TTC : retour d’une bande de mecs sympa

Ils revi­en­nent ! La joyeuse bande de TTC fête cette année ses vingt ans de car­rière et pour célébr­er l’anniversaire de leur for­ma­tion, Tido Berman, Teki Latex et Cuizinier accom­pa­g­nés de DJ Orgas­mic nous don­nent rendez-vous dans les clubs. Alors que “Girl­friend”, “Dans Le Club” ou encore “Antenne” sont encore dans toutes les têtes, les “moitié thugs moitié nerds”  que sont Teki Latex et Cuizinier revi­en­nent pour Tsu­gi sur l’histoire du groupe entre rap indé, musique élec­tron­ique et machines à tubes. Avec cette tournée, la boucle est bouclée.

Vous fêtez cette année les vingt ans de TTC, com­ment est née cette envie de faire une tournée anniver­saire des clubs ? Pourquoi pas des con­certs ?

Teki Latex : Sous la forme de con­cert, cela ne m’intéressait pas. On ne voulait pas faire le coup du vieux groupe qui repart sur les routes, ce genre de tournée comme on en voit beau­coup actuelle­ment. Cela ne cor­re­spond pas à la vision de TTC, on est plutôt du genre à ne jamais regarder en arrière. Si on met un peu de nos­tal­gie, c’est plutôt pour informer et faire com­pren­dre ce qu’il va se pass­er ensuite. Depuis notre pre­mière com­pi­la­tion en 1998, on a par­cou­ru un long chemin, jusqu’à la fin de TTC en 2007 et même au-delà. Tout un monde s’est créé depuis, que ce soit avec les labels Insti­tubes ou Sound Pel­le­gri­no. On s’est alors tous dit “Si on fai­sait une tournée DJ-sets ?” car nous sommes tous DJ aujourd’hui, donc cela avait beau­coup de sens de faire ça.

Cuizinier : Durant cette tournée, nous avons envie de plac­er quelques morceaux mar­quants de TTC puis nous allons tâch­er de faire le lien avec les artistes qui nous ont influ­encé à l’époque et ceux qu’on aime aujourd’hui. Nous avons déjà dis­cuté de deux for­mules : une pour les clubs et une autre pour des fes­ti­vals.

Teki Latex : On souhaite don­ner tous les détails de nos influ­ences, en faisant le lien avec ce qu’on fait main­tenant. Dans le pub­lic, j’aimerais qu’il y ait un mélange entre ceux qui nous écoutaient à l’époque et ceux qui ont raté le coche du groupe. On a envie de don­ner les clés aux gens  pour qu’ils com­pren­nent pourquoi “Girl­friend” est un hom­mage à la ghet­totech et “Codéine”, une référence à DJ Screw.

Expli­quer ce qui n’a pas été com­pris à l’époque ?  

Teki Latex : Oui, on a tou­jours eu ce besoin de don­ner les clés au pub­lic pour com­pren­dre le lan­gage un peu codé de TTC. Durant notre car­rière, on a réus­si à fidélis­er un pub­lic, mais on a aus­si fer­mé des portes à un autre.

Votre pre­mier maxi Game Over’99 date de 1999. A cette époque vous vous étiez tourné vers des influ­ences rap assez under­ground. Quels sont les artistes qui vous ont le plus mar­qués à cette époque ?

Teki Latex : On baig­nait dans une sorte de fan­tasme du rap indépen­dant améri­cain. Peu à peu, la ver­sion française s’est con­stru­ite en même temps que nous, on appelait ça le “rap alter­natif”, même si c’est un mot que je n’apprécie pas car il ren­voie au rock alter­natif et ce n’est pas du tout notre cul­ture. Si on devait choisir, ce serait “rap expéri­men­tal” par exem­ple. Quant à nos influ­ences, il y en a plusieurs. Tout d’abord celles venant de l’East Coast des Etats-Unis et par­ti­c­ulière­ment de New-York comme le label Fon­dle ‘Em Records de Bob­bito Gar­cia. Il avait une émis­sion de radio et pas­sait les démos de Nas avant tout le monde ! On écoutait aus­si Com­pa­ny Flow avec le rappeur El-P (aujourd’hui mem­bre de Run The Jew­els, ndr) qui fut un fon­da­teur pour ce type de rap car il était très inspiré par la musique indus­trielle et expéri­men­tale. Et, pour savoir d’où vient le côté salace de TTC, il faut aller chercher du côté de Cage (rappeur new-yorkais provoc’, mem­bre de feu le super­groupe The Weath­er­men, ndr.).

Sans oubli­er la West Coast ! Là-bas, il y a une scène under­ground qui est née avec la scène open-mic et freestyle. C’est une famille com­mune de MCs et beat­mak­ers qui trait­ent le rap comme on traite un solo de jazz, avec l’envie d’innover. On peut aus­si citer Liv­ing Leg­ends, Saafir et toute la Bay Area. Toute cette scène under­ground cal­i­forni­enne me fasci­nait car elle met­tait en avant le styling, c’est à dire la tech­nic­ité dans le rap comme imiter des instru­ments avec sa voix. Je pense que Kendrick Lamar découle de toute cette sphère.

Tout ce que vient de citer Teki Latex sont des influ­ences com­munes ?

Cuizinier : Oui glob­ale­ment. La musique était dif­fi­cile d’accès, Orgas­mic nous rame­nait des vinyles. Chaque semaine, il récupérait les nou­veautés et on se rassem­blait autour de ça.

Teki Latex : Nous n’avons pas décou­vert le rap par ces scènes. Quand nous avions ces influ­ences, c’était l’heure de la matu­rité. Ecouter du rap under­ground était une forme de réac­tion car nous voulions être un peu spé­ci­aux. A cette époque on était une poignée, on se retrou­vait lors de con­certs et on tis­sait des liens dans toute l’Europe grâce à cette musique.

A par­tir de votre deux­ième album Bâtards sen­si­bles, on sent une ouver­ture vers la musique élec­tron­ique. Com­ment s’est-elle invitée dans vos pro­duc­tions ?

Teki Latex : Cette ouver­ture s’est faite entre le pre­mier et le sec­ond album. A cette époque, on écoutait la French Touch et Aphex Twin, comme tout le monde. On s’est ren­du compte que les rappeurs new-yorkais et cal­i­forniens ont com­mencé à appa­raître sur des labels comme Warp. Cer­tains flir­taient avec la musique élec­tron­ique. Puis de notre côté, nous avions fait la con­nais­sance de Jean-René Eti­enne, avec lequel on a fondé le label Insti­tubes en 2003, et le jour­nal­iste Eti­enne Menu. Ces deux-là, on les voy­ait comme des sci­en­tifiques car ils nous invi­taient à écouter les artistes de labels comme Plan­et Mu. En 2004, nous avons retourné notre veste très con­sciem­ment en se dis­ant “nous sommes allés au bout de l’underground, est-ce qu’on n’irait pas vers de la musique plus tournée vers le club ?”.  Nous avions aus­si évolué dans nos goûts, puis on vu arriv­er des mecs comme Dizzee Ras­cal avec des sonorités plus clubs. Par exem­ple, avec “Dans Le Club”, on a repris l’exigence du rap under­ground en essayant de le sim­pli­fi­er pour en faire de la pop. Le but était de créer quelque chose de bizarre tout en étant acces­si­ble. A cette époque, nous avions envie de faire de la musique que les DJs pour­raient pass­er et c’est dans ce con­texte que Bâtards sen­si­bles à vu le jour.

Cuizinier : On s’est tourné naturelle­ment vers quelque chose de plus main­stream parce que les MCs qu’on écoutait de la scène under­ground étaient unique­ment dans la per­for­mance, dans le “trop com­pliqué”. Quand tu com­mences à met­tre un pied dans la musique élec­tron­ique, tu ne veux plus retourn­er au rap indé.

Teki Latex : Je pense aus­si que nos hor­mones ont joué un rôle (rires). On avait envie de voir des filles à nos con­certs, de vivre un peu ce que nos rappeurs racon­taient dans leurs paroles.

Et l’état d’esprit de 3615 TTC, votre troisième et dernier album ?

Teki Latex : C’était encore une ver­sion encore plus poussée que le sec­ond. Le pub­lic n’avait pas com­pris Bâtards sen­si­bles alors on s’était dit qu’on allait enfon­cer le clou. A côté, le rap qu’on écoutait se sim­pli­fi­ait de plus en plus… Par exem­ple, j’adorais “Drop It Like It’s Hot” de Snoop Dogg et Phar­rell et je me dis­ais “il y a trois élé­ments et ils arrivent à faire un truc génial”. Avec cet album, on souhaitait bris­er le malen­ten­du comme quoi TTC était un groupe pour un pub­lic qui n’aimait pas le rap et tout cela en essayant de faire des hits. Dans nos pro­duc­tions, on ten­tait de faire de la pop, mais il y avait tou­jours de côté bizarroïde qui ressor­tait. En même temps, on ne pou­vait pas totale­ment renier nos influ­ences venant du rap indé. Je ne veux pas dire qu’on était en avance, mais si notre musique sor­tait en 2018, elle serait plus accep­tée. 

Vous reconnaissez-vous dans cer­tains artistes de la scène actuelle ?

Teki Latex : Dans les artistes d’aujourd’hui, je pense à Kekra qui rappe sur du UK Garage. Je vois en lui ce qu’on a pu défendre à l’époque. On préfère dix fois des artistes qui ont réus­si à se nour­rir d’influences pointues en essayant d’aller plus loin que ceux qui voient le futur du rap dans le passé de la chan­son française. Je cit­erais aus­si Slim­ka qui tombe juste mais aus­si l’Ordre du Periph.

Cuizinier : Les petits du 667 aus­si

Teki Latex : Oui tout à fait ! Ils s’inscrivent dans cet héritage de DJ Screw, très lanci­nant, très codéiné. C’est un peu la déprime par­fois, mais ils ont le mérite d’être le reflet de la jeunesse aujourd’hui. C’est un secret pour per­son­ne, tout le monde est sous anti-dépresseurs aujourd’hui, en s’identifiant plus à Kurt Cobain qu’à Puff Dad­dy. C’est la musique de cette généra­tion. 

Si vous deviez tout recom­mencer aujourd’hui, que diriez-vous à de jeunes rappeurs ? 

Teki Latex : Faites quelque chose qu’on n’a pas fait. TTC avait cette boulim­ie de sor­ties mais si on s’était économisé, on aurait affiné notre vision. Le prob­lème est qu’on s’est trop éparpil­lé. Pour les jeunes qui se lan­cent dans le rap, je leur dirais de faire leurs armes dans l’underground, de se créer une répu­ta­tion, pour ensuite sor­tir des titres tout en ayant déjà un pub­lic. 

Cuizinier : Pour ma part, je leur dirais “sois toi-même, mais sach­es que si tu te lances dans le rap, tu ne seras jamais meilleur que TTC” (rires).

Teki Latex : une réponse typ­ique de TTC ver­sion 2004 (rires).

 

Retournez dans le club de TTC le 30 mars à la Machine du Moulin Rouge (Paris), le 13 avril au Fuse (Brux­elles), le 14 avril au Sucre (Lyon), le 21 avril au Tur­fu Fes­ti­val (Rouen) et le 8 juin aux Fran­co­Folies de Mon­tréal.

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