©Sam Christmas

Utopian Ashes : le premier album du duo Bobby Gillespie et Jehnny Beth

Le chanteur et leader du groupe de rock Pri­mal Scream, Bob­by Gille­spie s’est asso­cié à l’artiste solo et chanteuse de Sav­ages, Jehn­ny Beth pour leur album Utopi­an Ash­es sor­ti le 2 juil­let dernier.

Les deux artistes se sont ren­con­trés il y a quelques années, l’assem­blage de leurs voix a directe­ment fonc­tion­né. Ce fut comme une évi­dence. Cette alliance per­met aux deux artistes de pro­pos­er des titres forts de sens. Les morceaux aux sonorités soul, coun­try, blues et rock évo­quent des thèmes liés à la perte, aux dif­fi­cultés de l’amour, aux choses inévita­bles appa­rais­sant avec l’âge, à la sépa­ra­tion d’un cou­ple, etc. Antoine Dabrows­ki a inter­viewé le duo pour Tsu­gi Radio afin d’en savoir plus sur eux et sur leur pro­jet. Dif­fu­sion mer­cre­di à 17h, Mais en avant-première un extrait de leur longue conversation.

Antoine Dabrows­ki : Quelles ont été vos influ­ences pour cet album ?

Bob­by Gille­spie : L’une des inspi­ra­tions pour cet album, c’était Vol­un­teers par Jef­fer­son Air­plane. J’adore l’énergie de cet album, son esprit révo­lu­tion­naire et l’interaction entre les voix de Grace Slick et de Mar­ty Balin. J’aime comme ils chantent par­fois à l’unisson, et par­fois séparé­ment, les har­monies qu’ils font par­fois. J’adore leur sens de la musique et les arrange­ments du disque. C’était une source d’inspiration pour moi, un but à attein­dre. Je me dis­ais que ce serait bien de faire un album rock aus­si puis­sant, tout en étant dans la retenue. Avec le titre Stones of Silence, Jehn­ny chante le pre­mier cou­plet, puis je la rejoins pour le refrain, et on har­monise. Et quand on a réé­couté ça sur les enceintes, le groupe était sec­oué. On sonne comme Jef­fer­son Air­plane ! Je crois que per­son­ne n’avait la référence. Et je me dis­ais, putain ! Je nous voy­ais chanter la chan­son avec des pro­jec­tions psy­chédéliques, sur une piste de danse psy­chédélique. C’était exci­tant ! J’avais cette vision de nous en train de chanter cette chan­son sur scène.

Jehn­ny Beth : Comme Bob­by, je n’avais aucun duo en tête au moment d’enregistrer. Ce qui est étrange en fait : pourquoi donc ? On était dans l’instant quand on a enreg­istré. J’ai écouté beau­coup de duos, j’adore ça. En France, où j’ai gran­di, c’est une grande tra­di­tion. J’étais obsédée par John­ny Cash et June Carter quand j’étais jeune, j’ai eu une grosse phase, j’ai lu des biogra­phies. Je me voy­ais vrai­ment dans un duo, avec John et Jehn au début de la ving­taine. Je sais ce que c’est de chanter avec un homme, parce que j’ai beau­coup chan­té avec John­ny (Hos­tile avec qui elle chan­tait alors NDR). J’avais ça dans mon ADN, ça ne m’a pas paru étranger, je n’avais pas l’impression d’imiter quelqu’un.

BG : Avec les duos, la for­mule, la tra­di­tion, c’est assez sexy. Les fans peu­vent pro­jeter ce qu’ils veu­lent. C’est un peu comme une page blanche, l’homme et la femme. C’est comme dans un film quand y’a un homme et une femme comme per­son­nages prin­ci­paux, les gens imag­i­nent tou­jours autre chose.

JB : Aus­si atti­rant que le feu.

BG : C’est ça !

AD : Bob­by tu as dit que tu voulais remet­tre de la souf­france dans la musique : pourquoi il n’y en a plus assez ?

BG : La musique de Blancs, c’est de ça dont je parle.

AD : Si tu n’en­tends pas de souf­france, qu’entends-tu dans la musique d’aujourd’hui ?

BG : Il y a plein de trucs bien, je n’ai jamais dit le con­traire. Mais pour ce qui est de la douleur

émo­tion­nelle pro­fonde d’un adulte plus vrai­ment… Quand j’écoute de la soul des années 70, If Lov­ing You Is Wrong, I Don’t Wan­na Be Right, de Luther Ingram. C’est l’histoire d’un mec qui dit à sa maîtresse, je suis mar­ié avec deux jeunes enfants, mais je reviens tou­jours à toi. If Lov­ing You Is Wrong, I Don’t Wan­na Be Right. Je n’arrive pas à croire que ce mec dise cela. J’arrive à sen­tir le dilemme exis­ten­tiel de ce type, et ça me fait un peu mal. Il y a beau­coup de choses solip­sistes, nom­brilistes et nar­cis­siques. Peut-être que c’est un truc de génération.

JB : C’est impor­tant de se con­necter à la douleur. Quand t’as l’impression que quelqu’un a tra­ver­sé les mêmes épreuves que toi. Je ne trou­ve pas que ça for­cé­ment sexy, mais c’est atti­rant. Ça nous attire parce qu’on a besoin de ce lien, de cette connexion.

BG : Quand quelqu’un part de son expéri­ence, de ses épreuves pour écrire, il a une his­toire. C’est ce que j’essaie de dire. Et dans la musique de Blancs que j’entends, je ne pense pas qu’il y a une his­toire très intéres­sante der­rière tout ça. En règle générale, je peux juste voir ça à par­tir d’une pho­to. Le nom du groupe. Tu vois, Cat Pow­er, y’a une pro­fondeur soul, une lutte, c’est atti­rant. Je veux être intrigué par quelqu’un, et c’est rare que quelqu’un m’intéresse dans la musique de Blancs. On manque de per­son­nal­ités. Et dans la musique de jeunes Blacks aujourd’hui, il y en a plein, sans lim­ites par rap­port aux con­ven­tions musi­cales. Ce sont eux qui font vrai­ment la musique d’aujourd’hui. Et il faut admir­er ça. Je ne veux rabaiss­er per­son­ne, mais je veux croire en un artiste quand il chante.

JB : Être plau­si­ble, c’était vrai­ment quelque chose dont je me suis souciée pour cet album. On par­le tou­jours de fic­tion pour cet album, de cette idée de per­son­nage. Mais je ne pense pas en ces ter­mes quand je chante. Le per­son­nage pense comme ci, ou comme ça. On ne peut pas trich­er, parce que ça s’entend dans la voix. J’ai dû trou­ver un moyen d’y met­tre ma pro­pre expéri­ence, que j’ai, même à mon âge. On ne joue pas un rôle, même quand je chante sur le fait d’avoir des enfants. J’en ai pas, mais c’est pas grave : j’ai trou­vé un moyen de me reli­er à ça, pour que ça sonne plau­si­ble. C’est pareil pour Bob­by quand il dit « Tu peux me faire con­fi­ance, à présent ». Com­ment je peux ren­dre ça plau­si­ble si je n’y crois pas moi-même ?

AD : Com­ment est-ce qu’être artiste, écrire des paroles, faire de la musique, vous aide à mieux com­pren­dre la con­di­tion humaine ?

JB : Très bonne ques­tion. Je vais me la pos­er jusqu’à la fin de ma vie. La ques­tion, c’est com­ment. C’est une con­ver­sa­tion avec son tra­vail. C’est pour ça que j’adore tra­vailler avec Bob­by. J’ai su que ça n’aurait rien à voir avec ce que j’avais fait aupar­a­vant. C’était l’occasion de créer un objet qui allait me répon­dre dif­férem­ment. Il y a tou­jours une con­ver­sa­tion avec son tra­vail. C’est comme un écho, ou un boomerang. Mon émis­sion sur Arte s’appelle Echoes. Et c’est l’idée : entre les con­ver­sa­tions que j’ai avec les artistes, et leur per­for­mance, il y a ce lien. Comme le dit Bob­by, ce n’est pas que la musique. Ce sont les per­son­nal­ités, c’est le live, c’est l’expérience. (Le vécu). Ce que tu as tra­ver­sé. Il n’y a pas que la musique.

BG : Tu écris sur le tem­péra­ment, les défauts, les faib­less­es d’un per­son­nage. Mais pour moi c’est une chan­son sur l’expérience. Et en même temps, ça m’aide à me par­don­ner, et à par­don­ner les autres.

JB : J’ai appris beau­coup de choses sur toi en faisant cet album avec toi.

BG : Intéressant…

JB : Je ne pense pas que je te con­naî­trais autant si on n’avait pas fait cet album.

BG : Tout le monde a des murs. Mais j’ai la chance de pou­voir écrire sur mes peurs, en dis­cuter avec moi-même.

JB : Quand j’y pense, t’en as plus dit dans les chan­sons qu’on a écrite ensem­ble que pen­dant nos con­ver­sa­tions directes. Et c’est pour ça que je me suis mise à pleur­er quand j’ai enten­du le pre­mier cou­plet de Chase It Down. C’était la pre­mière fois que tu me par­lais de manière si hon­nête. Et c’était à tra­vers une chan­son qu’on a écrite ensemble.

BG : Merci.

AD : Votre ami­tié s’est ren­for­cé avec ce disque on dirait !

JB : Avec les inter­views aus­si, je dois avouer !

BG : On est un duo comique. Lau­rel et Hardy, Abbott et Costel­lo. Oublie Nan­cy Sina­tra & Lee Hazel­wood. Ce n’est pas nous ça. Nous les chanteurs et com­pos­i­teurs, on a la chance de pou­voir résoudre des choses pro­fondes de nos vies par le biais d’une cathar­sis créa­tive. Y’a beau­coup de choses qui ressor­tent, pour moi. Et j’essaie de régler des choses comme ça. Par­fois, quand j’ai quelque chose sur la con­science, le fait d’écrire une chan­son, d’y met­tre des mots, une mélodie, des accords, et de le chanter avec un groupe, c’est purifi­ca­teur ! C’est une soupape, un exor­cisme. Les prob­lèmes s’envolent. Ou ça m’aide à me ren­dre compte du prob­lème. C’est la beauté de l’art et de la musique. La poésie et les chan­sons, c’est essentiel.

Utopian Ashes

©Sam Christ­mas

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