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©Grant Spanier
28 janvier 2022

Inter[re]view : Apaisante et club, la formule Bonobo évolue (un peu) et marche (toujours)

par Tsugi

Chef de file du downtempo des années 2000, l’Anglais Bonobo a su se débarrasser des clichés entourant cette musique pour tracer sa propre voie. Sans jamais se renier, il a évolué disque après disque, aboutissant à ce septième album, Fragments, maîtrisé et équilibré.

« J’ai les mêmes angoisses que tout le monde. »

Un beat hip-hop au tempo ralenti, un sample jazzy ou oriental, et une nappe de synthé planant : la recette du downtempo était peut-être trop limitée pour durer. Il lui fallait des aspérités. C’est ce qu’a bien compris Simon Green, mieux connu sous le nom de Bonobo. Il y a déjà vingt ans, il devenait l’un des artistes les plus en vue de ce courant, ainsi qu’une vitrine pour le label Ninja Tune. Alors que le mouvement s’essoufflait, il décidait de changer d’air et s’installait à New York, puis Los Angeles. « L’Angleterre me déprimait un peu, même si j’aime encore y passer du temps » nous explique-t-il. Depuis, la cité des anges lui apporte une nouvelle sérénité : « Il y a une bonne communauté là-bas, et de bons amis. On ne travaille pas forcément ensemble, mais on échange, on partage nos expériences. »

« J’utilise la musique comment un moyen d’évasion, d’amener de l’optimisme. »

Outre les personnes, le climat et la nature radicalement différents de l’Angleterre l’inspirent aussi, l’aident à se mettre « dans le bon état d’esprit ». Bloqué par la pandémie, il en profite pour faire du camping dans les nombreux sites naturel de l’État. Des moments de calme essentiel pour être créatif. « J’ai les mêmes angoisses que tout le monde » explique-t-il. « Il se passe des choses terribles en Angleterre comme aux États-Unis. » Il cherche alors des moyens d’apaisement : « J’utilise la musique comment un moyen d’évasion, d’amener de l’optimisme. C’est un endroit de réconfort, pour moi. C’est cathartique. »

©Grant Spanier

Il ne faut pas pour autant croire que Bonobo en est resté à la musique calme et sage de ses débuts. Peut-être en raison d’un manque, Green a densifié sa musique en assumant d’autant plus des influences club. « Je suis DJ depuis plus de vingt ans, c’est comme ça que j’ai commencé. J’aime faire des longs sets, de cinq ou six heures » précise-t-il. La porosité entre cette pratique et celle de compositeur semble ici plus forte que jamais : « J’ai essayé de condenser mes morceaux les plus club dans des structures de morceaux classiques. » En résultent des pièces entêtantes, comme le très réussi « Otomo », composé avec le soutien de son compatriote O’Flynn. « Je lui ai demandé conseil, et finalement, il a fait lui-même quelques modifications sur le morceau. Ce qui l’a amené ailleurs. »

Les invités sont nombreux sur ce disque. Outre O’Flynn, on trouve également plusieurs contributions de Miguel Atwood-Ferguson, violoniste et arrangeur réputé auprès de Flying Lotus, Mary J. Blige, J Dilla, Kamaal Williams, Anderson .Paak et bien d’autres. « J’étais un admirateur de son travail, et on a tout de suite eu une très bonne connexion en se rencontrant lors de longues promenades ensemble » raconte Green. Plusieurs chanteurs viennent également apporter leur touche sur plusieurs des meilleures pistes de l’album : Jordan Rakei, Joji, Jamila Woods et Khadja Bonnet. Au final, pas moins de la moitié des pistes indique la présence d’un invité.

« Je cherche avant tout des sons qui me font me sentir bien. »

Mais comme le précise Bonobo : « Je travaille essentiellement seul. Il y a beaucoup d’invités sur le disque, mais le travail avec cet artiste peut se faire en un jour, alors que le morceau entier m’a pris deux mois. » Ce sont les envies du musicien qui vont guider ses choix. « D’abord, je travaille sur un morceau, et un élément va me faire penser à tel ou tel artiste. Donc le morceau est déjà quasiment fini quand je les appelle. » Pour autant, cette apparition peut être décisive : « Je donne un minimum d’indications aux artistes que j’invite, je les laisse avoir leur propre vision. Parce que l’interprétation que quelqu’un d’autre fait d’un morceau peut l’amener dans une toute nouvelle direction. »

Ainsi, on reconnaît partout la patte de Bonobo, en particulier dans des titres plus calmes comme « Tides » ou « Elysian ». On retrouve toujours cette façon bien à lui de mêler électronique et acoustique, aboutissant à une musique très organique, qui respire. Pour autant, les sonorités employées pour arriver à cette fin ont beaucoup évolué. Si les samples sont toujours présents,
« maintenant, je m’en sers totalement différemment, pour créer des textures, des sons plus abstraits. »

©Grant Spanier

Autre élément particulièrement bienvenu dans sa musique : l’emploi d’un synthétiseur modulaire, qui permet d’apporter une grande profondeur au son du disque. Green assure même en avoir un usage sain, lui permettant d’éviter d’y passer tout son temps, comme cela peut vite arriver avec les combinaisons infinies permises par l’instrument. Lui, préfère le voir comme un « générateur aléatoire de musique », lui fournissant une matière, un de point de départ. « Je n’essaie pas de m’en servir pour composer, créer une pièce complexe » mais plutôt pour « trouver un son intéressant avec lequel travailler ». En parallèle, cela lui fournit également un outil presque méditatif : « C’est aussi un bon exercice : en jouer une heure le matin, avant de prendre un café. C’est thérapeutique. »

Ce dernier terme pourrait également s’appliquer à l’album dans son ensemble. En combinant tous les éléments à sa disposition, Green réussit à produire un disque très bien équilibré entre la douceur des débuts, et une densité supplémentaire. Le tout composé dans un but simple : « Je cherche avant tout des sons qui me font me sentir bien ». Cela passe par une forme très mélancolique (« il y a sûrement une part de subconscient là-dedans »), mais surtout optimiste et apaisante. Plus que jamais, la musique de Bonobo charrie de nombreuses émotions. Sans aucune peur du bon sentiment, il nous offre ainsi un fragment de lumière dans une période sombre.

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