©Grant Spanier

Inter[re]view : Apaisante et club, la formule Bonobo évolue (un peu) et marche (toujours)

par Tsugi

Chef de file du down­tem­po des années 2000, l’Anglais Bonobo a su se débar­rass­er des clichés entourant cette musique pour trac­er sa pro­pre voie. Sans jamais se renier, il a évolué disque après disque, aboutis­sant à ce sep­tième album, Frag­ments, maîtrisé et équilibré.

J’ai les mêmes angoiss­es que tout le monde.”

Un beat hip-hop au tem­po ralen­ti, un sam­ple jazzy ou ori­en­tal, et une nappe de syn­thé planant : la recette du down­tem­po était peut-être trop lim­itée pour dur­er. Il lui fal­lait des aspérités. C’est ce qu’a bien com­pris Simon Green, mieux con­nu sous le nom de Bonobo. Il y a déjà vingt ans, il deve­nait l’un des artistes les plus en vue de ce courant, ain­si qu’une vit­rine pour le label Nin­ja Tune. Alors que le mou­ve­ment s’essoufflait, il décidait de chang­er d’air et s’installait à New York, puis Los Ange­les. « L’Angleterre me dépri­mait un peu, même si j’aime encore y pass­er du temps » nous explique-t-il. Depuis, la cité des anges lui apporte une nou­velle sérénité : « Il y a une bonne com­mu­nauté là-bas, et de bons amis. On ne tra­vaille pas for­cé­ment ensem­ble, mais on échange, on partage nos expériences. »

J’utilise la musique com­ment un moyen d’évasion, d’amener de l’optimisme.”

Out­re les per­son­nes, le cli­mat et la nature rad­i­cale­ment dif­férents de l’Angleterre l’inspirent aus­si, l’aident à se met­tre « dans le bon état d’esprit ». Blo­qué par la pandémie, il en prof­ite pour faire du camp­ing dans les nom­breux sites naturel de l’État. Des moments de calme essen­tiel pour être créatif. « J’ai les mêmes angoiss­es que tout le monde » explique-t-il. « Il se passe des choses ter­ri­bles en Angleterre comme aux États-Unis. » Il cherche alors des moyens d’apaisement : « J’utilise la musique com­ment un moyen d’évasion, d’amener de l’optimisme. C’est un endroit de récon­fort, pour moi. C’est cathartique. »

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Il ne faut pas pour autant croire que Bonobo en est resté à la musique calme et sage de ses débuts. Peut-être en rai­son d’un manque, Green a den­si­fié sa musique en assumant d’autant plus des influ­ences club. « Je suis DJ depuis plus de vingt ans, c’est comme ça que j’ai com­mencé. J’aime faire des longs sets, de cinq ou six heures » précise-t-il. La porosité entre cette pra­tique et celle de com­pos­i­teur sem­ble ici plus forte que jamais : « J’ai essayé de con­denser mes morceaux les plus club dans des struc­tures de morceaux clas­siques. » En résul­tent des pièces entê­tantes, comme le très réus­si « Oto­mo », com­posé avec le sou­tien de son com­pa­tri­ote O’Flynn. « Je lui ai demandé con­seil, et finale­ment, il a fait lui-même quelques mod­i­fi­ca­tions sur le morceau. Ce qui l’a amené ailleurs. »

Les invités sont nom­breux sur ce disque. Out­re O’Flynn, on trou­ve égale­ment plusieurs con­tri­bu­tions de Miguel Atwood-Ferguson, vio­loniste et arrangeur réputé auprès de Fly­ing Lotus, Mary J. Blige, J Dil­la, Kamaal Williams, Ander­son .Paak et bien d’autres. « J’étais un admi­ra­teur de son tra­vail, et on a tout de suite eu une très bonne con­nex­ion en se ren­con­trant lors de longues prom­e­nades ensem­ble » racon­te Green. Plusieurs chanteurs vien­nent égale­ment apporter leur touche sur plusieurs des meilleures pistes de l’album : Jor­dan Rakei, Joji, Jami­la Woods et Khad­ja Bon­net. Au final, pas moins de la moitié des pistes indique la présence d’un invité.

Je cherche avant tout des sons qui me font me sen­tir bien.”

Mais comme le pré­cise Bonobo : « Je tra­vaille essen­tielle­ment seul. Il y a beau­coup d’invités sur le disque, mais le tra­vail avec cet artiste peut se faire en un jour, alors que le morceau entier m’a pris deux mois. » Ce sont les envies du musi­cien qui vont guider ses choix. « D’abord, je tra­vaille sur un morceau, et un élé­ment va me faire penser à tel ou tel artiste. Donc le morceau est déjà qua­si­ment fini quand je les appelle. » Pour autant, cette appari­tion peut être déci­sive : « Je donne un min­i­mum d’indications aux artistes que j’invite, je les laisse avoir leur pro­pre vision. Parce que l’interprétation que quelqu’un d’autre fait d’un morceau peut l’amener dans une toute nou­velle direction. »

Ain­si, on recon­naît partout la pat­te de Bonobo, en par­ti­c­uli­er dans des titres plus calmes comme « Tides » ou « Elysian ». On retrou­ve tou­jours cette façon bien à lui de mêler élec­tron­ique et acous­tique, aboutis­sant à une musique très organique, qui respire. Pour autant, les sonorités employées pour arriv­er à cette fin ont beau­coup évolué. Si les sam­ples sont tou­jours présents,
« main­tenant, je m’en sers totale­ment dif­férem­ment, pour créer des tex­tures, des sons plus abstraits. »

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Autre élé­ment par­ti­c­ulière­ment bien­venu dans sa musique : l’emploi d’un syn­thé­tiseur mod­u­laire, qui per­met d’apporter une grande pro­fondeur au son du disque. Green assure même en avoir un usage sain, lui per­me­t­tant d’éviter d’y pass­er tout son temps, comme cela peut vite arriv­er avec les com­bi­naisons infinies per­mis­es par l’instrument. Lui, préfère le voir comme un « généra­teur aléa­toire de musique », lui four­nissant une matière, un de point de départ. « Je n’essaie pas de m’en servir pour com­pos­er, créer une pièce com­plexe » mais plutôt pour « trou­ver un son intéres­sant avec lequel tra­vailler ». En par­al­lèle, cela lui four­nit égale­ment un out­il presque médi­tatif : « C’est aus­si un bon exer­ci­ce : en jouer une heure le matin, avant de pren­dre un café. C’est thérapeutique. »

Ce dernier terme pour­rait égale­ment s’appliquer à l’album dans son ensem­ble. En com­bi­nant tous les élé­ments à sa dis­po­si­tion, Green réus­sit à pro­duire un disque très bien équili­bré entre la douceur des débuts, et une den­sité sup­plé­men­taire. Le tout com­posé dans un but sim­ple : « Je cherche avant tout des sons qui me font me sen­tir bien ». Cela passe par une forme très mélan­col­ique (« il y a sûre­ment une part de sub­con­scient là-dedans »), mais surtout opti­miste et apaisante. Plus que jamais, la musique de Bonobo char­rie de nom­breuses émo­tions. Sans aucune peur du bon sen­ti­ment, il nous offre ain­si un frag­ment de lumière dans une péri­ode sombre.

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