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9 août 2018

20 ans cette année : « Moon Pix », l’épisode cauchemardesque de Cat Power

par Simon Brazeilles

Tout commence en 1996. A la suite de son album What Would The Community Think, Cat Power ne se plaît plus dans sa carrière et se retire dans une ferme de Caroline du Sud où elle passe trois mois seule. Un matin, au réveil, tout bascule et elle se retrouve en pleine crise d’hallucinations. Dans une interview à The Telegraph, Chan Marshall de son vrai nom revient sur cet instant : « J’ai senti quelque chose sortir de la terre, c’étaient des mauvais esprits. J’ai couru pour fermer les fenêtres mais ils étaient là, des centaines à frapper à la fenêtre de la cuisine. Ils étaient noirs comme la nuit et essayaient d’entrer dans mon âme. J’ai attrapé ma guitare et un enregistreur. Si on trouvait mon corps, je devais laisser une cassette avec des preuves. Puis, je me suis mise à chanter les chansons qui sont devenues celles de Moon Pix. C’était horrible. »

Après un court passage à New York, la chanteuse américaine demande de l’argent à son label Matador Records et part enregistrer ces six chansons – et d’autres – en Australie, aidée par le groupe Dirty Three. Les mots prennent vie dans une simplicité et justesse étonnante. Dès le premier morceau « American Flag », c’est la voix de Chan Marshall qui touche en plein coeur. En contraste avec l’instrumentale électronique répétitive empruntée à « Paul Revere » des Beastie Boys, sa voix se révèle lancinante et brisée. Puis, « He Turns Down » montre bel et bien le ton que l’album va prendre : une tristesse rêveuse menée par une orchestration blues calme mais sublime.

Sans surprise, ce sont les morceaux extraits de son épisode nocturne qui dévoilent la vulnérabilité et le talent de Cat Power, du déchirant « No Sense » au point culminant de l’album « Metal Heart », éparpillé en plein milieu de l’opus. Hésitante et susurrante dans la première moitié, quasiment couverte par le trio basse-guitare-batterie, la chanteuse d’à peine 26 ans à l’époque s’approprie petit à petit les extraordinaires paroles. En résulte un final poignant sur « I once was lost, but now I’m found. Was blind, but now I see you » extrait du chant chrétien « Amazing Grace » auquel elle rajoute l’éloquent « How selfish of you to believe in the meaning of all the bad dreaming » (« Quel égoïsme de ta part de croire au sens des mauvais rêves »).

En dehors de ses hallucinations, Cat Power a été inspirée par un précédent voyage solitaire de deux mois en Afrique du Sud, en Tanzanie et au Mozambique. « Cross Bones Style » s’adresse directement à deux enfants dormant dans les arbres d’un parc, rencontrés après la mort de leurs parents. De son côté, « Colors And The Kids » évoque des « ours en peluche aux cheveux jaunes » pouvant être rattachés à plusieurs personnages de la vie de la chanteuse : son neveu qu’elle considérait comme son propre enfant et un de ses amis, batteur du groupe à l’époque et atteint du VIH.

Mais les expériences étranges autour de cet album ne se sont pas arrêtées en Caroline du Sud. Au moment du photoshoot pour la pochette de l’album, Chan Marshall fait une sorte de malaise juste après la première photo, se rappelle-t-elle dans une interview donnée à The Guardian plus tôt cette année : « Il a pris une photo et j’ai presque fait un black-out. Pas noir cependant, seulement de la lumière. Je me suis allongée sur le sol et je ne pouvais plus voir. Nous avons regardé la photo prise et c’était la bonne. C’était la pochette. »

Moon Pix aura 20 ans le 22 septembre prochain. S’il reste extrêmement personnel et tiré d’expériences déroutantes, Cat Power le considère aujourd’hui comme son « salut ». Toujours dans l’interview de The Guardian de mai dernier, elle affirme : « J’ai l’impression d’être vivante aujourd’hui grâce à ma capacité à écrire ces chansons. Au lieu de l’obscurité, au lieu d’autres choix humains, j’ai choisi d’écrire des chansons. Moon Pix était mon salut en tant que personne jeune et confuse. Aujourd’hui, je le vois. »

D’une honnêteté intemporelle, Moon Pix reste aujourd’hui considéré comme l’un des meilleurs albums de Cat Power, si ce n’est le meilleur. Entre concerts hasardeux, expérimentations en studio et morceaux plus affirmés, la chanteuse américaine n’atteindra jamais la beauté torturée de cet opus au cours des vingts années suivantes. Dans Jukebox, son deuxième album de reprises sorti en 2008, elle tentera justement une ré-interprétation de son chef-d’oeuvre « Metal Heart », plus forte et plus rythmée qui, malheureusement, ne prend pas du tout. Dommage.

A l’occasion de ce vingtième anniversaire, Cat Power est retournée en Australie pour un concert évènement à l’Opera House de Sydney. Elle y a tout d’abord interprété l’album intégral dans son ordre original, avant d’enchaîner sur une poignée de classiques, de « Good Woman » à « The Greatest ».

En attendant la sortie du nouvel album Wanderer prévue pour le 5 octobre, les trois premiers épisodes de notre série “20 ans cette année” sont en ligne : Moon Safari de Air, Is This Desire? de PJ Harvey et Mezzanine de Massive Attack.

En écoute :

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