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Une (drôle) de nuit avec Michael Mayer en Géorgie

DJ, remixeur, pro­duc­teur, cofon­da­teur du label Kom­pakt, Michael May­er n’a jamais suc­combé aux sirènes berli­nois­es, préférant rester à Cologne. Après son EP High­er fin avril, il a livré le pre­mier volet de la série de mix­es Con­nect­ing The Dots dont les bénéfices ont été reversés aux artistes présents sur la com­pi­la­tion et au club local Gewölbe, et il vient de com­pil­er Total 20, le vingtième résumé annuel de l’épopée Kom­pakt. En mars 2011, c’était quelque part en Géorgie que Michael May­er se pro­dui­sait. De cette soirée arrosée de chacha sont nées de belles amitiés, mais aus­si et surtout un fes­ti­val. Il nous racon­te.

Arti­cle issu du Tsu­gi 133, tou­jours disponible en kiosque et à la com­mande en ligne.

17h : Je suis en route pour l’aéroport, et je me demande ce que ce voy­age me réserve. Quelques semaines plus tôt, j’ai reçu un appel de mon amie Thea Djord­jadze, une artiste géorgienne qui vivait à Cologne dans les années 2000. Elle m’a par­lé d’une invi­ta­tion à jouer lors d’une soirée privée, organisée par des amis qui lui sont chers, à Tbilis­si, cap­i­tale de la Géorgie. Thea m’a forte­ment con­seillé d’accepter cette offre, m’assurant que je n’allais pas le regret­ter. Me voilà donc dans un taxi, à lire la page Wikipédia de Tbilis­si. N’y a‑t-il pas un con­flit armé en Georgie ? Ou bien est-ce en Tchétchénie ? Où vais-je atter­rir ?

3h : Atter­ris­sage à Tbilis­si. Un seul coup d’œil par le hublot me suf­fit pour con­stater que je suis bien dans un ancien pays soviétique. Mais après tout, il n’y a pas beau­coup de couleurs vis­i­bles dans la nuit et les aéroports me dépriment tou­jours. Un petit groupe de per­son­nes très sym­pa­thiques vient me chercher et m’amène au Hilton du centre-ville. Je n’arrive pas à trou­ver le som­meil, je suis trop impa­tient de découvrir de quoi sera fait demain.

12h : On vient me chercher pour déjeuner. Je vis ma première et mémorable expérience avec l’incroyable cui­sine géorgienne, avec un pas­sage obligé par le chacha, ce spir­itueux com­pa­ra­ble à la grap­pa (eau-de-vie de marc de raisin, ndr), qui jouera un rôle pri­mor­dial dans les heures à venir. Mes adorables hôtes Nika, Oto et Abel m’en dis­ent plus sur l’évènement de ce soir. Il s’agit d’une soirée en hom­mage à Gio Bakanidze, DJ local mort trag­ique­ment dans un acci­dent de voiture un an plus tôt. Gio était le pre­mier à jouer les sons des labels Kom­pakt, Play­house ou Per­lon à Tbilis­si. Apparem­ment, j’étais une sorte d’idole pour lui. C’est pourquoi ça devait être moi, le DJ de cette soirée. J’ai découvert plus tard que je lui ai même serré la main sans le savoir, une nuit au Flex Club à Vienne. Mes hôtes me racon­tent his­toire sur his­toire à pro­pos de Gio, et chaque his­toire est accompagnée par des larmes et tou­jours plus de chacha. J’adore mes hôtes. Je suis profondément touché, et un peu ivre.

 

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00h : La soirée se tient dans un théâtre aban­donné dans la vieille ville pit­toresque de Tbilis­si. Env­i­ron 300 vis­ages bien­veil­lants sont à peine vis­i­bles sur le dance­floor. L’air est empli d’émotions, de grandes attentes et, bien sûr, de vapeurs de chacha. Je ne peux même pas me sou­venir com­bi­en de temps j’ai joué, mais je l’ai fait avec le cœur, plus que jamais. Des per­son­nes vien­nent sans cesse près de la cab­ine de DJ me racon­ter une autre his­toire sur le trop jeune défunt Gio, et il y a une avalanche d’embrassades, de l’amour, des larmes, une sen­sa­tion de bon­heur pro­fond, et tou­jours plus de chacha : tout cela fait de cette nuit l’une des plus belles soirées où je n’ai jamais joué. Mal­heureuse­ment, mon vol retour vers Cologne m’attend juste après la fête. Dans l’avion, je m’endors, le sourire aux lèvres.

Je ne peux même pas me sou­venir com­bi­en de temps j’ai joué, mais je l’ai fait avec le cœur, plus que jamais.”

Épilogue : Qui aurait pensé que cette nuit allait mar­quer le début du fes­ti­val annuel 4GB (For Gio Bakanidze), qui a rassem­blé 15 000 per­son­nes en 2019 dans un ancien cen­tre spa­tial soviétique quelque part dans la périphérie de Tbilis­si ? La pas­sion et l’amour que trans­met­tent l’équipe et le pub­lic du 4GB sont sans précédent sur cette terre. Je suis profondément recon­nais­sant d’avoir l’honneur de clôturer ce fes­ti­val chaque année. L’édition 2020 aurait dû être le dixième anniver­saire du 4GB. Ne pas pou­voir retrou­ver mes amis géorgiens et célébrer avec eux ce rit­uel est pour moi un réel déchirement.




Arti­cle issu du Tsu­gi 133, tou­jours disponible en kiosque et à la com­mande en ligne.

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