©Richard Dumas

10 albums fétiches d’Etienne Daho… racontés par Etienne Daho

Il s’agit cer­taine­ment de l’album le plus atten­du par­mi tous les dis­ques disponibles dans le cadre des Journées du Dis­quaire Day. Sur son album de reprise Surf, le par­rain de cette édi­tion 2020 Eti­enne Daho s’attaque à plusieurs stan­dards pop, de Den­nis Wil­son, à Hen­ry Manci­ni en pas­sant par Phoenix. Avant que la pre­mière journée du Dis­quaire Day ne com­mence ce same­di 20 juin, Eti­enne Daho a ressor­ti dix de ses dis­ques fétich­es et nous a expliqué pourquoi. 

 

  • The Ronettes — Pre­sent­ing The Fab­u­lous Ronettes

Ma pas­sion pour les girls groupe vient de l’enfance. Les pre­miers 45 tours qui me don­nent le goût pour la pop apparte­naient à la col­lec­tion de mes sœurs. Les autres j’allais les récupér­er auprès de mes tantes. Comme elles s’occupaient d’un bar, il leur arrivait de vider les juke­box de leur étab­lisse­ment pour me refiler quelques sin­gles. « Be My Baby », le tube des Ronettes, est ren­tré dans ma vie comme ça. Ça a été comme une expéri­ence mys­tique. Plus tard, je vais décou­vrir tout l’album et à tra­vers lui le wall of sound du pro­duc­teur Phil Spec­tor. Le son de Spec­tor c’est tou­jours très con­sti­tu­tif de ce qui m’attire. Hyper angélique, roman­tique, mais aus­si très envahissant, dans le bon sens du terme. Tu as l’impression que l’espace dans lequel tu te trou­ves s’agrandit. La musique, en défini­tive, c’est comme la drogue. Dès que tu trou­ves un pro­duit qui te donne la sen­sa­tion d’être bien « high », ça con­di­tionne tout le reste. On cherche tou­jours à décoller, comme au pre­mier jour. Pour en revenir aux Ronettes, je crois que ce pre­mier album, en pres­sage orig­i­nal, c’est celui que j’ai payé le plus cher : 200 euros. Nor­male­ment je suis assez raisonnable dans mes achats, mais là ça valait le coup…

Il ne faut surtout pas cliv­er les musiques. Il faut tout écouter, tous les styles.”

Le disque, en tant qu’objet, avait une place impor­tante au sein de la jeunesse ren­naise dont tu fai­sais par­tie ?

Je me rap­pelle de cette journée — la seule, en fait – où j’ai passé la porte de la fac d’anglais où j’étais inscrit. Je suis allé m’asseoir dans l’amphithéâtre. Juste der­rière moi, il y avait Béa­trice Macé et Jean-Louis Brossard (co-fondateurs his­toriques du fes­ti­val des Trans­mu­si­cales de Rennes, ndlr). Voir ce cou­ple mag­nifique, ça m’a ému. C’est une con­stante chez moi : je suis tou­jours très ému par la beauté. Après les cours, Jean-Louis m’a pro­posé de pass­er chez lui pour me mon­tr­er sa col­lec­tion de 45 tours qui rendait tout le monde à Rennes fou de jalousie. Je me sou­viens qu’il avait tous les meilleurs dis­ques de la scène punk, même ceux dont per­son­ne n’avait jamais enten­du par­ler : Damned, Pere Ubu, The Clash… Pour avoir les bons trucs il fal­lait par­tir en Angleterre, en Alle­magne ou en Hol­lande. On rame­nait des dizaines et des dizaines de 45 tours dans des sacs en plas­tique pleins à cra­quer. Quand je suis par­ti tra­vailler à Man­ches­ter – à seule­ment 14 ans, j’avais dû men­tir sur mon âge – c’était pour cette rai­son : je voulais me rap­procher des bou­tiques, étof­fer ma col­lec­tion.

C’est vrai qu’au sein de la jeune scène ren­naise tu étais celui qui offrait sou­vent des dis­ques de ton groupe préféré à cette époque, les Stinky Toys ?

Offrir un disque dont on est amoureux, franche­ment, il n’y a pas de plus beau cadeau. Partager un album ça crée un lien intime. Pour ma part, j’ai pas mal offert les Stinky Toys. Je me sou­viens que Philippe Pas­cal (le chanteur du groupe Mar­quis de Sade, décédé en 2019, ndlr), lui, offrait surtout des choses en rap­port avec le Vel­vet Under­ground. Pas tou­jours des dis­ques d’ailleurs. Il m’avait par exem­ple don­né un livre sur la Fac­to­ry d’Andy Warhol, avec, à l’intérieur, des pho­tos très rares du Vel­vet. Encore aujourd’hui c’est un des objets que je chéris le plus puisqu’il n’a jamais été réédité. Une des dernières fois de ma vie où j’ai vu Philippe je lui en ai repar­lé : « Il faudrait que je te rende ce livre sur la Fac­to­ry. Il est telle­ment rare. » Et lui, calme­ment : « Non, gardes-le. » Je n’ai pas voulu plus insis­ter. Peut-être que c’était une façon de dire qu’en étant chez moi, ce livre restait dans notre cer­cle intime. Avec Philippe Pas­cal, comme avec d’autres musi­ciens ren­nais, on avait le Vel­vet Under­ground entre nous. Les deux fois où l’on a chan­té ensem­ble ça s’est passé sur des repris­es du Vel­vet et de Nico : « Ocean » et « Chelsea Girl ». C’était notre com­mu­ni­ca­tion, le Vel­vet. Philippe, on a mis du temps à vrai­ment se con­naître. Vers la fin, on s’est sen­ti beau­coup plus proche qu’on pen­sait l’être alors. Déjà, on a réal­isé qu’on était né en Algérie l’un et l’autre. Quand j’ai fait mon pre­mier album, juste après la sépa­ra­tion de Mar­quis De Sade, avec Franck Dar­cel et les autres mem­bres du groupe, j’imagine que Philippe a dû ressen­tir quelque chose qui tient du cœur brisé. Peut-être comme une trahi­son.

  • Martha & The Van­del­las —  Dance Par­ty

Dans la voix de Martha Reeves, il y a un truc très ani­mal. Et puis j’aime bien l’idée selon laque­lle Berry Gordy, le grand patron de Motown a lâché ce groupe pour don­ner de l’espace à Diana Ross et les Supremes. De stars incon­testa­bles du label, Martha And The Van­del­las sont devenus comme la troisième roue du car­rosse de la soul pop. C’est aus­si comme ça, la pop : il y a de l’éphémère. C’est à tra­vers Martha And The Van­del­las, mais aus­si tout un tas d’autres chan­sons du label Tam­la Motown – Mar­vin Gaye, Smokey Robin­son, The Supremes – que j’ai été con­t­a­m­iné par la soul pop, mais aus­si par cette idée du tube. Cern­er une émo­tion en seule­ment trois min­utes, ça reste le sum­mum.

Tu arrives encore à dis­tinguer des tubes aujourd’hui ?

Ça m’arrive encore d’être hap­pé dès la pre­mière écoute par des chan­sons. Récem­ment, j’ai eu ça avec Clara Luciani et son titre « La Grenade », mais c’est quand même plus rare. Les artistes comme Aya Naka­mu­ra ou PNL, je ne suis pas vrai­ment au courant de ce qu’ils font… Ques­tion de sen­si­bil­ité. Je m’intéresse plus au rap venu des États-Unis. Kendrick Lamar, par exem­ple, c’est absol­u­ment superbe. Frank Ocean aus­si. Là où ces artistes me bluffent, c’est par l’utilisation qu’ils font du son et de la pro­duc­tion. Ils ont réus­si à trans­former leur musique en expéri­ence sonore vrai­ment sin­gulière. Frank Ocean, c’est avant tout une expéri­ence. Si les tubes exis­tent moins dans le paysage de la musique actuelle, j’y vois la con­séquence du relai dans les médias pour la musique qui s’est con­sid­érable­ment amoin­dri. Après je me demande si l’uniformisation des goûts n’y est pas aus­si pour quelque chose. C’est tou­jours éton­nant de voir appa­raître autant de musiques dif­férentes puis de réalis­er qu’en fin de compte les gens écoutent 90% de choses qui se ressem­blent… Bon, je dis ça, mais c’est tou­jours très con les général­ités.

  • The Rolling Stones —  Their Satan­ic Majesties Request

Par­fois j’ai l’impression d’être le seul à trou­ver que cet album des Rolling Stones est leur meilleur avec After­math. Sous cette pochette 3D incroy­able, j’ai eu l’impression d’écouter enfin de la musique adulte. Ce disque je l’ai adoré, mais à pos­te­ri­ori, puisque je l’ai décou­vert dans le courant des années 1970. Comme sou­vent, la cristalli­sa­tion a dû se pro­duire grâce aux tubes : « She’s a Rain­bow », « 2000 Light Years From Home », « Ruby Tues­day » bien sûr… À l’origine, cet album des Stones sort en 1967. 1967, c’est aus­si l’année de sor­tie du pre­mier Pink Floyd, The Pipers At The Gates Of Dawn, celle de l’album à la banane du Vel­vet Under­ground. Je me demande si ces deux dis­ques n’ont pas entière­ment con­t­a­m­iné le rock de l’époque.

Le psy­chédélisme, pour toi qui habite dans le Rennes encore gris et provin­cial de la fin des années 1960, début des années 1970, c’est comme une échap­pa­toire ?

Pink Floyd — The Pipers At The Gates Of Dawn

J’ai sou­vent racon­té cette his­toire : à 12 ou 13 ans, je pousse la porte d’une bou­tique de dis­ques à Rennes. Là, je me mets à rêvass­er devant la pochette du Pink Floyd. Je sors le disque de son bac, je l’examine, je le repose pen­dant que le vendeur le passe en fond sonore. Enten­dre ces petites comptines mal­saines en fond sonore, ça m’attirait ter­ri­ble­ment. Ce disque pour moi c’est celui qui se rap­proche le plus du monde de l’enfance, mais en même temps il donne accès au monde des adultes. Sauf que voilà, un 33 tours, ça coûte cher. Donc j’ai dû vers­er des arrhes. Le vendeur me met­tait de côté le Pink Floyd. Au bout de quelques semaines, j’ai enfin pu ren­tr­er chez moi avec The Pipers At The Gates Of Dawn sous le bras. La musique à cette époque avait le pou­voir de vous faire sor­tir de votre quo­ti­di­en provin­cial un peu gris. Tout était quand même très cloi­son­né. On ne pou­vait pas s’informer sur la musique rock ou pop par la télévi­sion. Vous tombiez amoureux d’un disque ou d’un groupe un peu par la force du hasard ou des ren­con­tres. À par­tir de là, inve­stir dans un vinyle c’était tou­jours un peu plus que de la musique. Un disque, il ren­trait dans vos cel­lules. Pour en revenir aux Rolling Stones, je crois que j’ai adhéré à leur rock en grande par­tie à cause de leur image extrême­ment sexy. Mick Jag­ger évidem­ment, mais pas que… Les Stones, c’est bien, mais toutes les filles qui trainent avec les Stones – Mar­i­anne Faith­full, Ani­ta Pal­len­berg –, l’arrogance, la mode, la jeunesse récla­mant aux adultes de la laiss­er vivre selon ses règles, c’est encore mieux (large sourire).

  • Nico —  Chelsea Girl

À la fin des années 1970, Hervé Bor­dier (co-fondateur des Trans­mu­si­cales de Rennes, Ndlr) tra­vail­lait à la bou­tique Disc 2000. C’est lui qui va faire entr­er Nico dans ma vie par petites touch­es. La pre­mière fois, c’est à tra­vers une com­pi­la­tion du Vel­vet Under­ground avec cette pochette d’Andy Warhol sur laque­lle il y a plusieurs bouteilles de Coca et une bouche pulpeuse. Ça m’a immé­di­ate­ment fait un choc comme l’album à la banane du Vel­vet. Il faut dire que Bor­dier pas­sait Nico aus­si sou­vent que pos­si­ble. Avec la voix de Nico, dès le début, il se passe un drôle de truc : j’ai l’impression que cette musique s’adresse prin­ci­pale­ment à moi, que cette voix me par­le. D’entrée, ça me donne la cer­ti­tude que tout va chang­er. La décou­verte de Nico, elle va d’ailleurs for­mer comme un par­al­lèle avec ma lec­ture des livres d’Hubert Sel­by Jr, Last Exit to Brook­lyn. Mes hor­mones com­mençaient à devenir folles. Puis, dans les années 1970, les jour­naux comme Rock & Folk se met­tent à écrire sur les con­certs de Nico au Bat­a­clan, à Paris ou à la Cathé­drale de Reims. Les mots que je lis décrivent une expéri­ence presque religieuse. Sur les pho­tos illus­trant les arti­cles, Nico ne ressem­ble plus à la beauté blonde de l’époque Vel­vet : main­tenant elle a les traits creusés et ce regard presque effrayant… Avec Chelsea Girl, je vais tomber amoureux de cette espèce de folk si par­ti­c­ulière. Pen­dant des années, j’ai eu cette pochette au pied de mon lit et elle me fasci­nait. Grâce à Hervé Bor­dier encore, je vais ren­con­tr­er Nico je crois en 1975 ou 1976. Hervé avait organ­isé le con­cert de Nico à la salle de la Cité, à Rennes. Quand j’ai appris ça, je lui ai demandé si je pou­vais l’aider. Je me suis donc retrou­vé à coller des affich­es dans les bars de Rennes annonçant le con­cert. Avant et après le live, je suis aus­si resté à son ser­vice comme je l’ai déjà un peu racon­té (Au Jour­nal du dimanche, en août 2018, Daho livre : « Je m’étais même occupé d’elle après le con­cert en allant lui chercher de la drogue »).

Il ne faut surtout pas cliv­er les musiques. Il faut tout écouter, tous les styles.”

Quand tu t’installes à Paris pour ta car­rière de chanteur, tu vas appel­er Nico pour la revoir. Est-ce qu’elle avait beau­coup changé ?

C’était très dif­fi­cile pour elle, mais, en apparence, elle évolu­ait bien dans la dif­fi­culté. La pre­mière fois que je la vois à Paris c’était chez le cinéaste Philippe Gar­rel. Tous les deux vivaient rue de Riche­lieu, il faut le dire, dans un dénue­ment assez total. On pour­rait trou­ver ça mis­érable, mais pour ma part je trou­vais ça assez beau et roman­tique ces grands artistes tour­nant le dos au suc­cès. Cela m’a rap­pelé les romans de William S. Bur­roughs. Nico avait cette nature, je dirais, aris­to­cra­tique. Elle savait tourn­er les talons quand les choses com­mençaient à fonc­tion­ner pour elle. Il y avait comme une forme de panache. Le même genre de panache qu’elle met­tait en défen­dant sa musique très belle, et très avant-gardiste, seule, à l’harmonium. Ce roman­tisme, il se ressent quand tu écoutes ses autres albums après Chelsea Girl : The Mar­ble Index, Desertshore, The End. Je suis tou­jours resté impres­sion­né par le côté abso­lutiste de son art comme par sa façon de se com­porter au monde. On a fail­li faire un duo sur mon album Pop Satori. C’était le pho­tographe Antoine Gia­comoni qui avait fait la pochette de Mythomane et chez qui elle vivait avec son fils Ari Boulogne, qui m’avait aidé pour ça. Pour faire ce duo, Nico m’avait don­né une adresse dans Paris pour que j’aille la chercher pour la ramen­er en stu­dio. Sauf que comme je n’ai jamais réus­si à trou­ver la dite adresse, je suis ren­tré bre­douille en stu­dio… La dernière fois qu’on s’est vu, je vivais à l’hôtel. Elle venait me voir pour une vis­ite de cour­toisie. Mais là encore, pas de chance : j’avais oublié de lui dire que je devais par­tir en Irlande pour une émis­sion de télé. On s’est donc vu en coup de vent et je crois que ça l’a vexé. Quand je l’ai rap­pelé dès mon retour à Paris, elle a refusé de décrocher le télé­phone. Et après elle est morte…

  • The Zom­bies — Odessey and Ora­cle

Cet album des Zom­bies reste un grand disque, de bout en bout. Sur le plan de har­monies et des mélodies je pour­rais même le met­tre au même niveau que les Beach Boys. Mais là où les Zom­bies devi­en­nent sub­lime, c’est à cause de la voix de Col­in Blun­stone, leur leader. J’ai un rap­port à la pop anglaise assez bizarre car je pour­rais te par­ler des heures de Syd Bar­rett ou des albums solos de Col­in Blun­stone et, en même temps, je ne ressens pas d’émotion par­ti­c­ulière à l’écoute des Bea­t­les.

Étu­di­ant, tu as aus­si été dis­quaire à Rennes. À quoi ressem­blait le Eti­enne Daho der­rière le comp­toir d’une bou­tique de dis­ques ?

Déjà, c’était une péri­ode de ma vie où je dor­mais quelque chose comme cinq sec­on­des par nuit. Évidem­ment, je n’étais pas le seul dans ce cas à Rennes puisqu’à la fin des années 1970, c’était notre vie de dormir cinq sec­on­des par nuit. À cette époque, je n’avais pas d’argent et mon grand but c’était d’en gag­n­er pour deux raisons. D’abord, il fal­lait à tout prix garder mon petit apparte­ment à Rennes qui était devenu une plaque tour­nante (sic) pour pas mal de monde. Ensuite, il fal­lait pay­er les maque­ttes de mes pre­mières chan­sons. Par con­séquent, je me suis mis à partager ma vie entre deux activ­ités. Le soir, je fai­sais le DJ dans des endroits improb­a­bles de la nuit ren­naise en pas­sant du Blondie ou de la soul. Et la journée, donc, au lieu d’aller à la fac d’anglais, je bos­sais chez un petit dis­quaire. La bou­tique s’appelait Opus Dis­ques. C’est ici que j’ai ren­con­tré pour la pre­mière fois Richard Dumas (ancien pili­er de la jeune scène rock ren­naise désor­mais pho­tographe très réputé, ndlr) et que notre ami­tié a com­mencé autour de quelques con­seils d’achats. Ma spé­ci­ficité de dis­quaire, c’était que j’assaillais les gens à chaque fois quand je trou­vais qu’ils achetaient des trucs, dis­ons, pas ter­ri­bles. Quand je sen­tais que quelqu’un était par­ti pour s’acheter un disque moyen, immé­di­ate­ment, je fonçais. Mon truc, ce n’était pas de faire cul­pa­bilis­er les clients, non. J’essayais plutôt de réori­en­ter leurs choix. En douceur (sourire). Quand je voy­ais cer­tains clients se saisir du disque d’un groupe moyen, je me met­tais en action : « Mais vous ne vous ren­dez pas compte ? Vous avez aus­si la pos­si­bil­ité de vous acheter l’album de Jac­no ou Bro­ken Eng­lish. Ça va vous plaire. » Plus tard, j’ai appris que les com­mer­ci­aux du label Phono­gram ne com­pre­naient pas com­ment les 33 tours de Mar­i­anne Faith­full pou­vaient aus­si bien se ven­dre dans une seule petite bou­tique à Rennes, alors qu’ailleurs en France ce n’était pas franche­ment la joie (sourire). Bah voilà, c’était à cause de mes straté­gies de fan…

  • Dusty Spring­field — Dusty in Mem­phis

Même si je suis attiré par les créa­tures, au départ le look de Dusty Spring­field, un peu trav­elo, ça me repous­sait plus que ça m’attirait. Pour­tant je suis attiré par les « créa­tures », mais à cause sans doute de l’image un peu queer – la chou­croute, tout ça – de Dusty Spt­ing­field, j’ai mis du temps à l’aimer. C’est Bob Stan­ley, du groupe anglais Saint Eti­enne, qui m’a offert cet album. Au départ, ça ne m’a pas fait grand-chose, puis j’ai trou­vé une porte d’entrée dans cette musique à tra­vers l’incroyable chan­son « Break­fast In Bed ». Dès lors, tout s’est enchaîné : la décou­verte du per­son­nage Dusty, le fait qu’elle ait été celle par qui la soul s’est imposée au-delà du pub­lic black améri­cain, etc. C’est quand même elle qui a pop­u­lar­isé le son Motown en Angleterre. Et puis sa voix, c’est du velours. Tout a l’air d’être chan­té sans effort. C’est d’autant plus éton­nant quand tu lis sa biogra­phie Danc­ing with demons. Tu com­prends que le per­son­nage Dusty Spring­field reste quelqu’un de peu sûre d’elle et de très som­bre. Sous les sourires, il y a ces his­toires de drogues et la chute libre quand elle part vivre à Los Ange­les. Elle se muti­lait, souf­frait énor­mé­ment. J’avais sans doute besoin de cette noirceur pour con­tre­bal­ancer le côté pop un peu mignon. Tout le monde a une fêlure, quoi qu’il en soit, et on gagne à ne pas trop les cacher au fil du temps…

  • Mar­i­anne Faith­full — Rich Kid Blues

Mar­i­anne Faith­full — A Secret Life

Le titre de cet album, à l’origine, c’est « Mask ». Main­tenant, je ne l’ai jamais vu en mag­a­sin dans cette ver­sion. J’imagine qu’il doit en exis­ter, allez, trois exem­plaires. Peut-être même que cette ver­sion a totale­ment dis­parue, il faudrait inves­tiguer (sourire). Je sais que Mar­i­anne n’aime pas beau­coup cet album. À cette époque, elle était réelle­ment dans un mau­vais état. Un de ses anciens pro­duc­teurs qui bos­sait aux stu­dios Tri­dent, dans le quarti­er lon­donien de Soho, l’a aperçu trainant dans la rue, sans but pré­cis, qua­si­ment une aigu­ille dans le bras. En l’apercevant, il lui aurait dit : « Mais Mar­i­anne, qu’est ce que tu fais actuelle­ment ? Viens en stu­dio avec moi, on va enreg­istr­er un disque et on ver­ra bien ce que ça va don­ner. » De là est sor­ti un album de reprise extrême­ment authen­tique par sa fragilité. Elle chante du Bob Dylan, “It’s All Over Now Baby Blue”, “Vision of Joan­na”. C’est égale­ment le pre­mier disque où l’on décou­vre sa nou­velle voix for­cé­ment altérée par sa con­som­ma­tion d’héroïne. L’autre album de Mar­i­anne Faith­full que j’apprécie par­ti­c­ulière­ment s’appelle A Secret Life (1995). Il a été pro­duit par Ange­lo Badala­men­ti. Tu imag­ines cette ren­con­tre entre Mar­i­anne Faith­full et celui qui a com­posé les musiques des films de David Lynch ? Bref, quand je pense à cet album, je pense aus­si à ce moment où j’ai acheté ma mai­son dans le quarti­er de Mont­martre de Paris. Quand j’ai démé­nagé dans cette mai­son, je n’avais aucune affaire à moi. Être dans le dénue­ment total, mais dans une mai­son immense et très haute de pla­fond, ça te fait beau­coup gam­berg­er. C’était cette péri­ode où les choses com­mençaient à bien marcher pour moi. Je regar­dais ce grand endroit vide en me dis­ant : « Mais en fait, je ne pour­rais pas vivre là-dedans, c’est trop grand. » Le seul truc que j’avais tenu à amen­er avec moi, c’était ce disque de Mar­i­anne Faith­full.

  • Sui­cide — Sui­cide

Le Chelsea Hotel à New York

La pre­mière ren­con­tre avec (le chanteur de Sui­cide) Alan Vega a eu lieu quand j’étais descen­du à New York. Je m’étais loué une cham­bre au Chelsea Hotel pour me sen­tir au plus près du mythe rock’n’roll de cette ville qui m’a telle­ment fait fan­tas­mer plus jeune. Je voulais expéri­menter tout ce que j’avais cru percevoir à tra­vers les dis­ques du Vel­vet Under­ground et voir pour de vrai les images qui allaient avec : CBGB, Max Kansas City, la Fac­to­ry d’Andy Warhol, l’Actors Stu­dio… Quand Alan Vega m’a vu, petit frenchy roman­tique, au Chelsea Hotel, il a hal­lu­ciné : « Ne reste pas dans cette piaule pour­rie. Barre-toi de cet endroit ! Ça craint ! » Ça m’avait beau­coup sur­pris de sa part (sourire). Bon, c’est vrai que le Chelsea Hotel, ça craig­nait réelle­ment. On ne pou­vait pas fer­mer la porte de sa cham­bre. Et puis un soir, en prenant l’ascenseur, je me suis retrou­vé avec des femmes quadragé­naires, en apparence assez dignes, jusqu’à ce que je remar­que toutes les traces de piqures encore à vif sur leurs bras. Et là, elles se sont mis­es à se piquer devant moi, le plus naturelle­ment qui soit. Sui­cide, j’ai eu la chance de les voir sur scène au Palace, à Paris, en pre­mière par­tie de ce groupe rock­a­bil­ly The Stray Cats. Thier­ry Hau­pais, le jour­nal­iste de Libéra­tion, qui avait pro­duit mes pre­miers dis­ques, mais aus­si le pre­mier 45 tours de Mar­quis De Sade, m’avait trou­vé une place. Son idée c’était de prof­iter de ce live pour me faire ren­con­tr­er un mec de la mai­son de dis­ques Ari­o­la et le con­va­in­cre de me sign­er sur leur label. Moi, hon­nête­ment, le mec d’Ariola, j’en avais beau­coup moins à foutre que le con­cert de Sui­cide, le groupe qui a sor­ti une de mes cinq chan­sons préférées de tous les temps : « Cheree ». Quel sou­venir j’en garde ? Celui d’un grand con­cert. Alan Vega se fai­sait cracher dessus, insul­ter. Alors for­cé­ment, il répli­quait en gueu­lant. C’était hyper vio­lent, ça m’a énor­mé­ment plu.

Toute ma vie est comme ça : je provoque le des­tin, mais ensuite le des­tin se charge de me ren­voy­er quelque chose.”

  • Lou Reed & John Cale — Songs for Drel­la

Ce disque va sor­tir un an après la fameuse soirée de ref­or­ma­tion du Vel­vet Under­ground, en 1989, à la Fon­da­tion Carti­er. J’y étais. Rien n’était annon­cé de leur réfor­ma­tion, même si quelques heures avant cet évène­ment, ça bruis­sait : « Il parait que Lou Reed et John Cale se repar­lent. Peut-être qu’il va se pass­er un truc… » Quand ils sont mon­tés sur scène et qu’ils se sont mis à jouer ensem­ble, il y a eu comme un flash. Pour les amoureux du Vel­vet comme moi, ça a été une sen­sa­tion impos­si­ble à décrire avec des mots. Je crois qu’il y a un film de cette soirée où on me voit dans l’assistance et j’ai l’air hal­lu­ciné, telle­ment ému. Je ressem­ble à quelqu’un en train d’assister à une chose sur­na­turelle. Plusieurs fois, j’ai eu l’occasion de ren­con­tr­er Lou Reed. Mais pour le coup, c’est moi qui n’ai pas voulu : Lou, c’est un génie. Et puis, comme quelques copains jour­nal­istes me dis­aient : « Franche­ment, Lou Reed il est telle­ment odieux », j’avais trop peur d’être « dé-fané » (sic). Un jour, on est quand même tombé nez à nez, entre les murs de l’hôtel de la Paix à Paris. On s’est regardé et j’aurai dû engager la con­ver­sa­tion, mais au lieu de ça j’ai eu un mou­ve­ment de recul. Plus tard, j’ai appris que Lou Reed me con­nais­sait de répu­ta­tion et avait même dit des trucs gen­tils sur moi, notam­ment au sujet de ma voix. Pour moi, c’est l’adoubement total. En fin de compte, c’est peut-être mieux que je garde ses dis­ques près de moi et ce sou­venir d’un rendez-vous raté.

  • Unloved — Heart­break

Quand j’ai enten­du la chan­son d’Unloved « Guilty of love », j’ai cher­ché partout où acheter leur album. Plus tard, quand j’ai su qu’ils fai­saient un DJ set entre les murs du mag­a­sin Rough Trade à Lon­dres, je n’ai pas hésité une sec­onde : j’ai sauté dans le pre­mier Eurostar. Mal­heureuse­ment, je suis arrivé trop tard. Pas de taxi, pas de métro… Il y avait pas mal de Français dans la bou­tique, et comme beau­coup com­mençaient à se rap­procher de moi pour faire des pho­tos, je n’étais pas à l’aise. Donc je me dis : “Pas grave, je me casse”. En me dirigeant vers la sor­tie, je tombe sur le musi­cien David Holmes qui joue avec Unloved. On engage la con­ver­sa­tion et David me présente Kee­fus, le leader du groupe, jusqu’à ce qu’on échange nos mails. Trois semaines après, Kee­fus envoie un mes­sage : « On débar­que de Los Ange­les. On se voit ? » On s’est don­né rendez-vous à Saint-Malo, je leur ai fait vis­iter la ville, ils ont accroché. C’est comme ça qu’ils ont fait les pre­mières par­ties de ma tournée pour l’album Blitz. Aujourd’hui, ils se sont domi­cil­iés à Saint-Malo et on reste proches. Toute ma vie est comme ça : je provoque le des­tin, mais ensuite le des­tin se charge de me ren­voy­er quelque chose. Ça a com­mencé avec cette tem­pête de neige qui a obligé les Stinky Toys à rester chez moi après leur con­cert à Rennes, avant de ral­li­er Paris. Sans cette tem­pête, jamais je n’aurais osé dire à Jac­no et Elli Medeiros que moi aus­si je fai­sais de la musique. Ceci posé, Heart­break, c’est un très grand disque. Il y a du Vel­vet Under­ground et du Phil Spec­tor, mais aus­si une atmo­sphère évo­quant les films de David Lynch et la musique d’Angelo Badala­men­ti.

C’est la syn­thèse de ce que tu recherch­es dans la musique ?

C’est tou­jours la même his­toire : un disque ouvre une porte, et, à par­tir de là, toute ta tra­jec­toire peut chang­er. Il ne faut surtout pas cliv­er les musiques. Il faut tout écouter, tous les styles. Si, passé un cer­tain âge, tu con­tin­ues à vouloir t’acheter des dis­ques et à en écouter (surtout des nou­veautés), c’est que tu con­tin­ues à avancer. C’est pour ça que j’aime telle­ment la pop. Dans la pop, tous les coups sont per­mis et il n’y a pas de lim­ite. Enfin, je crois à ça…

Mer­ci à Quentin et à la splen­dide bou­tique The Record Sta­tion.
L’al­bum Surf d’E­ti­enne Daho sera disponible dès same­di 20 juin dans le cadre des Dis­quaire Days.

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