© Jason Powers

Interview : Wooden Shjips revient avec un album aussi psychédélique que solaire

Depuis douze ans, les Cal­i­forniens de Wood­en Shjips ont su s’imposer comme les maîtres du rock psy­chédélisme. La musique du groupe mené par Rip­ley John­son (moitié de Moon Duo) sent bon les années 60 et n’est pas sans rap­pel­er The Vel­vet Under­ground. Wood­en Shjips est de retour avec un cinquième album sobre­ment inti­t­ulé V. sor­ti le 25 mai chez Thrill Jock­ey. Moins furieuse que les précé­dentes explo­rations du groupe, la musique de ce long-format se fait solaire et V. a tout de la bande-son idéale pour nous accom­pa­g­n­er cet été. Le disque a aus­si été pen­sé comme une bulle de paix et un échap­pa­toire face aux ten­sions, aus­si bien poli­tique qu’économique ou écologique, d’une Amérique à l’heure de Don­ald Trump. Nash Whalen, clav­iériste du groupe a accep­té de répon­dre à nos ques­tions.

Votre album est présen­té comme un “album de l’été“, com­ment tu défini­rais la musique de cette sai­son ? 

Une musique de l’été c’est n’importe quelle musique qui sonne bien quand tu l’écoutes une nuit chaude sous les étoiles ou sous le soleil au bord de l’eau. Et quand tu l’entends un som­bre et froid jour d’hiver, elle te rap­pelle aus­si bien l’été à venir que les joies des étés passés.

Qu’est ce que tu réponds aux gens qui pensent que les musiques de l’été sont des musiques faciles, des musiques faites pour le fun, mais pas de la grande musique ?

Pour moi les musiques de l’été ont tou­jours été séparées en deux caté­gories. La pre­mière regroupe cette musique facile et idiote qui définit la pop cul­ture de nos jours. Aux Etats-Unis ces morceaux sont sou­vent immor­tal­isés par les équipes sportives, les équipes de base­ball ou de foot­ball améri­cain trans­for­mant les titres les plus pop­u­laires en hymnes vic­to­rieux ou en cris de ral­liement. Donc oui, il y a claire­ment de la mau­vaise musique de l’été qu’il faudrait mieux oubli­er. La deux­ième caté­gorie ce sont toutes ces incroy­ables chan­sons que j’ai pu décou­vrir durant mes étés. Entre les jobs d’été, les soirées, les con­certs, les road trips, j’associe beau­coup de mes groupes préférés à des étés en par­ti­c­uli­er car leurs morceaux réson­nent avec des péri­odes par­ti­c­ulières. j’espère vrai­ment que le pub­lic associera notre musique à cette sec­onde caté­gorie.

Qu’est ce qui fait de l’été une péri­ode si par­ti­c­ulière de l’année ?

J’ai tou­jours eu l’impression que l’été offrait de nom­breuses pos­si­bil­ités. Avec les nuits chaudes et les couchés de soleil tardifs, il est beau­coup plus facile pour moi d’élargir mes hori­zons. Je peux faire une ran­don­née dans la mon­tagne en soirée et savoir que tout va bien aller. Et avec tout le monde qui est en quelque sorte au même moment détaché de sa vie quo­ti­di­enne, ça créé vrai­ment une bonne énergie.

Est-ce que vous saviez dès le début que vous vouliez faire un album de l’été ou c’est venu naturelle­ment en com­mençant à tra­vailler sur les morceaux ?

L’été dernier on a com­mencé à tra­vailler sur un nou­veau disque après notre tournée européenne. Donc on peut dire que dès le début de l’histoire, il était ques­tion de faire un album esti­val. Ensuite Rip­ley (John­son le chanteur et gui­tariste NDR) a com­posé des chan­sons dans une vibra­tion très détachée et pos­i­tive. Nous, en tant que groupe on a dévelop­pé ces com­po­si­tions pour refléter la nature insou­ciante des mois d’été.

En 2010, une jour­nal­iste vous demandait com­ment vous imag­iniez votre musique dans dix ans et Rip­ley a répon­du “je serais sure­ment assis devant le porche de ma mai­son en train de faire de la musique avec ma gui­tare”. C’est ce qui s’est passé avec cet album non ?

Effec­tive­ment ce n’est vrai­ment pas très loin de ce qui s’est passé. Je sais que Rip­ley a tra­vail­lé sur cer­tains morceaux dans son van pen­dant sa tournée avec Moon Duo. Mais l’été dernier nous nous sommes retrou­vés tous les qua­tre devant le porche de sa mai­son à par­ler de musique ou à en écouter et ça nous a aidé à créer ce qui est devenu cet album.

Votre album est très opti­miste. C’est dif­fi­cile de con­serv­er cet opti­miste par les temps actuels ?

Oui c’est vrai­ment dur !

Tu n’as pas peur du futur ?

Je pense que les gens ont tou­jours eu peur du futur. Mes craintes peu­vent être dif­férentes que cer­taines per­son­nes ont pu avoir ou que d’autres peu­vent avoir en ce moment, mais je pense que le niveau d’anxiété sur cette planète a tou­jours été très élevé. Et en même temps je pense que nous devons tous affron­ter nos peurs du futur avant même de pou­voir sor­tir de notre lit chaque matin. Donc tant que je pour­rai faire ça, je pour­rai abor­der mes journées avec un cer­tain opti­misme.

Dans votre album vous défend­ez la paix et le paci­fisme. Tu n’as jamais eu l’envie de te bat­tre ou de te rebeller con­tre la société ?

Je pense que cha­cun dans le groupe se rebelle con­tre la société à sa façon. Mais cela reste de façon paci­fiste. Nous exp­ri­mons nos idées à tra­vers les bou­tiques où nous allons faire nos cours­es, nos votes, les man­i­fes­ta­tions aux­quelles nous par­ticipons ou n’importe quelle autre déci­sion que nous prenons chaque jour. D’une cer­taine façon, faire de la musique comme nous la faisons va aus­si à l’encontre des normes socié­tales. Défendre la paix et le paci­fisme en 2018 sem­ble par de nom­breux aspects aller à l’encore de la société améri­caine.

Qu’est ce qui te préoc­cupe le plus actuelle­ment ?

Je suis très préoc­cupé par la con­cen­tra­tion des pou­voirs dans les mains de cor­po­ra­tions ou d’individus for­tunés qui sem­blent en prof­iter pour exploiter les vies et les morts d’innocents à tra­vers le monde entier. Les guer­res qui ne se finis­sent plus et la destruc­tion de notre envi­ron­nement font par­tie de cette caté­gorie. Mais une préoc­cu­pa­tion tout par­ti­c­ulière pour moi est de voir com­ment encore de trop nom­breuses sociétés répri­ment l’autre, qu’il s’agisse des femmes ou des minorités eth­niques ou religieuses. Nous devons vrai­ment voir tout le monde comme notre égal afin que tous les humains puis­sent prospér­er et que nous puis­sions nous con­sid­ér­er comme une une vraie espèce avancée.

Ce n’est pas un risque de se créer une “bulle de paix” et de finir par être décon­nec­té des réal­ités du reste du monde ?

Cha­cun créer ses pro­pres bulles pour pou­voir y vivre. Il y a telle­ment de per­son­nes décon­nec­tées des réal­ités du monde, mais les réal­ités de leur monde dictent la façon dont ils voient le reste. Nous devons tous sor­tir de nos bulles ou les éten­dre. Si nous étions plus à créer des bulles de paix, peut être que nous pour­rions en créer une grande et unique qui recou­vri­rait l’ensemble de la planète.

Para­doxale­ment, est-ce que l’arrivée de Trump et le cli­mat ambiant ne sont pas béné­fiques pour la musique et les arts ?

C’est cer­tain que le cli­mat actuel est bon pour créer. Mais selon les sta­tis­tiques, les Etats-Unis ont été en guerre d’une manière ou d’une autre au cours de 90% de son his­toire. Bien-sûr beau­coup de musiques for­mi­da­bles sont nées de ces con­flits, mais ça serait super si l’art pou­vait se con­cen­tr­er sur des sources d’inspirations uni­verselles plutôt que sur des peurs. Si les gens ne pren­nent pas con­science de nos agisse­ments sur la nature en tant qu’individus, con­som­ma­teurs et citoyens, alors nous allons avoir de plus en plus de lead­ers comme Trump. Exacte­ment comme nous en avons déjà eu par le passé.

Est-ce que tu as écouté des morceaux en par­ti­c­uli­er pour trou­ver l’inspiration pour cet album ?

© Sofia Ahsanud­din

Quand nous tra­vail­lons sur les morceaux, j’écoutais les par­ties que cha­cun était en train de jouer et ça me rap­pelait d’autres chan­sons ou groupes que j’associais avec nos titres. Je me sou­viens d’artistes comme les Rolling Stones, Funkadel­ic, Neil Young ou Mud­honey. Des fois j’écoutais ces groupes pour trou­ver un peu d’inspiration sup­plé­men­taire. Mais le plus sou­vent j’allais juste puis­er dans la vibe que le groupe était en train de créer. A mon âge il y a telle­ment d’inspirations cumulées que c’est dif­fi­cile de dire que quelque chose de spé­ci­fique a inspiré tel ou tel morceau.

Votre musique sem­ble très attachée aux lieux où vous vivez. Tu peux vous imag­in­er faire de la musique ailleurs ?

Nous avons enreg­istré notre musique et créer nos disque à San Fran­cis­co et Port­land. On y retrou­ve sure­ment des élé­ments qui vien­nent du fait que nous viv­ions là mais je ne pense pas que l’un d’entre nous pense qu’il y ait un seul lieu où nous pou­vons créer notre musique. Nous avions par­lé d’aller enreg­istr­er dans d’autres lieux, même des endroits exo­tiques. Non pas parce que nous pen­sions que nous avions besoin d’espace pour définir notre musique mais parce que nous avions besoin de nous éloign­er de nos vies quo­ti­di­ennes pour mieux explor­er notre musique. Je pense que c’est aus­si pour ça que nos per­for­mances sur scène peu­vent apporter une toute nou­velle dimen­sion à nos chan­sons. Après avoir été en tournée pen­dant un moment, les morceaux devi­en­nent des reflets de notre vie sur la route, de l’énergie du pub­lic et de l’excitation à être con­stam­ment en train de jouer. Je pense que notre meilleur album sera celui que nous enreg­istrerons au milieu ou à la fin d’une tournée.

Avec votre nou­v­el album, vous aviez la volon­té de vous met­tre à part de l’agitation de notre monde. Mais n’était-ce pas une façon d’être aus­si à part dans l’industrie musi­cale ? 

Nous essayons de créer une musique intem­porelle. J’espère que cela fait sens aujourd’hui et que ça con­tin­uera plus tard. Mais sûre­ment que sor­tir ce disque main­tenant sig­ni­fie aus­si des chal­lenges par­ti­c­uliers pour nous en tant que groupe. Par­tir en tournée nous per­met de nous échap­per de cer­taines réal­ités de ce monde mais en quit­tant nos bulles nous sommes aus­si con­fron­tés à d’autres réal­ités. Nous ne pou­vons pas con­trôler grand chose mise à part le fait de délivr­er notre musique de la meilleure façon pos­si­ble.

Est-ce que vous vous sen­tez en dehors du monde de la musique actuel ?

Je suis sûr que cha­cun dans  le groupe ont leur pro­pre vision sur ce qui est à part ou non dans le monde de la musique. Moi je me sens suff­isam­ment décon­nec­té pour que chaque nou­veau groupe que je vois devi­enne une révéla­tion. C’est ce qui est bien avec la musique : il y a tou­jours tant de décou­vertes à faire. Et j’espère vrai­ment que les gens trou­veront une place pour nous dans leur monde musi­cal.

Que répondrais-tu aux per­son­nes qui pensent que le rock est mort ?

A chaque fois que j’entends que le rock est mort, je pense à cette cita­tion de Pete Townsend : “ils dis­ent que le rock est mort, longue vie au rock”. Nous sommes nom­breux sur cette planète et le rock con­tin­uera à être appré­cié par des mil­lions de per­son­nes pour les années à venir. Aux Etats-Unis le mou­ve­ment religieux Shak­ers a bien encore des mem­bres 250 ans après sa créa­tion alors qu’il prône le céli­bat et inter­dit la repro­duc­tion. Le rock devrait donc bien avoir encore quelques siè­cles à vivre.

 

 

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