Credit Photo : Marie Rouge

Wet For Me libère la femme depuis 10 ans

Une soirée filles, pour les filles, par les filles, mais où les garçons sont les bien­venus” : depuis 2008, le principe des soirées Wet For Me n’a pas bougé. Elles ont eu beau chang­er de lieu et même de nom, ces booms déglin­guées organ­isées par le col­lec­tif les­bi­en et fémin­iste Barbi(e)turix fêteront ce same­di 21 avril leurs dix ans, évidem­ment en bonne com­pag­nie : DJ‐sets, lives et per­for­mances envahi­ront la Machine du Moulin Rouge (aus­si bien le Cen­tral que la Chauf­ferie), comme Louisah­hh, Maud Gef­fray, Myako ou encore Jeanne Added qui dans le cadre de sa carte blanche a invité Apol­lo Noir (l’un des deux seuls garçons du line‐up) et Leonie Per­net. “Ca m’énerve quand j’entends les pro­gram­ma­teurs qui dis­ent ‘je n’ai pas booké de filles parce que je n’en ai pas trou­vé’… C’est pour­tant pos­si­ble ! Mais il faut tra­vailler deux fois plus, car elles sont moins vis­i­bles”, bal­aye RAG, DJ et pro­gram­ma­trice des Wet For Me, mem­bre de Barbi(e)turix depuis 2009 – le col­lec­tif exis­tant depuis 2004. A not­er égale­ment, un effeuil­lage bur­lesque par Louise de Ville et une per­for­mance de drag‐king. Drag quoi ? “Ce sont des femmes habil­lées en hommes qui tour­nent en déri­sion tous les codes ultra‐masculins. Elles vont adopter des pos­tures très vir­iles, se coller des poils ici et là, se dessin­er des faux mus­cles et s’habiller en motard, en polici­er ou en plom­bier. L’idée est de se jouer des clichés, tout en finis­sant en effeuil­lage. Comme un show de drag queens, mais inver­sé !”, précise‐t‐elle, attablée au Bar à Bulles de la Machine. De quoi fêter en beauté une décen­nie de “débauche humide, dance­floor sur­chauf­fé, salives échangées, dra­mas gouines, tétons libérés, DJ‐sets, lives et per­for­mances, scènes envahies, pail­lettes, boules à facettes et vis­i­bil­ité les­bi­enne”.

Dix ans d’humidité

Retour en 2006. Le Pulp existe encore, et cristallise l’immense majorité du club­bing les­bi­en parisien. Barbi(e)turix espère alors offrir une alter­na­tive aux filles qui aiment danser : “Le Pulp pas­sait de l’électronique bien sûr, mais c’était sou­vent les mêmes artistes qui y reve­naient, et le same­di soir la musique était très main­stream, comme dans une boîte général­iste. Au con­traire, Barbi(e)turix pro­po­sait des soirées men­su­elles, les ‘Cli­toRise’. C’était le ven­dre­di soir, avec des per­for­mances, des lives, des DJ‐sets, et c’était gra­tu­it !”. En plus du Pulp, pas mal de fêtardes finis­sent donc par con­verg­er vers la Flèche d’Or, lieu d’accueil de ces pre­mières teufs, loin des Grands Boule­vards ou du Marais, dans un quarti­er qui à l’époque ressem­blait fort à un coupe‐gorge. “C’est le tout début des soirées itinérantes : avant, on allait dans un club en par­ti­c­uli­er, là, on suit un col­lec­tif. Notre pub­lic a suivi Barbi(e)turix à la Machine ou au Cabaret Sauvage, il suit les House Of Moda à la Java mais aus­si à la Folie par­fois… Le club­bing a évolué, et notre col­lec­tif était là au tout début de ce phénomène. Les soirées ont été folles dès la pre­mière, il y avait une réelle demande”, se sou­vient RAG. Wet For Me voit le jour deux ans plus tard au Nou­veau Casi­no. “C’était une autre ambiance, dans un club, où il fal­lait faire du chiffre, et avec l’équipe de la salle qui avait peut‐être un peu de mal à com­pren­dre la volon­té de met­tre des femmes en avant. Les pro­gram­ma­teurs voy­aient une bande de nanas arriv­er, donc ce n’était pas le méti­er pre­mier que d’organiser des soirées, et ils ne nous pre­naient pas vrai­ment au sérieux. Dès qu’on rem­plis­sait le lieu, les choses changeaient évidem­ment !”.

Et puis il y a eu Peach­es, en 2011. Le Nou­veau Casi­no est trop petit pour accueil­lir la foule, qui se presse alors sur le trot­toir, avec tous les mou­ve­ments de foule que cela peut engen­dr­er. Il fal­lait démé­nag­er, trou­ver plus grand. “Peg­gy de la Machine du Moulin Rouge nous a appelé. Elle nous a fait con­fi­ance tout de suite, en nous pro­posant d’investir le Cen­tral dès notre pre­mière soirée. C’est une salle très grande pour nous qui n’avions pas vrai­ment de têtes d’affiche. Mais le feel­ing est passé tout de suite, peut‐être parce qu’on était entre femmes, con­traire­ment à d’autres salles qui avaient des équipes claire­ment macho”. Sol­i­dar­ité fémi­nine ? “Quand des femmes s’entraident, les gens voient ça d’un mau­vais œil ou par­lent tout de suite de soror­ité. C’est vrai, mais c’est quand même mar­rant que ce soit tou­jours soulevé alors que les hommes le font tout le temps. En tout cas, naturelle­ment, on va essay­er de se trou­ver des alliées”.

Topless et pédagogie

Depuis 2011, c’est donc le par­fait amour entre les Wet et la Machine. Et le club de Pigalle ne s’en sort pas tou­jours indemne. “Nous pub­lic n’a pas for­cé­ment accès au club­bing de la même manière que les autres ama­teurs d’électro. On accueille beau­coup de filles donc, et notre pub­lic en général est très queer, gay ou les­bi­en — avec mélangé à tout ça des copains et quelques per­son­nes arrivées par hasard. Comme il n’y a pas beau­coup d’offre pour ce public‐là, quand la Wet arrive, elles sont au taquet ! A minu­it elles sont déjà sur scène les seins à l’air”, rit la pro­gram­ma­trice. “C’est ce qui fait la magie de ces soirées. Il y a ce qu’on pro­pose bien sûr, mais aus­si le pub­lic qui ani­me la soirée à lui tout seul”. Et si ces filles peu­vent autant se lâch­er, c’est que la Wet représente une offre de club­bing “safe”, grâce notam­ment à pas mal de vente sur place – et donc à une maîtrise de “la porte”, à savoir qui peut ren­tr­er dans le club. “Quand les meufs ont envie de se met­tre top­less et de danser entre elles, elles n’ont pas for­cé­ment envie d’avoir un regard malveil­lant ou mal­sain. C’est mal­heureuse­ment le quo­ti­di­en des nanas qui aiment l’électro. J’ai d’ailleurs l’impression qu’il y a de plus en plus de filles qui vien­nent à nos soirées sans être les­bi­ennes ni queer, mais parce qu’elles aiment la pro­gram­ma­tion, ont envie de club­ber, mais en se sen­tant en totale sécu­rité. Atten­tion, les garçons sont tou­jours les bien­venus, mais ceux qui com­pren­nent bien dans quel type de soirées ils sont. La porte de la Wet, c’est beau­coup de péd­a­gogie !”.

En dix ans de Wet For Me, RAG en a vu de toutes les couleurs. “Je con­nais les coins som­bres des clubs. A chaque fois que j’y passe pen­dant une Wet, je tombe sur des filles en train de se câlin­er. Une fois, deux filles étaient sur scènes cachées dans les rideaux… Qui se sont ouverts. Et on s’est retrou­vé avec deux meufs emmêlées en pleine lumière, c’était très drôle ! Mais le plus beau sou­venir, sur une note un peu plus sérieuse, c’est la Wet qui a eu lieu juste après les atten­tats du 13 novem­bre. Il y avait une espèce de sol­i­dar­ité, une osmose, une bien­veil­lance et beau­coup d’amour, avec Fever Ray aux platines. Ca fai­sait plaisir à voir.” Humour et amour, dra­mas gouines et engage­ment, pro­gram­ma­tion exigeante et pail­lettes… C’est de tous ces con­trastes que se nour­rit la Wet For Me depuis dix ans. Et, on l’espère, pen­dant dix ans encore.

(Vis­ité 587 fois)