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© Willy Vainqueur
17 octobre 2022

1984 : quand le rap lance son premier festival

par Romain Salas

Par Romain Salas (extrait du Tsugi 151)

Quel est le lien entre George Orwell et la Seine-Saint-Denis ? Rien de moins que l’année 1984. La dystopie en moins, le rêve en plus, cette année marqua l’apparition du premier festival hip-hop / rap de l’Hexagone: un défi intercités dans le fort abandonné d’Aubervilliers entre «jeunes gladiateurs de la danse».

Il y a plus de quarante ans, l’association Banlieue 89 lançait l’opération Fêtes et Forts afin d’animer les forteresses abandonnées de la région parisienne. D’anciens bastions militaires étaient désormais envisagés comme des points d’entrée culturels et géographiques vers la capitale. De quoi hybrider la banlieue et lancer les prémices du Grand Paris. C’est à ce moment que Claude Kiavué, surnommé Jimmy, trentenaire impliqué dans la vie d’une cité de La Courneuve, a l’idée d’une grande coupe intercités autour du smurf et du breakdance. Du jamais vu en France. «C’était dans la foulée du New York City Rap Tour de 1982, qui a introduit le mouvement hip-hop en France, notamment par la danse et le graffiti. Il y avait aussi l’émission H.I.P. H.O.P. de TF1 en 1984, qui avait permis une exposition importante », contextualise Willy Vainqueur, témoin rapproché de l’essor du hip-hop en France et unique photographe de la battle. «C’est dans cette effervescence que Claude a invité des crews de Seine-Saint-Denis pour organiser une grande battle de danse au fort d’Aubervilliers. Il y avait les 3000 City Breakers, les Kid’s Street et les Raguenet Bad Guys… des noms à l’américaine, souvent en référence à leurs cités du 93», souligne Willy. C’est l’été 1984, les jeunes s’inscrivent en masse et commencent à s’entraîner tous les jours en bas de leur bloc, sur le parking ou dans le hall de l’immeuble. Le prix pour les vainqueurs : 5000 francs, de quoi s’acheter un gros ghetto blaster. Le tout premier festival de hip-hop français est en ordre de marche.

 

festival rap

 

DE LA COULEUR DANS LA GRISAILLE

Si de petites battles locales avaient déjà essaimé dans Paris ou Marseille, rien n’était de l’envergure du défi intercités de juillet 1984. Plus de quatre-vingts breakdancers et smurfeurs de Seine-Saint-Denis se sont retrouvés dans ce qui était devenu la casse automobile du fort d’Aubervilliers. «Le fort était rempli. Seize équipes étaient réunies, issues de cités de la Villeneuve-la-Garenne, Montfermeil, Aulnay-sous-Bois, La Courneuve, Bobigny, Gennevilliers, etc. Ils étaient presque tous en survêt casquette bandeau, avec comme seul objectif la montée sur le podium, lequel avait été spécialement affrété pour l’occasion», se rappelle Willy en fouillant ses archives. Le décor a un côté Mad Max avec les carcasses de bagnole éventrées, empilées les unes sur les autres. «L’énergie était très bon enfant. Les parents, les frères et sœurs et les amis de chaque crew venaient voir les battles. Chaque groupe avait la niaque, ses supporteurs survoltés. Franchement, l’ambiance était incroyable. » L’entrée est évidemment gratuite. Le premier jour, mercredi 18 juillet, était dédié aux présélections, avec des battles éliminatoires. Le mercredi suivant, c’était demi-finale et finale. « Il y avait un côté jeunes gladiateurs de la danse qui était assez saisissant. Les danseurs enchaînaient les coupoles, les toupies, des mouvements mille fois répétés en bas du bloc », affirme le photographe. Ce seront finalement les Raguenet Bad Guys qui remporteront la coupe et termineront sur le podium. «De futurs rappeurs étaient aussi présents, comme JoeyStarr et Kool Shen. NTM n’existait pas encore. À l’époque, on dansait plus que l’on ne rappait.» Il faut dire que danser transcende les questions de langue et de culture, là où le rap demande une adaptation. «C’est pour ça que le premier festival hip-hop de France était une battle, précise Willy Vainqueur. Il y avait aussi pas mal de graffeurs venus mettre de la couleur dans la grisaille, ainsi que les scratchs du célèbre DJ Dee Nasty, pionnier majeur du hip-hop français et de la Zulu Nation. » Fun fact, celui qui animera le terrain vague de la Chapelle deux ans plus tard touchera pour la battle 200 francs. Honnête.

 

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PEACE, UNITY, LOVE AND HAVING FUN

 Côté lieu, le choix du fort d’Aubervilliers n’avait rien d’anodin. Comme l’ensemble des forts de la ceinture parisienne, il avait été utilisé à des fins militaires avant d’être abandonné et transformé par la force des choses en casse automobile. « Il faut savoir que les sites alentour étaient largement pollués par les industries chimiques. Autant dire que ce n’était pas un poumon vert, poursuit le photographe. Mais la vétusté du fort renforçait l’ambiance block party à la new-yorkaise, ces fêtes de quartier où les caissons et lestables sont branchés sur les lampadaires. » En plus des similitudes organisationnelles, c’est aussi les valeurs du hip-hop américain qui se propagent dans la banlieue française. Le credo «Peace, Unity, Love And Having Fun» d’Afrika Bambaataa traverse une France elle aussi marquée par le racisme, le chômage et la drogue. « J’ai vu des jeunes transcender ces problèmes grâce au hip-hop, qui demande une certaine hygiène du corps et de l’esprit. La jeunesse se mettait à danser dans la rue, à graffer, à rapper. Toute une nouvelle génération se levait dans un contexte difficile, et ce défi intercités en fut la première expression», raconte le photographe, qui a travaillé pendant un temps pour la ville d’Aubervilliers. La battle aura d’ailleurs de nouveau lieu l’année suivante, toujours au fort d’Aubervilliers, avec un nouveau défi graffiti et des show de rap. «Finalement le hip-hop a su canaliser la colère des violences policières et du racisme pour en faire quelque chose de créatif et fécond. » Une métabolisation de la violence en expression artistique qui rappelle la dimension salvatrice de la culture, a fortiori la culture populaire. Au point qu’aujourd’hui, le 93 est l’une des grandes capitales des cultures urbaines. JoeyStarr, Kool Shen, Sefyu, mais aussi Kaaris, Dinos, Kalash Criminel ou encore Vald sont nés sur cette terre sainte où, disait Victor Hugo, il n’y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes, seulement de mauvais cultivateurs.

 

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