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Capture d'écran du documentaire "Projet Sextoy"
31 janvier 2022

20 ans de la mort de Sextoy : itinéraire d’une enfant gâtée

par Patrick Thévenin

Il y a vingt ans, le 3 février 2002, une étoile s’éteignait sur le dancefloor. À 33 ans, Delphine Palatsi – plus connue sous le pseudo DJ Sextoy – nous quittait, laissant la communauté clubbing en état de choc. À l’occasion de cet anniversaire, les proches de Sextoy (musiciens, DJ, écrivains, performeurs, photographes et cinéastes) organisent un grand évènement commémoratif en son honneur au Rosa Bonheur sur Seine, le dimanche 27 mars 2022. De notre côté, nous avons ressorti des tiroirs cet article paru dans le Tsugi 103 (avril 2017). Nous lui rendons hommage à nouveau.

SEXTOY, chez elle, Paris, 1997 ©Olivier Degorce M&M’S

« Elle portait des tatouages partout, des nouveaux seins parfaits, elle tirait à la mitrailleuse, elle mixait le visage masqué par une cagoule en latex. Ce dimanche, elle s’est envolée pour l’éternité. On aurait voulu la voir mercredi prochain à Palladium. Pour longtemps, elle sera donc une grande absente et elle va nous manquer. Mais elle reviendra probablement hanter nos nuits, car elle doit disposer de pouvoirs magiques réservés aux superhéros. Elle flottera dans l’air, elle sera désormais plus grande que nous. Et elle continuera à nous tirer des flèches de LOVE. Comme avant, du temps où ses pieds touchaient encore la piste”, écrivait à l’époque Jérôme Viger-Kholer, un des trois trublions des soirées Respect, alors DA des soirées Palladium.

Née en banlieue parisienne à Saint-Mandé le 7 octobre 1968, issue d’une famille relativement bourgeoise, Delphine est une petite fille sage et réservée qui, à 18 ans, arbore un style BCBG – chemise cintrée, foulard autour du cou et coupe au carré. Un look qui tranche avec le personnage qu’elle va se forger les dix années suivantes. Elle se destine à suivre les traces de son père, chef opérateur à la télévision, mais se voit vite rattrapée par l’arrivée de la house et de la techno, qu’elle découvre au Studio A et dans les raves du pont de Tolbiac. C’est le grand chambardement dans la nuit, l’ecstasy pointe le bout de son nez, le DJ s’impose comme le maître de cérémonie, le mélange se démocratise, Delphine s’achète une paire de platines et passe des journées entières à apprendre à mixer, développant une manière très féline d’enchaîner les disques. Dans la cave de la maison de ses parents, qu’elle a soigneusement aménagée en boîte de nuit, elle organise des soirées et se rêve déjà en haut de l’affiche, en pop-star ultime à l’image de David Bowie, son idole de toujours. “Ce que j’aimerais ? J’aimerais être le plus grand DJ du monde, j’aimerais voyager partout dans le monde, aller à New York, à Tokyo…” déclare-t-elle à ses débuts dans le documentaire, Le projet Sextoy, que lui ont consacré Anastasia Mordin et Lidia Terki qui l’ont côtoyée et filmée de longues années.

 

La sextoysation de la nuit

C’est en 1995, lors d’un de ses voyages aux États-Unis, le pays qui n’aura de cesse de la fasciner, que Delphine a le déclic et commence, lentement mais sûrement, à façonner physiquement le personnage de Sextoy – elle a hésité longtemps avec Delta – le surnom de scène qui ne la quittera plus. “Elle marchait dans New York avec sa copine Anastasia. Elles ont croisé un mec avec des points en feutrine à la place des sourcils, raconte Stan, qui fut son agent. Elles ont trouvé l’idée sympa, du coup elles se sont fait tatouer la même chose dans la foulée.” Elle revient de New York avec une succession de points (sept pour être exact) tatoués au-dessus de ses sourcils. Une première modification en forme de point de départ de tout un travail sur son apparence, à base de tatouages qui vont progressivement recouvrir son corps, de piercings divers et variés, de canines limées à l’image de celles des vampires, de grillz en or bien avant Madonna, de chirurgie plastique et d’une garde-robe qui mélange les vestiaires féminins et masculins, le baggy de la scène techno et la quincaillerie bling du rap, comme une tomboy doublée d’une cagole hip-hop. Une héroïne du futur fascinée par les mangas et le porno, les arts martiaux et le hall of fame, le rock’n’roll et la techno, une star underground qui a fait du vivre vite et vivre fort sa philosophie. Et qui répète à son entourage qu’à 33 ans, tout sera fini !

« Sextoy ce fut le rock’n’roll, le cul, les femmes, les armes… Mais surtout une lucidité assez déchirante sur ce ‘vivre vite’. » Ivan Smagghe

C’est au Scandalo en 1993, un des premiers bars lesbiens de Paris, où il faut montrer patte blanche pour entrer, que Sextoy va faire ses débuts derrière les platines. Elle a envoyé à Nicole Miquel, l’âme du lieu, un long mix sur cassette où elle opère déjà le grand mix de toutes ses obsessions : la hard-house new-yorkaise, poisseuse, salace et sexuelle que joue Junior Vasquez, le rock en colère de The Clash ou Lou Reed qui ont bercé son adolescence, la techno qui prend au ventre telle qu’on l’entend dans les raves, les bandes-son de films d’horreur, les extraits de porno, le tout entrecoupé de morceaux au kitch assumé comme la BO de La Boum ou le “Boys” de Sabrina, qui vont devenir des obligés. Des sets qui, dans la nuit lesbienne plutôt spécialisée chanson française, font l’effet de véritables électrochocs.

Très vite, la carrière de Sextoy explose, elle est repérée par Christophe Vix, alors directeur artistique de Radio FG, qui lui offre une émission et la booke au Queen, elle joue aussi bien dans les déjantées Ladies Room de la Chocha que dans des raves hardcore, pour les défilés de Jean-Paul Gaultier que dans des parties fétichistes. Elle fait projeter des visuels par Anastasia pendant ses sets, forme avec la jeune Jennifer Cardini le duo Pussy Killers, qui mixe cagoule de catch sur la tête et chaînes de moto autour du cou, elle organise des lectures avec Virginie Despentes. On la voit sur les plateaux de télé et dans tous les magazines branchés : la sextoyisation de la nuit est en route et rien ne semble vouloir l’arrêter.

Capture d’écran du documentaire « Projet Sextoy »

Pulp et Villa du Progrès

À cette époque, la fin des années 90, Delphine est la chef de file d’une bande de lesbiennes qui sème le souk à Paris, entre la Villa du Progrès (une sorte de kibboutz féministe où on peut croiser le performer Yannick, l’illustrateur Pino, Rachid Taha, la Japonaise Hiromix, la jeune Miss Kittin, Anastasia) et le Pulp qui vient de naître et dont le nom – trouvée par Sextoy évidemment – est une référence aux romans populaires du milieu du XXe siècle qui ont nourri l’imaginaire lesbien. Entre la villa aux alentours des Buttes Chaumont et le club du boulevard Poissonnière s’établit une sorte de va-et-vient fait de rencontres et de collaborations d’où émerge toute une nouvelle génération de filles, lesbiennes ou pas d’ailleurs, plus dévergondées, fêtardes, visibles, indépendantes, sexuelles et rebelles.

Des filles qui s’appellent Sextoy, Ann Scott, Virginie Despentes, Chloé, Axelle le Dauphin, Anna la Chocha, Dana Wise, Anastasia, Michelle Cassaro, Zouzou Auzou, Dame Pipi, toute une bande de meufs à qui on ne la fait pas et qui en plus de faire la fête, de danser, de baiser et de s’aimer, écrivent, font de la musique, photographient, peignent, se lancent dans l’art contemporain ou filment, lancent des soirées qui s’appellent Barbie Pouffiasse, Future Kill, Girlspotting, Trash Muppet, font venir des pom-pom girls en plein Pulp, organisent des soirées spécial neige ou s’expriment sans filtres dans le fanzine Housewife, un véritable petit bijou underground bourré d’audace, d’humour, d’insolence, de cul et de féminisme, lancé comme un gros doigt d’honneur tendu au machisme et aux looks proprets de la scène techno de l’époque et sa bande de Versaillais occupée à sampler des boucles disco.

L’icône underground

Capture d’écran du documentaire « Projet Sextoy »

À la fin des années 90, toute petite, minuscule même, avec son sourire à se damner, ses tatouages qui dépassent de son cou, ses seins refaits selon ceux de Samantha Fox, ses slips Calvin Klein pour hommes dont les filles raffolent, son goût pour l’iconographie religieuse comme pour les guns et son look inspiré des grandes gueules du hip-hop comme Lil Kim, Sextoy est la star de la nuit lesbienne et underground. Une icône qui ne se déplace jamais sans son dogue allemand, sa Ford Puma pimpée et sa bande de fans qui la suit partout, un concentré explosif dont l’image hardcore, qui contraste avec sa gentillesse, fait peur à beaucoup dans la nuit parisienne. Sextoy est alors au sommet de son personnage, à la confluence de la body modification, de la fluidité sexuelle, du féminisme exacerbé façon Riot Grrrls, du transhumanisme, de la visibilité lesbienne, de la sexualité revendiquée et du culte de la personnalité. Une diva Instagram avant que les réseaux sociaux soient inventés, un croisement entre une Rihanna électro et une Kim K siliconée, une femme dont la liberté et l’émancipation font frissonner, une visionnaire qui va lancer la mode des DJs stars, pousser les filles à s’emparer des platines, mélanger les genres, introduire du rock dans l’électro avant tout le monde et laisser une trace indélébile sur son époque. Des traces qu’on retrouve dans Kiko, le court-métrage culte sur la scène lesbienne de l’époque signée Anna Albelo, dans le travail de l’artiste contemporaine Rebecca Bournigault dont elle fut la muse, dans le personnage principal du best-seller Superstars d’Ann Scott, entre les lignes des livres au féminisme exacerbé de Virginie Despentes, et bien sûr dans l’explosion du Pulp, et de la scène lesbienne, au milieu des années 2000.

Mais vivre intensément a ses limites, et Sextoy sera rapidement rattrapée par ses démons, son goût pour la lumière comme pour l’obscurité. Épuisée par le deejaying, la nuit et le personnage de super héroïne qu’elle s’est créé, prise dans le piège de la drogue, elle essaie de se débarrasser de ses tentations, parle de tout lâcher, rêve de se lancer dans la production. Le 4 février 2002, alors qu’elle est partie se reposer dans une clinique en dehors de Paris, son cœur lâche. À 33 ans, sa disparition, alors qu’elle est juste au début de sa gloire, plonge la nuit parisienne, qui ne mesure pas encore le vide qu’elle va laisser, dans la consternation. Un traumatisme résumé parfaitement à l’époque par Ivan Smagghe : “Sextoy ce fut le rock’n’roll, le cul, les femmes, les armes… Mais surtout une lucidité assez déchirante sur ce ‘vivre vite’ et la difficulté qu’on peut tous avoir à vivre avec l’image qu’on s’est façonnée. Avec la certitude qu’il ne faut jamais laisser tomber ceux qui vont mal.”

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