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Une nuit avec Franky Gogo

Pen­dant le pre­mier con­fine­ment, les rues étaient dés­espéré­ment vides et tristes. Pas pour Franky Gogo, qui les arpen­tait en soli­taire. L’auteur de l’hymne dis­co queer “Yeah” nous racon­te une nuit de prom­e­nade, où le hasard, facétieux, a guidé ses pas d’amie en amis.

Cet article est issu du Tsugi 162 : Hymnes, anthems, bangers…Hits parade : où sont les tubes ?

 

Pre­mier con­fine­ment. La France entière est coincée chez elle, et moi, un peu comme tout le monde, je ne sors que pour aller faire mes cours­es – ou celles de mes voisins les plus vul­nérables. Le reste du temps, je reste chez moi à tra­vailler, à lire, à faire quelques exer­ci­ces de res­pi­ra­tion. Il m’arrive de me promen­er, la nuit, pour ne crois­er personne.

21h: Je décide de par­tir un peu au hasard, comme j’aime le faire. Mes pas me mènent pas très loin de chez ma meilleure amie, L. Je lui envoie un petit mes­sage en lui dis­ant que je suis en bas de chez elle. Elle me pro­pose de mon­ter. Elle est en train de dîn­er, d’une bonne soupe, qu’elle me pro­pose de partager avec elle. On passe un moment assez agréable, on rigole, on par­le de la sit­u­a­tion, de la pandémie, on mange cette petite soupe.

23h30: Je lui emprunte un livre, et puis je repars. Je réalise qu’elle n’habite pas très loin de chez un ami, M., à qui j’envoie à tout hasard un mes­sage. Il est là, évidem­ment, puisque tout le monde est chez soi à ce moment-là. Je passe le voir. Il a une petite voix et une petite tête. J’apprends qu’il est en pleine sépa­ra­tion. Il vit un enfer et il ressem­ble à un fan­tôme. Il est grisâtre, beige. Je voudrais lui faire un câlin, mais bon, on ne peut pas, parce qu’on a des masques et il est assez affolé par tout ça. Alors je lui demande de s’asseoir et je lui pro­pose de lui faire un câlin men­tal. Je m’assieds face à lui et je lui racon­te le câlin. Ça dure un petit moment, il se détend. En par­lant, je vois que son apparte­ment est en désor­dre, le désor­dre de quelqu’un qui va mal et qui se nég­lige. Je lui demande s’il veut que je lui range son apparte­ment. Il répond juste avec les yeux, je com­prends que c’est oui. Je mets un petit peu de musique, je range son appart, on fait la causette. Quand j’ai fini, je lui dis que ce qu’il a de mieux à faire, c’est d’aller se couch­er. Je lui lis quelques pages du pre­mier chapitre du livre que j’ai emprun­té à L. et je le laisse dormir.

 

 

1h: Je repars, je marche dans la nuit. C’est agréable, il n’y a per­son­ne. C’est très rare de voir Paris dans cet état. Le son n’est plus le même. Il n’y a pas de voitures, per­son­ne dans les cafés. En marchant, je pense à mon ami P. J’ai envie de lui dire que je pense à lui, donc je lui envoie un petit mes­sage. Évidem­ment il est chez lui. Je me dirige vers son domi­cile, ça prend un peu de temps, parce que c’est plus loin. Je me sou­viens qu’il vit en colo­ca­tion avec deux filles très sym­pa­thiques. Je monte ses escaliers, et plus je me rap­proche de l’étage, plus j’entends de la musique. Ils m’ouvrent et tous les trois sont en train de danser. Une fête! La musique est assez forte mais ça n’a l’air de déranger per­son­ne. On se salue comme on peut, on ne sait pas trop s’il faut se pren­dre dans les bras, se faire un “check”… On se fait des signes de la main. Je jette ma veste par terre et je me mets à danser. On passe de la musique cha­cun notre tour, on me pro­pose des bières fraîch­es. On est dans une espèce de petite boîte de nuit et on rit beau­coup. Tout le monde a son masque et ce moment devient encore plus absurde.

3h30: J’ai envie qu’on se déguise. Mais ils n’ont pas de déguise­ments. Alors on échange nos habits. Je me retrou­ve avec un haut d’une fille, le pan­talon d’une autre et les chaus­sures de mon pote, qui doit faire du 45. Ça me fait des pieds de clown, c’est assez mar­rant. On dis­cute, on envoie des pho­tos de nos têtes à V., une amie com­mune que l’on n’a pas vue depuis longtemps et qui nous manque. Elle nous répond. On décide de par­tir tous ensem­ble chez elle, mes chaus­sures taille 45 aux pieds. C’est une tan­née de marcher avec, mais c’est assez rigolo.

5h: Au bout de vingt min­utes, on arrive à des­ti­na­tion. On est un peu ivres et elle nous ouvre, par­faite­ment réveil­lée. Elle n’arrivait pas à dormir, et s’est lancée dans l’intégrale de Stranger Things. Elle nous invite à regarder un épisode avec elle. Mais elle a un tout petit apparte­ment, la seule solu­tion c’est qu’on aille tous dans son lit. C’est très mignon, on est tous allongés comme des ados, à regarder un truc d’ados. C’est par­fait. Je com­mence à enten­dre les oiseaux qui chantent. Je vois que mes cama­rades com­men­cent à som­br­er peu à peu dans le som­meil, je décide de les laiss­er. Je fais à cha­cun un petit bisou sur le front, et je pars. Le jour se lève, c’est agréable. Je ren­tre chez moi, je marche sur du 45. C’est quand même une sacrée galère. Je regarde mon tra­jet sur le GPS: une heure de marche.

9h: Peu de temps avant d’arriver chez moi, j’entends une femme dans la rue, elle chante “Qui a tué grand’maman?”, un morceau de Michel Polnar­eff que j’adore. Je la rat­trape et chante avec elle. On s’arrête, on se regarde dans les yeux, c’est une dame qui a peut-être 60 ans. Au moment où on finit la chan­son, passe un camion de livrai­son sur lequel il y a de grands auto­col­lants avec des pho­tos représen­tant des médecins, des infir­mières en blouse blanche nom­més “Les Héros”. Ça nous fait sourire et elle me dit “c’est vous mon héroïne” et je lui réponds que non, c’est elle la mienne. Il me reste cent mètres, je ren­tre chez moi. Et voilà, cette nuit-là, je n’ai vu que des gens, les uns après les autres, de façon inat­ten­due, comme j’aime. La nuit était poé­tique, amu­sante, belle, généreuse, et tout ça pour finir par chanter avec une dame incon­nue. Tout ce que j’aime.”