêt’ Under Armour inté­gral et sneak­ers noires assor­ties, son habit de deuil à lui, il par­le beau­coup en enchaî­nant les Per­oni.“Quand Kei­th est venu tra­vailler sur les toits, il avait le ver­tige, rigole-t-il. Ce qui le représente bien. On l’appelait ‘Inch’, l’équivalent de vos cen­timètres, parce qu’il bougeait très lente­ment. Il fai­sait très atten­tion.” Rapi­de­ment, Flint apprend le méti­er ain­si qu’à avoir moins peur du vide. Dans la boîte de Charl­ton, il se sent comme chez lui, mem­bre d’une équipe de col­lègues qui a pour par­tic­u­lar­ité de beau­coup faire la fête.

Thatcher et rave party

En octo­bre 1986, Mar­garet Thatch­er inau­gure la M25, un cer­cle d’asphalte de 188 kilo­mètres autour de Lon­dres. La dame de fer n’imagine pas que le deux­ième périphérique le plus long du monde con­tribuera large­ment au développe­ment de la scène rave locale, qui squat­te les ter­rains vagues adja­cents. Nomades, les ravers de Brain­tree ont aus­si un quarti­er général : The Barn. Dans les années 60, cette immense grange abri­tait une scène bien dif­férente, celle des gang­sters de l’East End, avec à leur tête les jumeaux Krays, immor­tal­isés en 2015 dans Leg­end, un film avec Tom Hardy. “Il y a même eu un meurtre en 1972, mais c’était bien avant notre temps, évac­ue Hig­gins. Il avait été élu meilleur club à l’extérieur de Lon­dres. On avait beau­coup de chance.” Le club est telle­ment pop­u­laire qu’il attire des fêtards de tout le pays.

Habituée, la bande de “ravers hard­core” de Charl­ton et Kei­th mar­que les esprits. “Quand on débar­quait, les gens se demandaient qui on était, sourit-il, cou­vert par la cloche de l’église adja­cente. Ta per­son­nal­ité s’exprime dans ta manière de danser, mais à force d’être ensem­ble sur le dance­floor, on avait tous un style sim­i­laire, proche de celui de Kei­th. On était tous très proches. On avait l’impression de con­naître l’âme de cha­cun.” Une nuit de print­emps, en 1989, un cer­tain Liam Howlett joue dans la grange. Kei­th Flint est là, tout comme Leeroy Thornill. Les deux potes sont telle­ment souf­flés par sa presta­tion qu’ils récla­ment une mix­tape. Selon la légende, Howlett mar­que le mot ‘Prodi­gy’ sur le côté de la cas­sette. Quelques mois plus tard, le groupe est lancé. Le reste appar­tient à l’Histoire.

The Lounge Bar, pour lequel Kei­th était cou­vreur. / ©Christo­pher Bethell

Statue et toits en chaume

Près de trente ans plus tard, Jane sèche ses larmes dans l’espace fumeurs au toit agité par le vent alors que Charl­ton grimpe dans son Q5 blanc direc­tion The Barn. Après dix min­utes de tra­jet, il se gare en grim­pant sur le trot­toir. “C’était juste là où tu as ce lotisse­ment, pointe-t-il du doigt, foulant la pelouse où il mar­chait en direc­tion des fêtes de sa jeunesse. Ça a fer­mé en 1990. Puis ils l’ont détru­it alors que je croy­ais que c’était un bâti­ment pro­tégé. C’était un choc. À l’époque, tu avais des voitures tout le long de cette rue.” Là où se tenait le club mythique se dressent désor­mais des maisons d’un étage, aux briques couleur sable trem­pées par la pluie. En face, un autre com­plexe immo­bili­er sort du sol. Il est séparé de la route par une palis­sade qui vend le pro­jet en let­tres rouges et noires : “Redrow, a bet­ter way to live.” Une promesse de vie meilleure loin de con­va­in­cre Charl­ton Hig­gins. “C’est sim­ple, il y a deux fois plus de gens ici, mais deux fois moins de choses à faire, se désole-t-il, par-dessus le bruit du traf­ic. Nos par­ents venaient d’une généra­tion qui se met­tait sur la gueule. Nous, on se fai­sait des câlins, on s’exprimait par la danse. Main­tenant, on dirait que les jeunes espèrent beau­coup moins de la vie. Ils se la jouent tous un peu gangs­ta. Ça me dépasse.

His­toire de rap­pel­er que l’on peut venir de Brain­tree, devenir une icône et ven­dre cinq mil­lions d’albums dans le monde, une péti­tion a été lancée. Elle réclame l’érection sur la place du marché d’une stat­ue de Kei­th Flint, héros mod­erne. Une juste récom­pense pour un homme qui n’a jamais oublié la ville qui l’a vu naître en tant qu’artiste. Si Howlett a fini par démé­nag­er à Lon­dres, les autres mem­bres sont tou­jours restés dans la région. En 1992, ils déci­dent tous d’enregistrer un morceau à The Embassy, un ancien ciné­ma puis salle de con­cert du cen­tre de Brain­tree. Le titre s’appelle “Death Of The Prodi­gy Dancers” et con­clut le pre­mier album, Expe­ri­ence. Aujourd’hui, le bâti­ment abrite un pub Wether­spoon, chaîne con­nue pour ses bas prix, ses moquettes psy­chédéliques et sa clien­tèle pro-Brexit. “Après ça, ils ont sor­ti un énorme soundsys­tem, pré­cise Hig­gins. The Prodi­gy a joué un con­cert ici, pour 1500 livres. Ce qui n’est absol­u­ment rien ! À l’époque, ils devaient déjà touch­er des cachets à 10 000. Ils ont fait ça pour Brain­tree.

The Prodi­gy a joué un con­cert ici, pour 1500 livres. Ce qui n’est absol­u­ment rien ! À l’époque, ils devaient déjà touch­er des cachets à 10 000. Ils ont fait ça pour Brain­tree.”

Un gentleman campagnard

En 2014, tou­jours bon samar­i­tain, Kei­th Flint reprend un petit pub près de chez lui, alors men­acé de fer­me­ture. Au milieu de la cam­pagne, en face d’un long cot­tage tout rose avec un toit en chaume, The Leather Bot­tle pour­rait math­é­ma­tique­ment être l’établissement le plus éloigné de l’image véhiculée par Prodi­gy dans les années 90. Le nou­veau gérant, Rob Reil­ly, est un homme à qui il est dif­fi­cile de don­ner un âge, calme, sec et timide. “Avant de repren­dre, je ne con­nais­sais pas Prodi­gy, avoue ce fan de Bil­ly Ocean, der­rière de fines lunettes. La pre­mière fois que Kei­th est revenu, je lui ai servi une pinte de gold­en ale. C’était un mec nor­mal, très sym­pa. Il ne se la jouait pas comme une célébrité. Les clients l’appréciaient beau­coup. Il fai­sait par­tie inté­grante de la com­mu­nauté.” Sur des murs vert clair sont accrochés des tableaux cham­pêtres et des fers à cheval. La chem­inée en briques rouges est éteinte et le ron­ron du réfrigéra­teur sert d’ambiance sonore. Imag­in­er le front­man de Prodi­gy servir des bières ici, à des clients vêtus de tweed, est sim­ple­ment sur­réal­iste. “Mais il ado­rait ça, assure sa coif­feuse. Il était devenu une sorte de gen­tle­man cam­pag­nard. Il accom­pa­g­nait des gens à la chas­se. Il aimait la paix, cette vie pais­i­ble à la cam­pagne.

La semaine de sa mort, de nom­breux fans s’entassent sous le pla­fond bas du pub. Dehors, ils lais­sent des mots, des fleurs, des bou­gies et s’étonnent de l’absence d’une bière au menu : la Firestarter. Une IPA com­mandée par Kei­th à une brasserie des Cornouailles en 2015. Au cœur du logo, entouré de flammes, on trou­ve un dra­peau améri­cain inver­sé, sur­mon­té de petites cornes dia­boliques. La bière quitte le comp­toir du Leather Bot­tle en même temps que Flint, qui se retire subite­ment en mars 2017. Onze jours après son décès, le gérant du Leather Bot­tle en com­mande deux bar­ils et la Firestarter revient dans l’Essex. “Il a telle­ment fait pour Brain­tree et sa région, con­clut Jane Cole. Prodi­gy a per­mis au monde de nous plac­er sur une carte. La ville était dévastée la semaine de sa mort. Il se sou­ci­ait tou­jours des autres, il n’oubliait jamais un vis­age. C’était vrai­ment quelqu’un de bien. Il va beau­coup nous man­quer.

©Christo­pher Bethell

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