20 ans cette année : “Moon Pix”, l’épisode cauchemardesque de Cat Power

Tout com­mence en 1996. A la suite de son album What Would The Com­mu­ni­ty Think, Cat Pow­er ne se plaît plus dans sa car­rière et se retire dans une ferme de Car­o­line du Sud où elle passe trois mois seule. Un matin, au réveil, tout bas­cule et elle se retrou­ve en pleine crise d’hal­lu­ci­na­tions. Dans une inter­view à The Tele­graph, Chan Mar­shall de son vrai nom revient sur cet instant : “J’ai sen­ti quelque chose sor­tir de la terre, c’é­taient des mau­vais esprits. J’ai cou­ru pour fer­mer les fenêtres mais ils étaient là, des cen­taines à frap­per à la fenêtre de la cui­sine. Ils étaient noirs comme la nuit et essayaient d’en­tr­er dans mon âme. J’ai attrapé ma gui­tare et un enreg­istreur. Si on trou­vait mon corps, je devais laiss­er une cas­sette avec des preuves. Puis, je me suis mise à chanter les chan­sons qui sont dev­enues celles de Moon Pix. C’é­tait hor­ri­ble.”

Après un court pas­sage à New York, la chanteuse améri­caine demande de l’ar­gent à son label Mata­dor Records et part enreg­istr­er ces six chan­sons — et d’autres — en Aus­tralie, aidée par le groupe Dirty Three. Les mots pren­nent vie dans une sim­plic­ité et justesse éton­nante. Dès le pre­mier morceau “Amer­i­can Flag”, c’est la voix de Chan Mar­shall qui touche en plein coeur. En con­traste avec l’in­stru­men­tale élec­tron­ique répéti­tive emprun­tée à “Paul Revere” des Beast­ie Boys, sa voix se révèle lanci­nante et brisée. Puis, “He Turns Down” mon­tre bel et bien le ton que l’al­bum va pren­dre : une tristesse rêveuse menée par une orches­tra­tion blues calme mais sub­lime.

Sans sur­prise, ce sont les morceaux extraits de son épisode noc­turne qui dévoilent la vul­néra­bil­ité et le tal­ent de Cat Pow­er, du déchi­rant “No Sense” au point cul­mi­nant de l’al­bum “Met­al Heart”, éparpil­lé en plein milieu de l’o­pus. Hési­tante et susurrante dans la pre­mière moitié, qua­si­ment cou­verte par le trio basse-guitare-batterie, la chanteuse d’à peine 26 ans à l’époque s’ap­pro­prie petit à petit les extra­or­di­naires paroles. En résulte un final poignant sur “I once was lost, but now I’m found. Was blind, but now I see you” extrait du chant chré­tien “Amaz­ing Grace” auquel elle rajoute l’élo­quent “How self­ish of you to believe in the mean­ing of all the bad dream­ing” (“Quel égoïsme de ta part de croire au sens des mau­vais rêves”).

En dehors de ses hal­lu­ci­na­tions, Cat Pow­er a été inspirée par un précé­dent voy­age soli­taire de deux mois en Afrique du Sud, en Tan­zanie et au Mozam­bique. “Cross Bones Style” s’adresse directe­ment à deux enfants dor­mant dans les arbres d’un parc, ren­con­trés après la mort de leurs par­ents. De son côté, “Col­ors And The Kids” évoque des “ours en peluche aux cheveux jaunes” pou­vant être rat­tachés à plusieurs per­son­nages de la vie de la chanteuse : son neveu qu’elle con­sid­érait comme son pro­pre enfant et un de ses amis, bat­teur du groupe à l’époque et atteint du VIH.

Mais les expéri­ences étranges autour de cet album ne se sont pas arrêtées en Car­o­line du Sud. Au moment du pho­to­shoot pour la pochette de l’al­bum, Chan Mar­shall fait une sorte de malaise juste après la pre­mière pho­to, se rappelle-t-elle dans une inter­view don­née à The Guardian plus tôt cette année : “Il a pris une pho­to et j’ai presque fait un black-out. Pas noir cepen­dant, seule­ment de la lumière. Je me suis allongée sur le sol et je ne pou­vais plus voir. Nous avons regardé la pho­to prise et c’é­tait la bonne. C’é­tait la pochette.”

Moon Pix aura 20 ans le 22 sep­tem­bre prochain. S’il reste extrême­ment per­son­nel et tiré d’ex­péri­ences déroutantes, Cat Pow­er le con­sid­ère aujour­d’hui comme son “salut”. Tou­jours dans l’in­ter­view de The Guardian de mai dernier, elle affirme : “J’ai l’im­pres­sion d’être vivante aujour­d’hui grâce à ma capac­ité à écrire ces chan­sons. Au lieu de l’ob­scu­rité, au lieu d’autres choix humains, j’ai choisi d’écrire des chan­sons. Moon Pix était mon salut en tant que per­son­ne jeune et con­fuse. Aujour­d’hui, je le vois.”

D’une hon­nêteté intem­porelle, Moon Pix reste aujour­d’hui con­sid­éré comme l’un des meilleurs albums de Cat Pow­er, si ce n’est le meilleur. Entre con­certs hasardeux, expéri­men­ta­tions en stu­dio et morceaux plus affir­més, la chanteuse améri­caine n’at­tein­dra jamais la beauté tor­turée de cet opus au cours des vingts années suiv­antes. Dans Juke­box, son deux­ième album de repris­es sor­ti en 2008, elle ten­tera juste­ment une ré-interprétation de son chef-d’oeuvre “Met­al Heart”, plus forte et plus ryth­mée qui, mal­heureuse­ment, ne prend pas du tout. Dom­mage.

A l’oc­ca­sion de ce vingtième anniver­saire, Cat Pow­er est retournée en Aus­tralie pour un con­cert évène­ment à l’Opera House de Syd­ney. Elle y a tout d’abord inter­prété l’al­bum inté­gral dans son ordre orig­i­nal, avant d’en­chaîn­er sur une poignée de clas­siques, de “Good Woman” à “The Great­est”.

En atten­dant la sor­tie du nou­v­el album Wan­der­er prévue pour le 5 octo­bre, les trois pre­miers épisodes de notre série “20 ans cette année” sont en ligne : Moon Safari de Air, Is This Desire? de PJ Har­vey et Mez­za­nine de Mas­sive Attack.

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